Le Zhaomen quanfa paoquan tushuo (趙門拳法炮拳圖說, « Méthodes de boxe de l’école Zhao : enchaînement illustré du poing-canon ») est un manuel composé par Wu Zhiqing (吳志青, également transcrit Wu Zhiqing), enseignant et ancien directeur du bureau de rédaction de l’Institut central des arts martiaux (Zhongyang guoshu guan, 中央國術館). Il fut publié à Shanghai par la librairie Dade (大東書局) en juillet 1931. L’enchaînement du poing-canon (pao quan, 炮拳) propre à l’école Zhao y est donné comme ayant été transmis oralement par son maître Yu Zhensheng (于振聲). Le texte chinois, publié en 1931, est dans le domaine public. Traduction nouvelle réalisée directement à partir de l’original chinois ; les illustrations reproduites sont les planches originales du livre.

Couverture originale du Zhaomen quanfa paoquan tushuo, éd. Dade, 1931

Préface de l’auteur (自序)

世界無新物特本諸質各盡其發明製造之能事而已世界亦無新理特本諸文化各盡其尋繹推演之心力而已一代之技能有一代之應用一國之技能有一國之特性古代之技能或不適用於今世歐美之技能亦未竟適用於中國其環境不同思想各異故也革命以還凡百建設將國家頹廢之事次第興舉之惟武術尚付缺如誠憾事也志靑前忝列中央國術館編審處處長曾編纂查拳七星劍雙人潭腿六路短拳彈腿科學化的國術等書問世以期達强種救國之目的但欲普及運動非擴大宣傳不為功依照我國民族之特性及歷史與環境之背景苟欲達到强種救國之途將藉重西洋之體操乎抑恢復固有之國術乎詳加硏究不問可知雖然處今科學昌明之二十世紀非講實用不能圖存乃國術之所以日見式微者其弊在缺乏尋繹推演之心力墨守成法不知改進故也幸海內明達之士有鑒於此竭力提倡各家各派風起雲湧各展所長莫衷一是一派以舊式擺擂比武名曰國術考試為提倡祇見其蠻橫打未見其以拳理而取勝足見目下之國術離經叛道與古之拳術相差有不知幾許程途尚遑論其進化哉一派以玄理號召於時惜乎不能將整個國術加以共同提倡斯為缺憾一派以生活為前提不惜人格自行墮落雖練得一身銅筋鐵骨祇取得供人玩笑解嘲其埋沒英雄孰甚于此可悲也夫

Il n’est au monde rien de bien nouveau : par la nature de la matière, chacun ne fait que pousser à son extrême sa puissance d’invention et de confection. Il n’est au monde aucune idée neuve : par la nature de la culture, chacun ne fait que pousser à son extrême son effort de recherche et de déduction. Chaque génération a ses techniques et leurs usages, chaque nation a ses techniques et leurs caractères. Les techniques d’autrefois ne conviennent pas toujours au monde d’aujourd’hui, et les techniques de l’Europe et de l’Amérique ne conviennent pas davantage à la Chine — car les milieux diffèrent et les pensées s’opposent. Depuis la Révolution, les constructions se sont toutes relevées et l’on a rétabli les choses une à une ; seule la pratique martiale (wushu, 武術) reste comme en souffrance : voilà vraiment un regret. Moi, Zhiqing, j’ai jadis occupé le poste de directeur du bureau de rédaction de l’Institut central des arts martiaux, et j’y ai composé et fait paraître des ouvrages tels que le Cha quan (查拳), le Sabre des sept étoiles (七星劍), le Tantui à deux personnes (雙人潭腿), le Poing court en six enchaînements (六路短拳), le Tantui (彈腿) et les Arts martiaux rendus scientifiques (科學化的國術), afin de fortifier la race et de sauver le pays. Mais pour répandre le mouvement, un vaste effort de propagande est indispensable : sans lui rien n’aboutit. Compte tenu du caractère de notre nation et de l’arrière-plan de notre histoire et de notre milieu, pour parvenir à fortifier la race et sauver le pays, faut-il donc s’appuyer sur la gymnastique occidentale, ou bien restaurer nos arts martiaux (guoshu, 國術) ? Après un examen attentif, la réponse est évidente.

Cependant, en ce vingtième siècle où la science resplendit, hors de l’utilité concrète on ne saurait survivre. Que les arts martiaux déclinent chaque jour, la faute en est au manque d’effort de recherche et de déduction : on s’enferme dans les méthodes anciennes et l’on ignore le progrès. Heureusement, des esprits éclairés du pays l’ont compris et prêchent vigoureusement ; les écoles et les familles s’élèvent comme les nuages, se déploient comme le vent, chacun déployant son talent, sans accord sur un seul point. Les uns, pour recommander la pratique, s’en tiennent aux anciennes joutes d’estrade, qu’ils nomment « examens d’arts martiaux » (guoshu kaoshi, 國術考試) : on n’y voit que coups brutaux, on n’y voit jamais qu’on emporte la victoire par la raison du poing. Ce seul fait montre que les arts martiaux actuels se sont écartés du droit chemin, et la distance qui les sépare des poings des anciens est incalculable — à plus forte raison leur évolution ! D’autres, sous couleur de doctrines mystérieuses, trouvent l’écho de leur temps, mais sans savoir recommander l’ensemble des arts martiaux ; c’est une lacune. D’autres encore, prenant l’existence pour prétexte, n’ont cure d’avilir leur propre caractère : ils ont beau s’être forgé une charpente de fer et de bronze, ils ne l’emploient qu’à prêter à rire et à moquerie. Combien de héros ainsi enfouis ! Rien n’est plus navrant.

以上所舉之錯誤希國術同志起而共同糾正俾國術循序漸進斯為國術前途放一偉大光明豈不懿歟

Ces fautes que je viens d’énumérer, je prie les camarades des arts martiaux de se lever pour les redresser en commun, afin que la pratique progresse par degrés : n’est-ce pas faire briller pour son avenir une grande lumière ? Quelle grandeur !

惟本書之編輯意義一不背乎古訓二不違現代教育原理三能促進科學化教育團體化四闡明用法解釋意義俾切於實用為本旨此書每式附以術名用法說明術解圖畫式定名詞法釋應用圖明動作說解意義順次推進以圖適合世界之潮流作硏究之借鏡鍛我體魄强我國魂志靑不才有厚望焉

Quant au sens de la présente compilation : premièrement, ne pas contredire les enseignements des anciens ; deuxièmement, ne pas violer les principes de l’éducation moderne ; troisièmement, favoriser une pratique scientifique et organisée ; quatrièmement, éclaircir l’emploi et expliquer la signification, afin de servir l’utilité concrète. Chaque posture de ce livre est accompagnée de son nom technique (shuming, 術名), de son usage (yongfa, 用法), de son explication, de son illustration ; on y fixe les termes, on y expose l’application, on y montre le mouvement, on en explique le sens — avançant régulièrement, pour répondre aux courants du monde et offrir un modèle d’étude. Affermissons notre corps, fortifions l’âme de notre nation. Moi, Zhiqing, sans grand talent, je nourris de hautes espérances.

中華民國十九年四月古歙吳志淸序於海上尚武樓

Signé à Shanghai, au pavillon Shangwu (尚武樓), en avril de la dix-neuvième année de la République de Chine [1930], par Wu Zhiqing de Gu She (古歙).

Notes sur la compilation (凡例)

一此編取材於長拳之炮拳為我師于振聲所口授分為二章第一章緒論國術各項硏究第二章單練圖說

  1. Cet ouvrage prend pour matière le poing-canon (pao quan) du poing long (chang quan, 長拳) dont mon maître Yu Zhensheng m’a fait la transmission orale. Il se divise en deux chapitres : le premier, « Introduction » — diverses études sur les arts martiaux ; le second, « Illustrations de l’entraînement en solo ».

一此編依教育程序一章分五節每節分四段每段分四式每式附以術名用法圖說術解式定名詞法釋應用圖明動作說解意義使學者一目了然易於練習

  1. Conformément à la progression pédagogique, chaque chapitre se divise en cinq sections, chaque section en quatre parties, chaque partie en quatre postures ; chaque posture est accompagnée de son nom, de son usage, de son illustration, de son explication, de sa définition formelle, de la terminologie, de l’exposé de l’application, de la figure du mouvement et du sens de la manœuvre — afin que l’élève embrasse tout d’un coup d’œil et s’exerce facilement.

一此編教授團體可參照軍事法行之

  1. Pour l’enseignement en groupe, on peut suivre la méthode militaire.

一此編各式有口令原為初學者便利起見習熟後可删繁就簡一氣呼成以不違古人定法及近代教育程序為原則

  1. Les postures sont assorties d’un commandement (kou ling, 口令), à l’origine pour la commodité des débutants ; une fois exercés, on peut retrancher le superflu et, d’un seul souffle, tout enchaîner — sans contrevenir aux méthodes des anciens ni aux principes de l’éducation moderne.

一此編假定行拳方位為初學便於記憶而設練熟後則不拘方向

  1. Cet ouvrage fixe par hypothèse les orientations de la pratique, afin d’épargner la mémoire du débutant ; une fois exercé, on ne s’arrête plus à la direction.

一此編謌譜為自昔所傳讀其語句多費索解但因遵原著仍舊照錄以免失眞另著新謌訣以期納於實用附錄於次

  1. La chanson notée (gepu, 謌譜) de cet ouvrage provient d’une transmission ancienne ; ses phrases demandent un long effort d’interprétation. Mais, par respect pour le texte d’origine, je la retranscris telle quelle, pour n’en point fausser la vérité ; j’ajoute en outre une nouvelle version rimée (ge jue, 歌訣), afin de la rendre utile — donnée en suite.

一此編所定術名或因便於句讀或切於實用要或想像形式以定之考之我國武術名詞各家各派分岐不同或各套動作同而名詞異此為深中祕密之害實武術界一大缺點也

  1. Les noms techniques fixés ici — soit pour la commodité du verset, soit pour convenir à l’usage, soit d’après la forme imaginée —, j’ai examiné la terminologie de nos arts martiaux : chaque école et chaque famille s’écarte des autres ; parfois les mouvements d’un enchaînement sont identiques et les noms diffèrent. C’est là le mal profond du goût du secret, et une grande lacune du monde des arts martiaux.

一此編為志靑歷年教授經驗之本茲加以整理付刊以供愛好國術同志之參考

  1. Ce recueil est le fruit de mes longues années d’enseignement ; je l’ai ici mis en ordre et confié à l’impression, afin de servir de référence à ceux qui se plaisent aux arts martiaux.

一此編挂漏之處在所不免尚希國術同志加以指正

  1. Les omissions et les négligences y demeurent inévitables ; je souhaite que les camarades des arts martiaux veuillent bien renvoyer aux corrections.

Chapitre premier : Introduction (第一章 緒論)

Section 1 — Étude de l’origine des écoles (宗派起源之研究)

粵稽武術歷史之考據。自六朝以前。無宗派之可言。有之。始於梁僧達摩之少林拳。宋太祖之趙家拳。宋末岳武穆之岳家拳。武當山道士張三丰之太極拳。或見之史乘。或聞之傳說。後人遂有門戶之分。迄至今日。標奇競異之風日張。共信互勉之力不振。以致有偉大價値之國術。故步自封。一蹶不振。處今日之科學進化時代。不進則退。決難自存。引總理民族主義之昭示。統計吾國人口日趨減少之生殖率。觀察萎靡頹廢之國民性。則固有武術與民族前途之關係。可不言而喻。民十六年。國民政府奠都南京。翌年。創中央國術館。以謀國術教育之普遍。董其事者為張公之江。全國國術專家。聞風而來。行見共同硏究。破除宗派。歸於一本。然欲知宗派之所由來。分歧應如何歸納。殊非整箇的理論不為功。志靑不敏。茲以硏究所得。由整箇而層次分化。由分化而分派別。由派別而各佔一勢力圈之原因。歸納一本。而成混合整箇之國術。特圖以明之。

Si l’on remonte aux sources de l’histoire des arts martiaux : avant les Six Dynasties, il n’est pas d’« écoles » dont on puisse parler. Elles apparaissent avec le poing de Shaolin du moine Bodhidharma (damo, 達摩) de la dynastie Liang, le poing de la famille Zhao de l’empereur Taizu des Song, le poing de la famille Yue du maréchal Yue (yue wu mu, 岳武穆) de la fin des Song, et le taiji quan du taoïste Zhang Sanfeng (張三丰) de la montagne Wudang. Les uns se trouvent dans les chroniques, les autres s’entendent dans les traditions. La postérité y a découpé des portails et des écoles. Jusqu’à notre temps, l’esprit d’étalage et de singularité se déploie chaque jour davantage, et la foi mutuelle et l’encouragement réciproque ne se raniment point ; si bien que les arts martiaux, d’une si grande valeur, s’enferment en eux-mêmes et, une fois tombés, ne se relèvent plus. En cette ère d’évolution scientifique, qui n’avance pas recule : il est bien malaisé d’y survivre. Si l’on suit le rappel du Père fondateur sur le nationalisme, si l’on constate le taux de natalité de notre peuple qui s’abaisse chaque année, si l’on observe le caractère national abattu et déchu, alors le rapport entre la pratique martiale héritée et l’avenir de la nation va de soi, sans qu’il faille le dire.

En la seizième année de la République [1927], le gouvernement national établit sa capitale à Nankin ; l’année suivante [1928], on créa l’Institut central des arts martiaux, pour répandre l’enseignement de la pratique. Celui qui en eut la conduite fut M. Zhang Zhijiang (張之江). Les spécialistes des arts martiaux de tout le pays accoururent à la nouvelle, et l’on vit l’étude commune briser les écoles pour ramener tout à un tronc unique. Mais pour savoir d’où les écoles sont venues, et comment ramener ces divergences, il faut une théorie d’ensemble : sans elle, rien n’y fait. Moi, Zhiqing, sans talent, voici comment, avec le fruit de mes recherches, de l’ensemble se fit la division par degrés ; de la division, on vint aux branches ; des branches, à ce que chacune occupât un cercle de puissance — jusqu’à revenir à un tronc unique, pour composer un art martial mêlé et entier. Voilà ce que j’éclaircis par les schémas.

Planche 1 de la première section (schéma de la répartition des écoles), Zhaomen quanfa paoquan tushuo, 1931

Planche 2 de la première section (schéma des degrés de dérivation), Zhaomen quanfa paoquan tushuo, 1931

武術之有統系。自少林五拳始。至宋太祖以後。一變而為查滑洪炮彈腿心意六合各門長拳。至岳武穆創雙推手及形意聯成等拳法。遞演至明初張三丰之太極拳。參觀第二圖。知層次之分化。由少林而趙門。由趙門而岳門。由岳門而武當各宗派。推究原因。均係一系所出。因空間時間之關係。愈演愈精。日趨日繁。又因擴大愈廣。則支出愈多。因天時地理生理環境不同。所取材料與方法各異。(不同點下篇敍述)

Les arts martiaux ont un système. Il part des cinq poings de Shaolin ; après l’empereur Taizu des Song, il se change en une foule de poings longs : Cha, Hua, Hong, Pao, Tantui, Xinyi, Liuhe… Le maréchal Yue créa la double poussée des mains et les poings de la forme et de l’intention (Xingyi), et l’on en vint, au début des Ming, au taiji quan de Zhang Sanfeng. Considérez le deuxième schéma : vous y voyez la dérivation par degrés, de Shaolin à l’école Zhao, de l’école Zhao à l’école Yue, de l’école Yue aux sectes de Wudang. Si l’on en cherche la cause, tout sort d’un même tronc. Par le rapport de l’espace et du temps, plus cela s’est affiné, plus les jours l’ont multiplié ; et plus l’expansion fut grande, plus les branches crûrent. Le ciel, la terre, la physiologie et les milieux différant, les matériaux pris et les méthodes diffèrent aussi (les éléments de différence sont exposés dans la section suivante).

Planche 3 (prolongement du schéma des écoles), Zhaomen quanfa paoquan tushuo, 1931

Planche 4 (prolongement du schéma des écoles), Zhaomen quanfa paoquan tushuo, 1931

Section 2 — Étude des ressemblances et des différences des écoles (宗派異同之研究)

學者謂伏羲造八卦。為中國一切文化之起源。故太極生兩儀四象。盡人皆知。迨後道教之說興。而號稱養性修眞之士。不能得八卦之神髓。而純盜虛聲。附會傳述哲理。乃變為神話。謬解陰陽。竊謂自中古時期以迄近代之民族性。幾盡為傳統的道教思想所籠罩。(考證不能詳述)卽以武術言。如坐功如丹田……。皆道家之術語。方士之傳說。習斯術者。以為精硏。可以長生不死。羽化登仙。語涉荒誕。無所稽考。至分為宗派。其崛著者有二。卽少林武當二宗。少林宗則自謂外鍊筋骨。內修丹田。極其至也。由動而生靜。亦剛亦柔。武當宗。則自謂內鍊丹田氣。外演為拳式。極其至也。由靜而化動。亦柔亦剛。推其原理。雖分析動靜先後。剛柔內外之不同。而最後之收效則一。丹田之傳說亦同。若强分為不同之二派。則動靜前後。試思無動。何以有靜。無靜何以有動。自無絕對之動靜。至剛柔內外。則少林宗。外剛而內柔。武當宗。外柔內剛。逮技成後。均能剛能柔。剛柔合一。卽無剛無柔。總之。剛柔動靜。皆有連環性相對性的眞理。旨趣本無不同。更何以言宗派。如第五圖。

Les érudits disent que Fuxi (伏羲) inventa les trigrammes, origine de toute la culture chinoise : d’où le faîte suprême (taiji, 太極) qui engendre les deux formes — le yin et le yang —, puis les quatre symboles ; tout le monde le sait. Vint ensuite la doctrine taoïque, et ceux qui se disent cultivés de la nature et gardiens du vrai ne saisirent pas la moelle des trigrammes : ils s’emparèrent d’une renommée creuse, ornant et transmettant une philosophie qui se change [alors] en mythe, et qui interprétait à faux le yin et le yang. Soit dit en passant : depuis le haut Moyen Âge jusqu’aux temps modernes, le caractère national a été presque tout entier enveloppé par la pensée taoïque traditionnelle (la vérification ne peut s’en détailler ici). Prenons les arts martiaux : l’assise de culture (zuo gong, 坐功), le dantian (丹田)… tout cela relève des termes des taoïstes et des contes de leurs magiciens. Ceux qui pratiquent ces procédés s’imaginent qu’à force d’étude ils connaîtront l’immortalité et s’élèveront immortels : paroles absurdes, sans le moindre fondement.

Vient la division en écoles : les deux plus éminentes sont les deux grandes familles, Shaolin et Wudang. Le clan Shaolin se dit exercer au-dehors tendons et os, et au-dedans cultiver le dantian ; à son comble, du mouvement naît le repos, également dur et souple. Le clan Wudang, lui, se dit cultiver au-dedans le souffle du dantian, et au-dehors déployer les formes de poing ; à son comble, du repos se mue en mouvement, également souple et dur. Si l’on en pèse les principes, bien qu’on range différemment mouvement et repos, avant et après, dur et souple, dedans et dehors, le résultat dernier est un ; la tradition du dantian est la même aussi. Si on les veut deux familles différentes de toute différence, alors — mouvement et repos, avant et après — songez : sans mouvement, d’où vient le repos ? sans repos, d’où vient le mouvement ? Il n’est donc de repos ni de mouvement absolus. Quant au dur et au souple, au dedans et au dehors : le clan Shaolin est dur dehors et souple dedans ; le clan Wudang est souple dehors et dur dedans. Une fois la technique accomplie, tous deux savent être durs et souples : dur et souple réunis, c’est-à-dire ni dur ni souple. Bref, dur/souple, mouvement/repos relèvent tous d’une vérité de liaison et de relativité ; le dessein n’en diffère en rien. Dès lors, à quoi bon parler encore d’écoles ? Voyez le cinquième schéma.

Planche 5 (schéma des deux enseignements, Shaolin et Wudang), Zhaomen quanfa paoquan tushuo, 1931

Planche 6 (schéma des rapports du yin/yang et du dur/souple), Zhaomen quanfa paoquan tushuo, 1931

至國術家。古有外家內家之稱。質言之。卽道士(內家)僧人(外家)自定之分野。非以示武術之鴻溝。如國術家自定之術語。謂內鍊一口氣者為內功。外鍊筋骨皮者為外功。强為劃分。尤屬可笑。試思凡任何宗派。皆云內鍊丹田。外鍊筋骨。原理仍為應生理需要。而硏究之技術。惟參有傳統的道教思想者。自命玄妙。矜奇炫異。故神其說。而强分內外耳。

Quant aux praticiens, il est de vieille date les appellations d’école externe (wai jia, 外家) et d’école interne (nei jia, 內家). Pour parler net, c’est la frontière que les taoïstes (école interne) et les moines bouddhistes (école externe) ont tracée d’eux-mêmes — et qui ne marque point un fossé dans les arts martiaux. C’est le sens des termes que les praticiens se sont fixés : nourrir le souffle au-dedans est le travail interne (nei gong, 內功), exercer dehors tendons, os et peau est le travail externe (wai gong, 外功). Vouloir ainsi trancher la limite est particulièrement risible. Songez : toute école, quelle qu’elle soit, dit nourrir le dantian au-dedans et exercer tendons et os dehors. Le principe demeure de répondre aux exigences de la physiologie ; quant à la technique étudiée, elle ne se pare de mystère que parce qu’on y a mêlé la pensée taoïque traditionnelle — se prétendant merveilleuse, s’extasiant de singularité, magnifiant son propre dire pour tracer de force la limite du dedans et du dehors.

Section 3 — Étude de la définition du poing long et du poing court (長短拳界說之研究)

編拳譜與作文同。文章必有起承轉合。始成篇法。又必集字以成句。集句以成章。國術亦然。如大小洪拳查拳六合太極等。均係成套成路之拳。似文章之整篇。又如彈腿形意等。似文章之集字集句之意義。所以長拳鍊章法。短拳習應用。而且長拳每依局勢行拳。假設四方八面。儼若有敵襲擊窺隙之勢。據情演成一套之拳路。以應四方八面之敵。亦卽文法中之起承轉合之法也。觀第七圖自明。

Composer un manuel de poing, c’est comme rédiger une dissertation. Il y faut l’ouverture, la poursuite, le détour et la conclusion avant que l’ensemble ne fasse composition ; il y faut aussi assembler les caractères pour faire la phrase, assembler les phrases pour faire le chapitre. Il en va ainsi des arts martiaux. Les poings Hong grands et petits, le Cha quan, le Liuhe, le Taiji… sont tous des poings en enchaînements et en itinéraires, semblables au corps entier d’un texte ; le Tantui, le Xingyi… répondent au sens de l’assemblage des caractères et des phrases. C’est pourquoi le poing long (chang quan) exerce la composition et l’enchaînement, et le poing court (duan quan, 短拳) exerce l’application. En outre, le poing long se déroule toujours selon une disposition de circonstance : il suppose quatre côtés, huit directions, comme si l’ennemi s’élançait en guettant l’interstice, et selon la situation il déploie tout un enchaînement pour répondre à l’ennemi des quatre côtés et des huit directions — c’est aussi la méthode d’ouverture, de poursuite, de détour et de conclusion de la grammaire. Le septième schéma le montre de soi.

Planche 7 (schéma des enchaînements du poing long, « quatre côtés, huit directions »), Zhaomen quanfa paoquan tushuo, 1931

Section 4 — Étude des différences du milieu naturel (自然界不同點之研究)

氣候北寒南暖。體質因之而變異。採取鍛鍊體魄方法。亦因之而異。氣候旣異。生理上為化學作用。南人智慧巧。體短而弱。北人性戇直而體强。此為地理與天時之關係。鍛鍊方法。亦因之而殊。然其取材料則一。南北均係少林武當二宗之嫡系。當時所傳授者。因人而施教。不拘一格。迄今年長月久。不解其所以然。遂演成今日現狀。按南北之拳術。對技擊上。各有專長。無分軒輊。對於生理上。稍有區別。南拳主守。多用縮小本身之法。防衞固周密。攻擊稍欠弱。而肌肉緊張。則受拘攣之影響。故功深者。多面黃肌瘦。北拳主攻。開展活潑。筋肉鬆軟伸長。肌體易於發育。故成功者。多魁梧奇偉。茲將不同之點。列表比較如下圖。〔南北派不同比較表〕

Le climat : au nord, le froid ; au sud, la tiédeur. La constitution en vient à varier, et les méthodes pour forger le corps en viennent à différer. Le climat étant différent, la physiologie y agit comme une réaction chimique : les gens du Sud sont ingénieux, courts et faibles de taille ; ceux du Nord sont francs et droits, et vigoureux. Tel est le rapport de la géographie et des saisons : les méthodes d’entraînement en diffèrent d’autant. Mais la matière prise demeure une : au Sud comme au Nord, tout relève des deux grandes familles, Shaolin et Wudang. Ce que l’on transmettait alors, on l’enseignait selon la personne, sans s’attacher à une seule forme. À la longue, avec les ans et les mois, on en vint à n’en plus comprendre le pourquoi, et l’état d’aujourd’hui en est né. Quant aux poings du Sud et du Nord, pour le combat chacun a son excellence, sans aucun désavantage. Pour la physiologie, il est quelque différence. Le poing du Sud est surtout défensif, multipliant les contractions du corps même : la garde est certes compacte, mais l’attaque pèche un peu de faiblesse ; et comme les muscles se crispent, ils pâtissent de contractures, si bien que les plus achevés ont souvent le visage jauni et amaigri. Le poing du Nord est surtout offensif, ample et vif ; les muscles se relâchent et s’étirent, le corps s’épanouit, si bien que les plus habiles sont d’ordinaire grands et bien bâtis. Voici donc les points de différence, que je compare en tableau (tableau des différences entre les écoles du Sud et du Nord).

ÉlémentÉcole du SudÉcole du Nord
Climat (氣候)Tiède (溫暖)Froid (寒冷)
Géographie (地理)Montagnes et eaux (山水)Plaine (平原)
Tempérament (性格)Ingénieux (機巧)Franc (爽直)
Pensée (思想)Progressiste (進展)Conservateur (保守)
Constitution (體質)Délicate (柔弱)Vigoureuse (壯健)
Nourriture (食料)Riz (稻)Blé (麥)
Transport (交通)Barques et rames (舟楫)Chars et chevaux (車馬)

Planche 8 (tableau comparé des écoles du Sud et du Nord), Zhaomen quanfa paoquan tushuo, 1931

按上表各項不同。體魄思想因之而變異。健身自衞之方法。亦因之而異。於是以應生理之要求。而作自衞之抵抗。此亦南北派不同之原理也。

Selon ce tableau, chaque point étant différent, la constitution et la pensée en viennent à varier, et les méthodes d’affermir le corps et de se garder en diffèrent d’autant. C’est ainsi que l’on répond aux exigences de la physiologie, et que l’on se plie à la résistance de la défense de soi : tel est aussi le principe des différences entre les écoles du Sud et du Nord.

Conclusion (結論)

統觀以上之硏究所得。或因其所需要不同。或求適應環境而異。然其宗旨。均係健身自衞。所以宗派本出一源。門戶係出一家。皆有連環性之關係。無軒輊之可言。本此硏究所得。以求適於新時代科學的國術。則不難矣。

Si l’on embrasse l’ensemble des résultats qui précèdent : tantôt le besoin diffère, tantôt c’est l’adaptation au milieu qui varie ; mais le dessein demeure d’affermir le corps et de se défendre. Aussi les écoles sortent-elles d’une même source, les portails d’une même maison, et tous tiennent par un lien de connexion — il n’en est point qu’on puisse déclarer supérieur. Forts de ces résultats d’étude, parvenir à un art martial scientifique qui s’accorde à l’ère nouvelle ne sera pas chose difficile.

Section 5 — La chanson d’origine (原譜)

英雄炮振前鐸尊 一溜順步賽路引 似炮閃轉躍龍門 趕手炮稱沙闖陣 反山劈異力生擒 鷂鷹三展入松林 連環炮打式難存 三路炮拳往前進 十字拳鏖戰華山 雙鳥奪食乾坤轉 有人問拳眞名姓 到當場喊一聲三路炮拳

Le poing-canon du héros fait vibrer la cloche d’avant, honorée ; un flot de pas dans le sens de la voie, qui mène comme une course. Comme le canon, il flasque, pivote, saute au portail du dragon ; la main qui court à la manière du canon, on dit qu’elle perce en plaine. Retourner la montagne, fendre l’étrange, saisir de vive force ; le faucon déploie trois fois ses ailes, entre en la forêt des pins. Le canon en trois routes frappe tel que la forme ne peut se maintenir ; la route du poing-canon fonce, le pied qui suit monte avec lui. Le poing en croix livre bataille au mont Hua ; les deux oiseaux se disputent la pâture, ciel et terre tournoient. Si l’on demande à ce poing son vrai nom et son vrai titre : sur place, d’une seule voix, on crie « poing-canon des trois routes ».

附注/上錄之原譜。係古人口傳歌訣。按其語句頗難索解。錄出以存眞相。茲按實用之法。編著新歌訣如左。

Note. — La chanson d’origine consignée ci-dessus est un verset que les anciens se transmettaient de bouche à oreille ; ses phrases sont fort malaisées à sonder. Je l’ai consignée afin d’en préserver la vérité. Voici, selon la méthode d’utilité pratique, la nouvelle version rimée que j’en ai composée, telle qu’en dessous.

Section 6 — La nouvelle chanson (新歌)

Vers rimés du poing-canon des trois routes (三路炮拳歌訣)

上步雙拳將敵攻。隨身抱肘察西東。 左撩上步衝拳進。退步撩陰跨虎雄。 拳內拳衝拳復扎。拳分左右反擒封。 左拳衝罷右拳發。十字閃拳斷肘衝。 扎拳踢腿右拳穿。穿掌囘身跥法全。 起腿雙披雙抱腿。先施右掌再三連。 轉身架打搗心勢。壓掌栽拳披手還。 十字腿來踢腿去。掌分左右步隨遷。 劈掌反擒左右宜。縱身套步腿隨提。 雙推先用右跟步。左右跟推效果奇。 撤步挂拳防守法。拳挑左右步同移。 掌分左右還穿掌。應面同時腿亦隨。 飛手掌撩擒且劈。踢衝撩掌式金雞。 先擒後插反擒轉。插掌衝拳最合機。 撲腿衝拳拳復抽。身翻腿撲掌披遒。 雙風貫耳先施腿。丁肘攻心劈蓋頭。 左腿起時雙掌出。並穿左掌右撩喉。 掌分左右步隨擠。飛手翻身穿掌投。 十字掌連抹掌手。雙拳抱肘勢停留。

On avance d’un pas, les deux poings assaillent l’ennemi ; en portant les coudes, le corps suit, on observe l’est et l’ouest. La gauche relève, on avance d’un pas, le poing perce en avant ; on recule, on relève l’aine, on enfourche le tigre vainqueur. Poing dans poing, le poing perce puis replonge ; les poings se partagent à droite et à gauche, on contre-attrape et scelle. Le poing gauche ayant percé, le poing droit part ; le poing en croix esquive et flasque, on rompt le coude et l’on frappe. Le poing plonge, la jambe frappe, le poing droit traverse ; la paume traverse, le corps se retourne, toutes les méthodes du pas foulé. On lève la jambe, double couverture, double enlacement de la jambe ; on porte d’abord la paume droite, trois fois de suite. On tourne le corps, on pare et frappe — posture de pilon sur le cœur ; on presse la paume, on plante le poing, on couvre la main et l’on revient. La jambe en croix vient, la jambe frappante s’en va ; les paumes se partagent, à droite et à gauche le pas se déplace. On fend de la paume, on contre-attrape, à droite et à gauche à propos ; on élance le corps en pas d’enveloppe, la jambe s’élève avec lui. La double poussée d’abord au pas qui suit à droite ; poussée de pied suivant, à droite et à gauche, l’effet est merveilleux. On retire le pas, on pend le poing — méthode de garde ; le poing soulevé à droite et à gauche, le pas se meut de même. Les paumes se partagent, puis la paume traverse ; face à l’adversaire, en même temps la jambe aussi est de la partie. La main volante, la paume qui lève, qui saisit et qui fend ; le coup de pied perce, la paume qui lève — la posture du coq d’or. D’abord saisir, puis enfoncer, contre-attraper et pivoter ; la paume qui enfonce et le poing qui perce sont ce que l’occasion veut à ravir. On jette la jambe, le poing perce, le poing de nouveau se retire ; le corps se renverse, la jambe se jette, la paume couvre avec vigueur. Les deux vents traversent les oreilles, d’abord en portant la jambe ; le coude en clou assaille le cœur, on fend et l’on coiffe la tête. La jambe gauche se levant, les deux paumes sortent ; ensemble on traverse de la paume gauche, la droite relève vers la gorge. Les paumes se partagent, le pas suit et presse ; la main volante retourne le corps, la paume traverse et se lance. La paume en croix, encore la paume qui balaie ; les deux poings portent les coudes, la posture s’arrête un instant.


Notes du traducteur

  1. Wu Zhiqing (吳志青) — enseignant des arts martiaux au début du XXᵉ siècle, directeur du bureau de rédaction de l’Institut central des arts martiaux (Zhongyang guoshu guan) fondé à Nankin en 1928. Il a publié de nombreux manuels (Cha quan, Tantui, sabre de sept étoiles, etc.), dont celui-ci en 1931.
  2. École Zhao (趙門) — la boxe de la famille Zhao se rattache traditionnellement à l’empereur fondateur des Song, Zhao Kuangyin (趙匡胤). Elle est, avec la boxe de Yue (岳門) issue du maréchal Yue Fei, l’une des branches que l’auteur rattache au tronc de Shaolin puis à celui de Wudang.
  3. Pao quan (炮拳) — « poing-canon », enchaînement du poing long (chang quan). L’auteur le présente comme transmis par son maître Yu Zhensheng (于振聲). C’est un enchaînement complet, en 72 postures, décrit dans le second chapitre (« Illustrations ») que nous n’avons pas traduit ici.
  4. Chang quan / duan quan (長拳 / 短拳) — « poing long » et « poing court ». Le premier constitue des enchaînements étendus et structurés (comme une dissertation achevée) ; le second se concentre sur l’application immédiate (comme l’assemblage de mots et de phrases).
  5. Nei jia / wai jia (內家 / 外家) — « écoles internes » (taiji, xingyi, bagua) et « écoles externes » (Shaolin et dérivées). L’auteur s’emploie à montrer que la frontière en est davantage une affaire de terminologie et de rhétorique taoïste que de réalité technique.
  6. Dantian (丹田) — région du bas-ventre considérée comme centre de l’énergie. Ce terme, venu du taoïsme et de l’alchimie interne, est central dans le travail des deux grandes familles, Shaolin comme Wudang.
  7. Institution de référence — l’Institut central des arts martiaux, fondé en 1928 sous la direction de Zhang Zhijiang, visait à unifier et à « scientificiser » les arts martiaux chinois (un mouvement dont ce livre est un exemple typique).

Source du texte chinois : Wu Zhiqing, Zhao men quan fa pao quan tu shuo (趙門拳法炮拳圖說), éd. Dade, Shanghai, 1931 — texte dans le domaine public. Les images sont des planches (couverture et schémas) du livre original. Texte chinois consulté sur l’article de Paul Brennan : « The Taizu Cannon Boxing Set ». Traduction française nouvelle, réalisée directement à partir de l’original chinois, sans passer par la traduction anglaise (© Paul Brennan).