Le Yiquan zheng gui (意拳正軌, « La voie correcte du yi quan ») est le premier livre de Wang Xiangzhai (王薌齋, 1885-1963), fondateur du yi quan (意拳, « boxe de l’intention »), appelé plus tard da cheng quan (大成拳). Élève de Guo Yunshen (郭雲深), le grand maître du xingyi quan, Wang signe ici de son autre nom, Wang Yuseng (王宇僧). L’ouvrage fut achevé au neuvième mois de la dix-huitième année de la République de Chine, soit à l’automne 1929 ; c’est le texte où il expose pour la première fois sa rupture avec les enchaînements formels au profit de la seule station du poteau (zhan zhuang, 站樁) et du travail de l’intention. On y trouvera, en regard du texte chinois, les cinq schémas carré/rond de l’édition de 1929.
À la suite de ce bref traité, j’ai traduit l’article 《拳之剛柔相濟論》 (« Du dur et du souple qui se complètent », 1935), signé du même nom de plume Wang Yuseng et paru dans la revue Guoshu tongyi yuekan (國術統一月刊, « Revue unifiée des arts nationaux »), n° 5-6, où l’auteur reprend l’idée de la « voie correcte » à propos de l’équilibre entre dureté et souplesse. Les trois planches de la revue de 1935 sont également reproduites.
L’auteur étant mort en 1963, le texte chinois est dans le domaine public.
Traduction nouvelle réalisée directement à partir du texte chinois original.
意拳正軌 《意拳正軌》 de Wang Xiangzhai (1929)
原序 — Préface
技擊一道,甚矣哉之難言也。詩言拳勇,禮言角力,皆技術之起源。降至漢代,華陀氏作五禽之戲,亦技擊本質,良以當時習者甚少,以致湮沒無聞。迨至梁天監中,達摩東來,以講經授徒之餘,兼及鍛練筋骨之術,採禽獸性靈之特長,參以洗髓易筋之法,而創意拳,又曰心意拳。徒衆精是技者甚多,少林之名,亦因之而噪起。岳武穆王復集各家精華,編為五技連拳散手撩手諸法,稱為形意拳。
L’art du combat est assurément chose bien difficile à exposer par le discours. Le Shijing parle du courage du poing, le Liji parle de la lutte de force : ce sont là les origines de la technique. Descendant jusqu’à la dynastie Han, Hua Tuo composa le jeu des cinq animaux, qui relève lui aussi de l’essence du combat ; mais comme les pratiquants d’alors étaient rares, cet art sombra dans l’oubli. Puis, sous le règne de Tianjian des Liang, Bodhidharma vint d’Orient : en marge de son enseignement des soutras à ses disciples, il s’occupa aussi de méthodes pour fortifier tendons et os ; il recueillit les qualités spirituelles propres aux animaux, y mêla les procédés du « lavage de la moelle » et de la « transformation des tendons » (洗髓易筋), et créa le yi quan, appelé aussi xin yi quan. Ses disciples furent nombreux à exceller dans cet art, et la renommée de Shaolin s’en éleva d’un coup. Le roi Yue Wumu [Yue Fei] rassembla ensuite l’essence de chaque école et compila les méthodes des cinq techniques, du lian quan, du san shou et du liao shou, qu’il nomma xingyi quan.
逮及後卋,國家宴安,重文輕武之風日盛,又精拳技者,復多以好勇鬥狠賈禍,於是士大夫相率走避,致捋此含有深奧學理之拳術,不能見重於歷世。相沿既久,無可更易,即後卋之有道懷瑾握瑜者,率多埋沒於鄉邨閭里間,不敢以技術著稱,此固使後學之深資悼惜者也。
Puis, lorsque vint un temps où l’État fut en paix, la mode de priser les lettres et de dédaigner les armes s’accrut de jour en jour ; et ceux qui excellaient dans les techniques du poing, étant souvent des hommes braves et querelleurs qui s’attiraient le malheur, les lettrés et les notables s’en détournèrent à qui mieux mieux, si bien que cet art du poing, gros d’une science profonde, ne put être tenu en honneur au long des siècles. Les ans passant, rien ne put y changer : même ceux des générations suivantes qui portaient en eux la vertu et le talent demeurèrent pour la plupart enfouis dans les villages et les hameaux, n’osant se signaler par leur technique — ce dont les étudiants d’aujourd’hui ont bien sujet de se lamenter.
清代晉之太原郡,戴氏昆仲,精於是技,而獨詳傳於直隸深縣李洛能,先生授徒甚衆,獲復李老先師之絕技者,厥同縣之郭雲深先生。郭先生之教人習形意也,首以站樁為入學初步。從學者多矣,能克承其教者,迨不多遘,郭先生亦有非其人不能學,非其人不能傳之歎。
Sous les Qing, dans la préfecture de Taiyuan au Shanxi, les deux frères Dai (戴氏昆仲) excellaient dans cet art et le transmirent en détail à Li Luoneng (李洛能), du district de Shenxian au Zhili. Le maître Li eut un grand nombre de disciples ; celui qui recueillit la science suprême du vieux maître Li fut M. Guo Yunshen (郭雲深), du même district. Quand M. Guo enseignait le xingyi, il faisait d’abord de la station du poteau (站樁) le premier degré de l’étude. Ses disciples furent nombreux ; ceux qui surent véritablement recueillir son enseignement ne furent pas légion, et M. Guo lui-même soupirait : « Ce n’est pas un tel homme qui ne peut apprendre, ce n’est pas un tel homme qui peut transmettre. »
吾與郭先生同里,有戚誼為長幼行,愛吾聰敏而教之,且於易簀之時,猶以絕藝示之,諄諄以重視相囑。晚近卋風不古,學者多好奇異,殊不知真法大道,只在日用平常之間,世人每以其近而忽之道不遠人,人之為道而遠說益徵。薌不願以此而求聞達,無如晚近世俗,趨於卑下,不求實際,徒騖虛名,於是牟利之徒,不自學問,抄襲腐敗之陳文,強作謀生之利器,滿紙荒唐,故入玄虛,忽而海市蜃樓,跡近想像;忽而高山遠水,各不相干。使學者手不釋卷,如入五里霧中,難識半點真偽。一般無知之士,猶以聖人之道,不可鑽仰。嗚呼,利人當途,大道何昌。午夜深思,曷勝浩歎。薌雖賦性不敏,而於技擊一道,竊焉心喜,既獲得親炙真法大道之指導,每日承其教誨之語言,多具有紀載之價值者,連綴成冊,本利己利人之訓,不敢自私,以期同嗜均沾斯益,非徒以此問卋也,是序。
J’étais du même village que M. Guo, et, uni à lui par une parenté d’alliance, je lui étais comme un cadet ; il m’aimait pour mon intelligence et m’instruisit, et à l’heure où il ferma les yeux il me montra encore son art suprême, m’enjoignant avec insistance d’y tenir le plus grand prix. Ces derniers temps, les mœurs publiques ne sont plus celles d’autrefois : les étudiants aiment l’étrange et le merveilleux, sans savoir que la vraie méthode et la grande voie se tiennent dans l’usage quotidien et l’ordinaire. Le monde, parce qu’elles sont proches, les néglige — la Voie n’est pas loin de l’homme ; que l’homme fasse de la Voie une chose lointaine, et sa preuve n’en éclate que mieux. Xiang [moi-même] ne désire point par là chercher la gloire ni la réussite ; mais les mœurs de ce siècle penchent vers la bassesse : on ne recherche pas le réel, on ne court qu’après la vaine renommée. Aussi les gens avides de profit, sans étudier, copient-ils de vieux textes corrompus pour s’en faire une arme de vie : pages entières d’absurdités, où l’on force l’entrée du mystérieux et du vide — tantôt mirage de cités sur la mer, tout proche de la pure imagination ; tantôt hautes montagnes et lointaines eaux, qui n’ont rien à voir ensemble. On en arrive à ce que l’élève ne lâche plus le livre, comme plongé dans un brouillard épais, hors d’état de distinguer la moindre once de vrai ni de faux. Et les ignorants, de surcroît, tiennent la Voie des sages pour un faîte inaccessible. Hélas ! quand les gens avides de profit se tiennent sur le passage, comment la grande voie prospérerait-elle ? À minuit, en y songeant, que de longs soupirs ! Xiang, bien que de nature peu douée, se réjouit en secret de l’art du combat ; ayant obtenu d’être instruit de près dans la vraie méthode et la grande voie, et recueillant chaque jour ses paroles d’enseignement — dont beaucoup méritent d’être consignées — je les ai liées en un volume, selon le précepte d’être utile à soi-même et utile aux autres, n’osant me les réserver, afin que ceux qui partagent le même goût en recueillent aussi le profit : ce n’est point pour me faire connaître du monde. Telle est la préface.
中華民國拾八年菊月 深縣王宇僧
Au neuvième mois [« mois des chrysanthèmes »] de la dix-huitième année de la République de Chine [automne 1929], Wang Yuseng du Shenxian.
樁法換勁 — La station du poteau pour transformer la force
欲求技擊妙用,須以站樁換勁為根始。所謂使其弱者轉為強,拙者化為靈也。若禪學者,始於戒律,而後精於定慧,証於心源,了悟虛空,窮於極處,然後方可學道,禪功如此,技擊猶然。蓋初學時,樁法頗繁,如降龍樁、伏虎樁、子午樁、三才樁等,茲去繁就簡,採取各樁之長,合而為一,名曰渾元樁,利於生勁,便於實搏,精打顧、通氣學,學者鍛鍊旬日,自有效果,亦非筆墨所能表達其神妙也。夫樁法之學,最忌身心用力,用力則氣滯,氣滯則意停,意停則神斷,神斷則受愚。尤忌揚頭折腰,肘膝過於曲直,總以似直非直,似曲非曲為宜,筋絡伸展為是,頭宜上頂,閭骨宜直,氣宜下沉,心宜靜思,手足指尖稍微用力,牙齒似閉非閉,舌捲似頂非頂,渾身毛孔似鬆非鬆,如是則內力外發,弱者換為強,自不難得其要領也。
Pour obtenir l’usage merveilleux de l’art du combat, il faut prendre pour racine la station du poteau qui transforme la force (站樁換勁). Il s’agit de faire que le faible devienne fort et que le maladroit se change en habile. Il en va comme pour l’adepte du chan (禪) : il commence par les préceptes, puis excelle dans la concentration et la sagesse, en témoigne à la source du cœur, comprend le vide, va jusqu’au bout de l’extrême, et alors seulement peut étudier la Voie. Il en va ainsi du travail du chan, et de même de l’art du combat. Au début, les méthodes de poteau sont fort nombreuses — poteau du dragon soumis (降龍樁), poteau du tigre dompté (伏虎樁), poteau de ziwu (子午樁), poteau des trois talents (三才樁) ; aussi, rejetant le foisonnant pour garder le simple, j’ai pris ce que chacune a de meilleur et les ai réunies en une seule, nommée le « poteau du chaos primordial » (渾元樁), propre à engendrer le jin, commode pour le combat réel, fine en attaque comme en garde, pénétrant en science du souffle. L’élève qui s’y exerce dix jours en sent déjà l’effet, que le pinceau et l’encre ne sauraient d’ailleurs exprimer dans toute sa merveille. Dans l’étude du poteau, il faut surtout se garder de faire effort du corps et de l’esprit : l’effort bloque le souffle, le souffle bloqué arrête l’intention, l’intention arrêtée rompt l’esprit, l’esprit rompu entraîne la duperie. Il faut éviter encore plus de relever la tête et de casser la taille, ou que coudes et genoux soient trop pliés ou trop tendus : le mieux est qu’ils semblent droits sans l’être, courbes sans l’être. Que les tendons soient étirés ; que la tête pousse vers le haut, que l’os de la queue (閭骨) soit droit, que le souffle descende, que le cœur se pose dans une pensée calme, que le bout des doigts des mains et des pieds presse légèrement, que les dents soient comme serrées sans l’être, la langue roulée comme appuyée sans l’appuyer, tous les pores comme relâchés sans l’être : alors la force interne se déploie au-dehors, le faible se change en fort, et l’essentiel s’obtient sans difficulté.
鍛鍊筋骨 — Former les tendons et les os
力生於骨,而達於筋,筋長力大,骨重筋靈,筋伸骨要縮,骨靈則勁實,伸筋腕項〔手足四腕與脖項〕,則渾身之筋絡皆開展,頭頂齒扣,足根含蓄〔含有若彈簧之崩力〕,六心相印〔手足本頂心也〕,胸背宜圓〔闊背筋大雄筋異常有力〕,則氣自然開展,兩肱橫撐要平,用㨮抱開合伸縮勁,兩腿用提挾扒縮蹚崩擰裹勁,肩撐胯墜,尾閭中正神貫頂,脊背三關透丸宮,骨節如弓背,筋伸似弓絃,運勁如絃滿,發手似放箭,用力如抽絲,兩手如撕綿,四腕挺勁力自實,沉氣扣齒骨自堅,像其形,龍蹾虎坐,鷹目猿神,貓行馬奔雞腿蛇身,查其勁,挺腰沉氣,坐胯提膝,撐截裹墜,粘定化隨,若能得此要素,如遇敵時,自能隨機而動,變化無窮,任敵巨力雄偉漢,運動一指撥千斤,所謂身有平準,腰似車輪,氣如火葯拳如彈,靈機微動鳥難騰,更以心小膽大,面善心惡,靜似書生,動若龍虎,總以虛實無定,變化無蹤為準則,自能得其神妙之變化,故郭雲深大法師常云:有形有意都是假,技到無心始見奇,蓋即指此也。
La force naît dans l’os et parvient au tendon. Le tendon long donne la grande force ; l’os lourd donne le tendon agile ; le tendon s’étire, l’os doit se contracter ; l’os agile, alors le jin est plein. Que s’étirent les tendons des poignets et de la nuque 〔les quatre poignets des mains et des pieds, ainsi que la nuque〕, et tout le réseau tendineux du corps se déploie. Le sommet de la tête pousse, les dents se serrent, le talon contient sa force 〔il contient comme la détente d’un ressort〕, les six cœurs s’impriment l’un l’autre 〔paumes, plantes et sommet du crâne〕, poitrine et dos doivent être ronds 〔les grands dorsaux sont alors extraordinairement puissants〕 : le souffle se déploie de lui-même. Les deux bras s’écartent en travers, bien à l’horizontale, en usant du jin de soulever, enlacer, ouvrir, fermer, étirer, contracter ; les deux jambes usent du jin de soulever, serrer, gratter, contracter, pousser, faire éclater, tordre et envelopper. Les épaules poussent, les hanches tombent ; le coccyx (尾閭) est centré, l’esprit traverse le sommet ; les trois passes du dos (三關) pénètrent jusqu’au palais 〔丸宮〕. Les articulations sont comme le dos d’un arc, les tendons étirés comme la corde ; porter le jin, comme la corde tendue ; lancer la main, comme la flèche décochée ; employer la force, comme on tire la soie ; les deux mains, comme on déchire du coton. Les quatre poignets tendent leur jin et la force s’emplit d’elle-même ; le souffle s’enfonce et les dents se serrent, et l’os s’affermit de lui-même. Imitez la forme : le dragon accroupi, le tigre assis, l’œil de l’aigle, l’esprit du singe, la marche du chat, la course du cheval, la jambe du coq, le corps du serpent. Examinez le jin : la taille tendue et le souffle enfoncé, les hanches assises et les genoux soulevés, pousser, trancher, envelopper, laisser tomber, coller, fixer, transformer, suivre. Si l’on obtient ces éléments essentiels, alors face à l’ennemi on agira selon l’occasion et l’on se transformera à l’infini ; quoique l’adversaire soit un hercule plein de vigueur, un seul doigt qui bouge écarte mille livres. On dit : dans le corps il y a un niveau d’équilibre, la taille est comme une roue, le souffle comme la poudre, le poing comme la balle ; au moindre déclic de l’ingénieuse machine, l’oiseau n’échappe point. Ajoutez-y le cœur petit et le courage grand, le visage bienveillant et le cœur féroce, immobile comme un lettré, en mouvement comme dragon et tigre. Toujours sur la règle du vide et du plein sans fixité, de la transformation sans trace : l’on obtient alors la merveilleuse mutation. Aussi le grand maître Guo Yunshen disait-il souvent : « Avoir forme et avoir intention, tout cela est faux ; quand l’art atteint le non-intentionnel, alors commence le merveilleux » — c’est bien de cela qu’il parle.
用勁 — L’emploi du jin
拳術之妙,貴乎有勁,用勁之法,不外剛柔方圓,剛者直竪,柔者靈活,直竪長伸有攻守力,柔者縮短有驚彈力,剛勁形似方,如圖,
Ce qui fait le prix de l’art du poing, c’est le jin (勁, la force interne). Les méthodes pour l’employer ne sortent pas de la dureté et de la souplesse, du carré et du rond. Le dur est droit et dressé ; le souple est vif et mobile. Le droit dressé, longuement étendu, a la force de l’attaque et de la défense ; le souple, raccourci, a la force de l’effroi et de la détente. Le jin dur ressemble par sa forme au carré : ainsi que le montre la figure ci-dessous.

柔勁外方而內圓,如圖,
Le jin souple est carré au-dehors et rond au-dedans : ainsi que le montre la figure.

伸縮抑揚,長短互用,剛柔相濟,有左剛而右柔,有左柔而右剛,有稍節剛而中節柔,亦有時剛時柔虛實變化之妙,半柔半剛運使之精,更有柔退而剛進,剛退而柔進,遇虛則柔而剛隨其後,臨實則剛而柔在其先,無論千差萬異,總以中線重心不失,週身光線不斷為樞紐,橫撐開放,光線茫茫謂之方,提抱含蓄,中藏生氣謂之圓,所以筋出力而骨生稜。凡出手時,用提頓撐抱㨮墜躦裹,順力逆行,以方作圓。
Étirer et contracter, abaisser et élever, employer tour à tour le long et le court, faire que dureté et souplesse se soutiennent : il y a du dur à gauche et du souple à droite, du souple à gauche et du dur à droite ; il y a du dur au segment terminal et du souple au segment médian ; il y a aussi la merveille des changements de dur et de souple, de vide et de plein ; la finesse de faire agir moitié souple et moitié dur. Il y a encore le souple qui recule tandis que le dur avance, le dur qui recule tandis que le souple avance. Rencontre-t-on le vide, l’on est souple et le dur suit derrière ; aborde-t-on le plein, l’on est dur et le souple le précède. Quelles que soient les mille différences et les dix mille variétés, le pivot est toujours de ne pas perdre la ligne médiane et le centre de gravité, et de ne pas rompre les radiations du corps entier. S’écarter en travers et s’ouvrir, les radiations s’étendant à l’infini : cela s’appelle le carré. Soulever et enlacer, contenir et garder, en y cachant la vie : cela s’appelle le rond. Ainsi les tendons émettent leur force et les os font naître leurs arêtes. Chaque fois que la main sort, on emploie soulever, marquer un temps, soutenir, enlacer, élever-déposer, percer, envelopper ; on va contre la direction de la force, et l’on fait du carré un rond.

落手時,用含蓄纏綿,滔滔不斷,以圓作方。
Quand la main descend, on emploie la retenue et l’enroulement continu, qui s’écoule sans interruption : l’on fait du rond un carré.

蓋圓勁能抽提,方勁能轉頓。開合若連環,若萬縷柔絲百折千迴,令人不可捉摸。
Car le jin rond peut tirer et soulever, le jin carré peut faire tourner et marquer. Ouvrir et fermer sont comme des anneaux liés, comme dix mille fils de soie souple aux cent replis et aux mille détours, rendant l’adversaire incapable de saisir.

其玲瓏開朗,如駿駒躍澗,偏面矯嘶,神采麗麗,壯氣森森,精神內固,如臨大敵,雖劍戟如林,刀斧如山,亦若無人之境,身如強弓硬弩,手如弓滿即發之箭,出手恍同蛇吸食,打人猶如震地雷。夫用勁之道,不宜過剛,過剛易折。亦不宜過柔,過柔不進。須以竪勁而側入。橫勁吞吐而旋繞,此種用勁之法,非心領神悟不易得也,若能操之純熟,則勁自圓,體自方,氣自恬,而神自能一,學者其勿惰。
Sa vivacité ouverte et limpide est comme celle d’un jeune coursier franchissant un torrent, la tête de biais, hennissant ; beauté éclatante, vigueur profonde, l’esprit fermement tenu au-dedans, comme devant une grande armée — bien que les lances et les hallebardes forment une forêt et que sabres et haches s’élèvent comme une montagne, l’on est comme en un lieu désert. Le corps est un arc puissant, une arbalète raide ; la main, une flèche sur la corde tendue prête à partir ; la main qui sort est comme le serpent qui aspire sa proie ; frapper l’homme est comme faire trembler le tonnerre du sol. Or la voie de l’emploi du jin ne doit pas être trop dure : trop dure, elle casse aisément ; ni trop souple : trop souple, elle n’avance pas. Il faut entrer de biais par un jin dressé, et, par un jin transversal, avaler et cracher en tournant et en enroulant. Cette manière d’employer le jin, si le cœur ne la saisit et si l’esprit ne la comprend, n’est pas facile à obtenir. Si l’on peut la pratiquer jusqu’à la maîtrise, le jin devient de lui-même rond, le corps de lui-même carré, le souffle de lui-même tranquille, et l’esprit peut de lui-même s’unifier. Que l’étudiant ne soit pas paresseux.
求勁之法,慢優於快,緩勝於急,而尤以不用拙力為最妙,蓋運動之時,須使全體之關節,任其自然,不稍有淤滯之處,骨須靈活,筋須伸展,肉須舒放,血須川流,如井之泉脈然,如是方能有一身之法,一貫之力,而本力亦不外溢。若急急於拳套是舞,徒用暴力以求其迅速之美觀,如是則全身之氣孔閉塞,而於血液之流通,亦大有阻礙,觀諸用急暴力者,無不努目縐眉,頓足有聲,先閉其氣,而後用其力,既畢則又長吁一聲,嘆氣一口,殊不知已大傷其元氣也。往往有數十年之純功,而終為門外漢者,目睹皆然,豈非用拙力之所致也。亦有用功百日而奏奇效者,可知謬途誤人之甚,學者於此求力之法,當細斟之,自能有天籟之機,然亦非庸夫所能得之道也。
La méthode pour chercher le jin : le lent vaut mieux que le rapide, le modéré l’emporte sur le pressé, et surtout il n’y a rien de plus merveilleux que de ne pas employer de force maladroite. Car au moment du mouvement, il faut laisser toutes les articulations du corps suivre leur nature, sans le moindre point de stagnation ; les os doivent être agiles, les tendons étendus, les chairs détendues, le sang couler comme l’eau d’un puits : ainsi seulement on aura la méthode d’un seul corps et la force d’une seule trame, et la force propre ne débordera pas au-dehors. Si l’on se hâte de jouer les enchaînements comme une danse, si l’on n’use que de force brutale pour en obtenir la rapidité et la beauté, alors les pores du corps entier se bouchent et la circulation du sang est grandement entravée. Voyez tous ceux qui usent de force brutale et précipitée : ils ont les yeux exorbités, les sourcils froncés, frappent le sol avec bruit, bloquent d’abord leur souffle puis emploient leur force, et une fois fini poussent un long soupir et exhalent une plainte — sans savoir qu’ils ont gravement blessé leur énergie originelle. Souvent des hommes au travail pur de plusieurs dizaines d’années demeurent des profanes : on le voit de ses yeux, n’est-ce pas l’effet de la force maladroite ? Et d’autres, en cent jours d’effort, obtiennent des effets merveilleux : on voit par là combien la fausse route abuse les gens. L’étudiant doit peser avec soin cette méthode de recherche de la force ; il pourra alors avoir la musique céleste, mais ce n’est pas là chose que puisse obtenir un homme médiocre.
練氣 — Travailler le souffle
夫子養性練氣以致治,軒轅練神化氣以樂道,達摩參禪,東來傳道,始傳洗髓易筋之法,而創意拳及龍虎樁,故為技擊開山之宗,自古名賢大儒,聖人豪傑,金剛佛體,未有不養性練氣及習技擊者。莊子云:技也而進乎道矣。然技雖小道,殊不知學理無窮。凡習此技者,非風神瀟灑,而無輕浮狂燥塵偽之氣,堪與聖賢名儒雅士相稱者,不足學此技也。
Le Maître [Confucius] nourrissait sa nature et travaillait son souffle pour parvenir au gouvernement ; Xuanyuan [l’Empereur Jaune] cultivait son esprit et transformait son souffle pour se réjouir dans la Voie ; Bodhidharma pratiquait le chan et, venu d’Orient prêcher la Voie, transmit d’abord les méthodes du lavage de la moelle et de la transformation des tendons, puis créa le yi quan et les poteaux du dragon et du tigre : il fut ainsi l’ancêtre fondateur de l’art du combat. Depuis l’antiquité, il n’est point de sage renommé, de grand lettré, de saint ni de héros, de corps de diamant ni de corps de bouddha qui n’ait nourri sa nature, travaillé son souffle et pratiqué l’art du combat. Tchouang-tseu dit : « C’est un art, mais qui s’élève jusqu’à la Voie. » Or, bien que l’art soit petite voie, sa science est sans borne. Celui qui pratique cet art doit avoir une allure élevée, sans légèreté, sans folie, sans poussière ni fausseté, digne de s’accorder avec les sages, les lettrés et les hommes raffinés ; autrement, il n’est pas digne de l’étudier.
夫練氣之學,以運使為效,以鼻息長呼短吸為功,以川流不息為主旨,以聽氣凈虛為極致,前為食氣出入之道,後為腎氣升降之途,以後天補先天之術,即週天之轉輪,蓋週天之學,初練時以鼻孔引入清氣,直入氣海,由氣海透過尾閭,旋於腰間,蓋兩腎之本位在於腰,實為先天之第一,諸臟之根源,於是則腎水足矣。然後上升督脈而至丸宫,仍歸鼻間,以舌接引腎氣而下,則下腹充實,漸漸結丹入田,此即週天之要義,命名週天秘訣,學者勿輕視之。
Dans l’étude du lian qi (練氣), l’effet tient à la mise en œuvre ; le travail consiste à expirer longuement et à inspirer brièvement par le nez ; le principe est de couler sans interruption, et l’aboutissement, d’écouter le souffle dans la pureté et le vide. L’avant est le passage par où entrent et sortent les souffles de la nourriture, l’arrière la voie par où montent et descendent les souffles des reins ; c’est l’art de réparer l’antérieur par le postérieur, la roue de la révolution céleste (zhoutian, 週天). Dans l’étude du zhoutian, au début on introduit par les narines le souffle clair, qui descend droit dans la mer du souffle (氣海, qihai) ; de la mer du souffle il passe à travers le coccyx, tourne dans la taille — car la place des deux reins est dans la taille, qui est véritablement la première des qualités innées et la racine de tous les viscères — et l’eau des reins est alors suffisante. Puis il monte par le vaisseau du (督脈) jusqu’au palais 〔丸宮〕, revient entre les narines, et, la langue attirant le souffle des reins, redescend : le bas-ventre s’emplit, peu à peu le cinabre se forme et entre dans le champ (結丹入田). Telle est la signification essentielle du zhoutian ; on la nomme le secret du zhoutian : que l’étudiant ne la tienne pas pour peu de chose.
養氣 — Nourrir le souffle
養氣練氣雖出一氣之源,然性命動靜之學,有形無形之術,各有不同,蓋養氣之學不離乎性,練氣之學不離乎命,神即是性,氣即是命,故養氣之術,須由性題參入。夫性命之道,非言語筆墨所能述其詳也。況道本無言,能言者即非道,故孟子云難言也。今以難言而強言之,惟道本無也,無者天地之源,萬物之根,人有生死,物有損壞,道乃永存,其大無外,其小無內,視之無形,聽之無聲,而能包羅萬有天地,彌滿六合,塞充乾坤,混合宇宙,性命之學,亦即天地之陰陽也。然欲養氣修命,須使心意不動,心為君火,動為像火,君火不動,像火不生,像火不生,氣念自平,無念神自清,清而後心意定,故云一念動時皆是火,萬緣寂凈方生真,常使氣通關節敏,自然精滿谷神存,若能有動之動出於不動,有為之為出於無為,無為則神歸,神歸則萬物寂,物寂則氣眼,氣眼則萬物無生,耳目心意俱忘,即諸妙之圓也。如對鏡忘鏡,不忱於六賊之魔,居塵超塵,不落於萬緣之化,誠能內觀其心,心無其心,外觀其形,形無其形,達觀其物,物無其物,三昧俱悟,即是虛空,空無所空,所空欲空,無無亦無,大抵人神好清而心擾之,人心好靜而欲亂之,故言神者不離性,氣者不離命,若影隨形,不爽毫釐。
Nourrir le souffle et travailler le souffle procèdent d’une même source, le souffle unique ; pourtant les études de la nature et de la vie, du mouvement et du repos, de l’art avec forme et de l’art sans forme, diffèrent l’une de l’autre. L’étude de la nourriture du souffle ne quitte pas la nature (性) ; l’étude du travail du souffle ne quitte pas la vie (命). L’esprit, c’est la nature ; le souffle, c’est la vie. Aussi l’art de nourrir le souffle doit-il s’aborder par le biais de la nature. Or la voie de la nature et de la vie ne saurait être exposée en détail par la parole ni par l’encre. Que dis-je : la Voie est sans parole, et ce qui peut être dit n’est pas la Voie ; aussi Mencius dit-il qu’elle est difficile à dire. Aujourd’hui, puisque la difficulté est de mise, forçons-nous à en parler : la Voie est originellement néant ; le néant est la source du ciel et de la terre, la racine des dix mille êtres. L’homme a vie et mort, les choses ont leurs dommages, mais la Voie demeure éternellement. Grande, elle n’a point de dehors ; petite, elle n’a point de dedans ; on la regarde sans voir sa forme, on l’écoute sans entendre sa voix, et pourtant elle embrasse tout l’existant, ciel et terre, remplit les six directions, comble le ciel et la terre, s’unit au cosmos. L’étude de la nature et de la vie est donc aussi le yin et le yang du ciel et de la terre. Or, pour nourrir le souffle et cultiver la vie, il faut que cœur et intention ne bougent point. Le cœur est le feu du souverain ; le mouvement est le feu de l’image. Si le feu du souverain ne bouge pas, le feu de l’image ne naît pas ; si le feu de l’image ne naît pas, la pensée du souffle s’aplanit d’elle-même ; sans pensée, l’esprit est de lui-même clair ; une fois clair, cœur et intention se fixent. Aussi dit-on : au moindre mouvement d’une pensée, tout est feu ; c’est quand les dix mille liens sont apaisés et purs que naît le vrai ; gardez que le souffle passe sans cesse par les articulations et les ouvertures, et de soi-même l’essence s’emplit et l’esprit de la vallée demeure. Si l’on peut faire que le mouvement du mouvement procède du non-mouvement, et que l’agir de l’agir procède du non-agir, alors le non-agir fait revenir l’esprit ; l’esprit revenu, les dix mille êtres s’apaisent ; les êtres apaisés, l’œil du souffle… ; alors les dix mille êtres n’ont plus de naissance. Oreille, œil, cœur et intention, tous oubliés : voilà le cercle parfait de toutes les merveilles. Comme devant un miroir, oublier le miroir ; ne pas se laisser gagner par les démons des six voleurs ; demeurer dans la poussière et dépasser la poussière ; ne pas tomber dans la transformation des dix mille liens. Si vraiment on peut regarder au-dedans son cœur et que le cœur n’ait pas de cœur, regarder au-dehors sa forme et que la forme n’ait pas de forme, contempler les choses dans la pénétration et que les choses n’aient pas de choses ; si l’on comprend les trois samadhi, cela même est le vide, et le vide n’a rien de vide : ce qui est à vider veut être vidé, et le néant du néant est encore néant. En somme, l’esprit de l’homme aime la clarté, mais le cœur le trouble ; le cœur de l’homme aime le calme, mais le désir le dérange. Aussi, parler de l’esprit, c’est ne pas quitter la nature ; parler du souffle, c’est ne pas quitter la vie : comme l’ombre suit la forme, sans dévier d’un cheveu.
五行合一 — L’union des cinq éléments
五行者,生剋制化之母,亦即萬物發源之本也。如世俗之論五行者,則曰:金生水,水生木,木生火,火生土,土生金,謂之相生。金剋木,木剋土,土剋水,水剋火,火剋金,謂之相剋。此朽腐之論,難近拳理,而亦不知拳術為何物。又曰:某拳生某拳,某拳剋某拳,此論似亦有理,若以拳理研究之,當兩手相接對擊時,豈能有睱而及此也。若以目之所見,心再思之,然後出手制之,余實不敢信,況敵之來勢,逐迭更變,安有以生剋之說,能致勝之理,此生剋之學,欺人誤人謬談之甚也。苟能不期然而然,莫知擊而手足已至,尚不敢說能制人,如以腦力所度,心意所思,出手論著,操技論套,是門外漢也,不足與談拳。蓋拳術中之所謂五行者,換言之,曰金力,木力,水力,火力,土力是也。即渾身之筋骨,堅硬如鐵石,其性屬金,故曰金力。所謂皮肉如棉,筋骨如鋼之意也。四體百骸,無處不有若樹木之曲直形,其性屬木,故曰木力。身體之行動,如神龍遊空,矯蛇遊水,猶水之流,行蹤無定,活潑隨轉,其性屬水,故曰水力。發手如炸彈之爆裂,忽動如火之燒身,猛烈異常,其性屬火,故曰火力。週身圓滿,敦厚沉實,意若山嶽之重,無處不生鋒芒,其性屬土,故曰土力。凡一舉一動,皆有如是之五種力,此方謂五行合一也。總之,不動時週身乃一貫之力,動時大小關節,無處不有上下前後左右百股之二爭力。如是方能得週身之混元力也。
Les cinq éléments sont la mère de l’engendrement, de la domination, du contrôle et de la transformation, et donc la racine d’où procèdent les dix mille êtres. Selon la vulgate, on dit : le métal engendre l’eau, l’eau le bois, le bois le feu, le feu la terre, la terre le métal — ce qu’on appelle l’engendrement mutuel ; et le métal domine le bois, le bois la terre, la terre l’eau, l’eau le feu, le feu le métal — ce qu’on appelle la domination mutuelle. Cette théorie est desséchée et corrompue : elle n’approche pas du principe du poing, et l’on ne sait même pas ce qu’est l’art du poing. On dit encore : tel poing engendre tel poing, tel poing domine tel poing. Cette doctrine semble avoir quelque raison ; mais si on la considère selon le principe du poing, quand les deux mains se joignent et s’affrontent, aurait-on le loisir d’y songer ? Si l’on devait, de ce que l’œil voit, faire réfléchir encore le cœur, puis sortir la main pour dominer, je n’oserais vraiment y croire ; d’ailleurs les attaques de l’ennemi changent à chaque instant : comment la théorie de l’engendrement et de la domination pourrait-elle donner la victoire ? Cette science de l’engendrement et de la domination est un bavardage qui trompe et abuse les gens au plus haut point. Si, sans l’avoir attendu, cela arrive de soi-même ; si, sans savoir qu’on frappe, la main et le pied sont déjà là — et l’on n’ose encore dire qu’on domine l’autre — alors jauger par la force du cerveau, peser ce que l’intention pense, discuter technique par écrit, débattre d’enchaînements : c’est être un profane, indigne de parler du poing. Car ce qu’on appelle les cinq éléments dans l’art du poing, en d’autres termes, ce sont : la force de métal, la force de bois, la force d’eau, la force de feu, la force de terre. À savoir : quand tendons et os du corps entier sont durs comme fer et pierre, leur nature relève du métal — on l’appelle force de métal : c’est le sens de « la peau et la chair comme du coton, les tendons et les os comme de l’acier ». Quand les quatre membres et les cent os présentent partout les courbes et les droites de l’arbre, leur nature relève du bois : force de bois. Quand le corps se meut comme le dragon divin nageant dans le vide, comme le serpent souple dans l’eau, à la manière de l’eau qui coule, sans trace fixe, vif et tournant à volonté, sa nature relève de l’eau : force d’eau. Quand la main part comme une bombe qui éclate, soudain en mouvement comme le feu qui embrase le corps, d’une violence extraordinaire, sa nature relève du feu : force de feu. Quand le corps entier est rond et plein, épais et pesant, l’intention lourde comme une montagne, et que partout naissent des pointes, sa nature relève de la terre : force de terre. Dans chaque geste et chaque mouvement, il y a ces cinq forces : voilà ce qu’on appelle l’union des cinq éléments. En somme, au repos le corps entier est une seule force continue ; en mouvement, les grandes et les petites articulations portent partout, en haut et en bas, devant et derrière, à gauche et à droite, cent forces antagonistes. Ainsi seulement on obtient la force du chaos primordial du corps entier.
六合 — Les six harmonies
六合有內外之分。曰心與意合,意與氣合,氣與力合,為內三合。手與足合,肘與膝合,肩與胯合,為外三合。又曰筋與骨合,皮與肉合,肺與腎合,為內三合。頭與手合,手與身合,身與足合,為外三合。總之,神合勁合光線合,全身之法相合謂之合。非形勢相對謂之合。甚矣哉、六合之誤人也,學者慎之慎之。
Les six harmonies se divisent en internes et externes. On dit : le cœur s’harmonise avec l’intention, l’intention avec le souffle, le souffle avec la force — ce sont les trois harmonies internes. La main s’harmonise avec le pied, le coude avec le genou, l’épaule avec la hanche — ce sont les trois harmonies externes. On dit aussi : le tendon s’harmonise avec l’os, la peau avec la chair, le poumon avec le rein — les trois harmonies internes. La tête avec la main, la main avec le corps, le corps avec le pied — les trois harmonies externes. En somme : esprit harmonisé, jin harmonisé, radiations harmonisées, toutes les méthodes du corps harmonisées : voilà ce qu’on appelle harmonie. Ce n’est pas la rencontre des postures qui s’appelle harmonie. Ah, que les six harmonies ont abusé les gens ! Que l’étudiant y prenne bien garde.
歌訣 — Les formules chantées
歌訣者,拳術中之精粹也,若能參透其意,窮盡其理,自能得道矣。
Les formules chantées sont la quintessence de l’art du poing. Qui en pénètre le sens et en épuise le principe obtient de lui-même la Voie.
心愈專
Le cœur, de plus en plus concentré.
意昧三
L’intention pénètre les trois.
精愈堅
L’essence, de plus en plus ferme.
氣愈安
Le souffle, de plus en plus paisible.
神愈鮮
L’esprit, de plus en plus vif.
〔此學技五大要素也〕。
〔Voilà les cinq grands éléments essentiels de l’apprentissage de la technique〕.
渾噩身一貫
Dans le chaos indifférencié, le corps est d’un seul tenant.
形具切忌散
La forme est là : surtout, gardez-vous de la dispersion.
〔週身用力,無處不圓滿,取內圓外方之意,始終不懈〕。
〔Du corps entier on fait effort ; en tout lieu l’on est parfait ; on prend le sens du rond intérieur et du carré extérieur, sans jamais se relâcher〕.
拳出如流星
Le poing sort comme une étoile filante.
變手似閃電
Le changement de main est comme l’éclair.
〔變化迅速,神捷果斷〕。
〔Transformation rapide, promptitude divine et décision〕.
舌捲齒更扣
La langue se roule, les dents se serrent davantage.
〔舌為肉之稍,肉為氣之囊,舌捲氣降,注於氣海,又能接引腎氣,結丹入田。齒為骨梢,扣則骨堅〕,
〔La langue est l’extrémité de la chair, la chair est le sac du souffle ; la langue roulée, le souffle descend et s’injecte dans la mer du souffle, et il peut aussi attirer le souffle des reins et faire que le cinabre se forme et entre dans le champ. Les dents sont l’extrémité de l’os : serrées, l’os s’affermit〕.
頭頂如懸磬
Le sommet de la tête comme suspendu à une pierre sonore (磬).
〔頭為六陽之首,五關百骸,莫不本此,頭頂若懸,三關九竅易通,自能白雲朝頂,一點靈光頂頭懸,亦禪學之要素也〕。
〔La tête est le chef des six yang ; les cinq passes et les cent os n’ont pas d’autre racine. Si le sommet de la tête est comme suspendu, les trois passes et les neuf ouvertures se dégagent aisément, et de soi-même le nuage blanc vient au sommet : « une parcelle de lumière spirituelle suspendue au-dessus de la tête » — c’est aussi un élément essentiel de l’étude du chan〕.
兩目神光耀
Les deux yeux : l’éclat de l’esprit brille.
〔精光收縮而尖銳〕,
〔L’éclat de l’essence se contracte et s’aiguise〕.
鼻息耳凝歛
La respiration du nez ; l’oreille se concentre et se recueille.
心目宜內歛
Cœur et regard doivent se recueillir au-dedans.
〔以鼻作長呼短吸之功,耳目心作收視反聽之用〕。
〔Le nez fait le travail de la longue expiration et de la courte inspiration ; l’oreille, l’œil et le cœur font l’usage de retirer la vue et de renverser l’ouïe〕.
腰轉如滑車
La taille tourne comme une poulie.
進足如鋼鑽
Le pied avance comme une mèche d’acier.
〔靈敏活潑,進躦奪位〕。
〔Vif et alerte, on avance en perçant pour prendre la place〕.
提蹚裹扒縮
Soulever, pousser, envelopper, gratter, contracter.
滾銼㨮撐擰
Rouler, limer, relever, soutenir, tordre.
〔動靜須有此力〕。
〔Dans le mouvement comme dans le repos, il faut cette force〕.
手足指抓力
Mains, pieds et doigts ont une force de saisie.
毛孔如生電
Les pores sont comme chargés d’électricité.
〔指為筋梢,扣則力自充,週身毛髮為血稍,血為氣之膽,毛孔不睜,毛髮不竪,則血不充,血不充,則氣不振,氣不振,則力不實,不實則必失戰鬥力矣〕。
〔Les doigts sont l’extrémité des tendons : serrés, la force s’emplit d’elle-même. Les poils du corps entier sont l’extrémité du sang, et le sang est le courage du souffle. Si les pores ne s’ouvrent pas et que les poils ne se dressent pas, le sang ne s’emplit pas ; le sang ne s’emplit pas, le souffle ne se lève pas ; le souffle ne se lève pas, la force n’est pas pleine ; et si elle n’est pas pleine, on perd à coup sûr la capacité de combat〕.
交手徑法 — La méthode de combat
人之本性,各有不同。有聰明者,有智慧者,有毅力恒心者,有沉著精敏者,更有奸滑陰毒者。其性不同,其作為亦因之而異。如技術之擊法亦然。有具形而出,無形而落,敗勢而往,發聲而來,千變萬化,不能盡述。須以功力純篤,膽氣放縱,處處有法,舉動藏神,不期然而然,莫之至而至,身動快似馬,手動速如風。平時練習,三尺以外七尺以內,如臨大敵之像。交手時,有人若無人之境。頸要竪起,腰要挺起,下腹要充實,兩肱撐起,兩腿夾起,自頭至足,一氣相貫。
La nature humaine diffère en chacun. Il y en a de brillants, de sages, de tenaces et constants, de posés et pénétrants, et d’autres encore, fourbes, glissants, sournois et venimeux. Leurs natures diffèrent, leurs manières d’agir aussi — ainsi en va-t-il des méthodes de frappe dans la technique. Tel sort avec une forme et redescend sans forme ; tel va en situation perdue et vient en poussant un cri : les mille transformations et les dix mille changements ne sauraient être tous décrits. Il faut que la maîtrise soit pure et pleine, que le souffle du courage soit délié, qu’en tout endroit il y ait méthode, que chaque geste recèle l’esprit : sans qu’on l’attende, cela arrive ; sans qu’on y atteigne, cela est là. Le corps se meut rapide comme un cheval, la main agit prompte comme le vent. À l’entraînement ordinaire, au-delà de trois pieds et en deçà de sept pieds, on se tient comme devant une grande armée. Au combat, on est comme dans un lieu sans personne. La nuque doit se dresser, la taille se tendre, le bas-ventre s’emplir, les deux bras se tendre en travers, les deux jambes se serrer ; de la tête aux pieds, un seul souffle traverse.
膽怯心虛,不能取勝。不能察顏而觀色者,亦不能取勝。總之敵不動,我沉靜,敵微動,我先發。所謂打顧之要,亦其擊先者也。不動如書生,動之如龍虎。發動似迅雷,迅雷不及掩耳。然所以能勝敵者,皆在動靜之間。動靜已發而未發之間,謂之真動靜也。手要靈,足要輕,進退旋轉若貓形,身要正,目斂精,手足齊到定要嬴。手到步不到,打人不為妙。手到步亦到,打人如拔草。上打咽喉下打陰,左右兩肋在中心。拳打丈外不為遠,近者只在一寸中。手出如巨炮嚮,足落似樹栽根。眼要毒,手要奸,步踏中門,躦入重心奪敵位,即是神仙亦難防。
Le courage timide et le cœur vide ne peuvent remporter la victoire ; qui ne sait lire le visage et observer la mine ne le peut davantage. En somme : si l’ennemi ne bouge pas, je demeure calme et silencieux ; s’il bouge à peine, je pars le premier. Ce qu’on appelle l’essentiel de la garde et de l’attaque : là aussi, c’est la frappe qui devance. Immobile comme un lettré, en mouvement comme dragon et tigre. Le départ est comme le tonnerre soudain, et le tonnerre soudain ne laisse pas le temps de couvrir l’oreille. Or ce qui permet de vaincre l’ennemi réside tout entier entre le mouvement et le repos. Entre le moment où le mouvement et le repos sont déjà partis et celui où ils ne sont pas encore partis, voilà le vrai mouvement et le vrai repos. La main doit être vive, le pied léger ; avancer, reculer, tourner, comme la forme d’un chat. Le corps doit être droit, l’œil ramasse son éclat ; mains et pieds arrivent ensemble, et l’on gagne à coup sûr. La main arrive et le pas n’arrive pas : frapper l’homme n’est pas au mieux. La main arrive et le pas arrive aussi : frapper l’homme est comme arracher l’herbe. En haut, frapper la gorge ; en bas, frapper les parties ; à gauche et à droite, les deux côtes, et au centre. Le poing frappe au-delà d’un zhang, ce n’est pas loin ; de près, c’est seulement dans un cun. La main sort comme un gros canon qui tonne, le pied tombe comme un arbre qu’on plante. L’œil doit être venimeux, la main fourbe ; le pas foule la porte centrale, on se glisse au centre de gravité et l’on prend la place de l’ennemi : même un immortel aurait peine à s’en garder.
用拳須透爪,用掌要有氣。上下意相連,出入以心為主宰,眼手足隨之。兩足重量,前四後六,用時顛倒互換。夫有定位者步也,無定位者亦步也。如前足進後足隨,前後自有定位,以前步作後步,以後步作前步,更以前步作後之前步,以後步作前之後步,前後自無定位矣。
Au poing, il faut que les ongles pénètrent ; à la paume, il faut du souffle. Le haut et le bas sont liés dans l’intention ; la sortie et l’entrée ont le cœur pour maître, et l’œil, la main, le pied suivent. Quant au poids des deux pieds : quatre devant, six derrière ; à l’usage, on renverse et on échange. Or ce qui a place fixe est le pas, et ce qui n’a pas de place fixe est aussi le pas. Si le pied avant avance et que le pied arrière suive, avant et arrière ont de soi leur place fixe ; mais prendre le pas avant pour pas arrière, le pas arrière pour pas avant, puis prendre encore le pas avant comme le pas avant d’un arrière et le pas arrière comme le pas arrière d’un avant — avant et arrière n’ont plus de place fixe.
左右反背如虎搜山,乘勢勇猛不可擋。斬拳迎門取中堂,搶上搶下勢如虎,鶻落龍潛下雞場,翻江倒海不須忙,丹鳳朝陽勢為強,雲遮天地日月交,武藝相爭見短長。三星對照,四稍會齊,五行俱發,六合彌結,勇往前進。縱橫高低,進退反側。縱則放其力,勇往而不返。橫則裹其,開合而莫擋。高則揚其身,而身若有增長之意。低則縮其身,而身若有躦捉之形。當進則進摧其身,當退則退領其氣。至於返身顧後,亦不覺其為後,後即前也。側顧左右亦不覺為左右矣。進頭進手須進身,身手齊到法為真。內要提,外要隨,打要遠,氣要摧,拳似砲,龍折身,發中要絕隨意用,解開其意妙如神。鷂子入林燕抄水。虎捉綿羊抖威風。取勝四稍均要齊,不勝必有懷疑心。聲東擊西,指南打北。上虛下實,靈機自揣摩。左拳出右拳至,單手出雙手來。拳由心窩去,發向鼻尖前。鼻為中央之土,萬物產生之源,衝開中央全體皆縻。兩手結合迎面出,自然把定五道關。身如弩弓拳如彈。弦響鳥落見奇鮮。遇敵猶如身著火,打破硬進無遮攔。何為打,何為顧。顧即是打,打即是顧。發手即是處。計謀精變化,動轉用精神。心毒為上策,手狠方勝人。何為閃,何為進。進即是閃,閃即是進。不必遠求尚美觀,只在眼前一寸間。靜如處女,動若雷電。肩窩吐勁,氣貫掌心。意達指尖處,氣發自丹田。按實用力,吐氣開聲。遇敵來勢兩相交,風雲雷雨一齊到。
À gauche et à droite, se retourner comme le tigre fouillant la montagne ; suivre l’élan, vaillant et violent, sans rien qui l’arrête. Trancher du poing, aller droit à la salle centrale ; se jeter en haut, se jeter en bas, avec la fougue du tigre ; l’épervier qui tombe, le dragon qui plonge au bas du perchoir ; renverser fleuves et mers sans hâte ; le phénix vermillon face au soleil, voilà la posture forte ; nuages voilant ciel et terre, soleil et lune s’entrecroisent ; l’habileté martiale se mesure dans la confrontation. Les trois étoiles se font face, les quatre extrémités se réunissent, les cinq éléments se déploient ensemble, les six harmonies se nouent : on avance avec courage. Vertical, horizontal, haut, bas, avancer, reculer, se retourner sur le flanc. Dans la verticale, on lâche sa force et l’on avance sans retour. Dans l’horizontale, on enveloppe et l’on ouvre et ferme sans obstacle. En haut, on élève son corps comme s’il voulait croître ; en bas, on le réduit comme s’il cherchait à se glisser et à saisir. Quand il faut avancer, on avance et l’on pousse le corps ; quand il faut reculer, on recule et l’on mène le souffle. Quant à retourner le corps pour regarder derrière, on ne sent même pas que c’est derrière : l’arrière est le devant. Regarder de côté, à gauche et à droite, on ne sent plus qu’il y a gauche ni droite. Avancer la tête, avancer la main, il faut avancer le corps ; main et corps arrivant ensemble, la méthode est vraie. Dedans il faut soulever, dehors il faut suivre ; frapper il faut loin, le souffle il faut pousser. Le poing est un canon ; le dragon plie son corps ; en pleine émission il faut trancher net, et l’on use selon l’intention ; l’intention déliée, la merveille est comme divine. L’épervier entre dans le bois, l’hirondelle rase l’eau. Le tigre saisit la brebis et secoue sa majesté. Pour vaincre, les quatre extrémités doivent toutes être unies ; si l’on ne vainc pas, c’est qu’il y a un doute dans le cœur. Crier à l’est et frapper à l’ouest, pointer au sud et frapper au nord. Vide en haut, plein en bas : l’ingénieuse machine se pèse soi-même. Le poing gauche sort, le poing droit arrive ; une seule main sort, les deux mains viennent. Le poing part du creux de l’estomac, s’élance au-devant de la pointe du nez. Le nez est la terre du centre, la source d’où naissent les dix mille êtres : percer le centre, et le corps entier s’entrave. Les deux mains jointes sortent face à face, et l’on tient naturellement les cinq passes. Le corps est une arbalète, le poing un boulet ; la corde sonne, l’oiseau tombe : voilà la merveille fraîche. Face à l’ennemi, l’on est comme le corps embrasé ; on casse la dureté et l’on avance sans obstacle. Qu’est-ce que frapper ? Qu’est-ce que garder ? Garder est frapper, frapper est garder : le sortir de la main, voilà le lieu. Le dessein veut finesse et transformation ; en mouvement, on emploie l’esprit. La dureté du cœur est la meilleure tactique ; la férocité de la main fait qu’on vainc les hommes. Qu’est-ce que l’esquive ? Qu’est-ce que l’avancée ? Avancer est esquiver, esquiver est avancer. Il n’est pas besoin de chercher loin le beau spectacle : c’est seulement dans l’espace d’un cun devant les yeux. Calme comme une jeune fille, en mouvement comme foudre et éclair. La fosse de l’épaule crache sa force, le souffle traverse la paume. L’intention atteint le bout des doigts, le souffle part du dantian (丹田). Presser sur le réel en usant de la force, expirer le souffle en ouvrant la voix. Face à la venue de l’ennemi, les deux se croisent : vent, nuages, tonnerre et pluie arrivent tous ensemble.
龍法 — Les méthodes du dragon
龍法有六,曰滄海龍吟,雲龍五現,青龍探海,烏龍翻江,神龍遊空,神龍縮骨。其為物也,能伸能縮,能剛能柔,能昇能降,能隱能現。不動如山嶽,動之如風雲。無窮如天地,充實如太倉。浩氣如四海,玄曜如三光。度來勢之機會,揣敵人之短長。靜以待動,動中處靜。以進為退,以退為進。直出而側入,斜進而竪擊。柔去而驚抖,剛來而纏繞。縮骨而出,放勁而落。縮即發也,放亦即縮。甲欲透骨而入髓,發勁意在數尺間。
Les méthodes du dragon sont au nombre de six : le dragon de la mer qui chante (滄海龍吟), le dragon des nuages qui paraît cinq fois (雲龍五現), le dragon bleu qui explore la mer (青龍探海), le dragon noir qui fait bouillonner le fleuve (烏龍翻江), le dragon divin qui nage dans le vide (神龍遊空), le dragon divin qui rétracte ses os (神龍縮骨). Sa nature : capable de s’étirer et de se contracter, d’être dur et souple, de monter et de descendre, de se cacher et de paraître. Immobile comme montagne et hauts sommets, en mouvement comme vent et nuages. Infini comme ciel et terre, plein comme le Grand Grenier. Souffle immense comme les quatre mers, splendeur sombre comme les trois luminaires. Mesurer l’occasion que donne la venue de la force adverse, sonder les courtes et les longues qualités de l’ennemi. Attendre en repos que l’autre bouge, être au repos dans le mouvement. Avancer en reculant, reculer en avançant. Sortir de face et entrer de biais, avancer de biais et frapper de haut en bas. La souplesse s’en va et fait frémir ; la dureté vient et l’on enlace. Rétracter les os pour sortir, lâcher le jin pour descendre. Se rétracter, c’est émettre ; lâcher, c’est aussi se rétracter. La cuirasse veut pénétrer jusqu’aux os et entrer dans la moelle ; l’émission du jin veut porter sur plusieurs pieds.
虎法 — Les méthodes du tigre
虎法亦有六,曰猛虎出林,怒虎驚嘯,猛虎搜山,餓虎剖食,猛虎搖頭,猛虎跳澗。揣其性靈,強而精壯。橫衝竪撞,兩爪排山。猛進猛退,長撲短用。如剖食若搖頭,猶狸貓之捉鼠。頭頂爪抓,鼓盪週身。起手如鋼銼,用斬抗橫㨮順。落手似勾杆,用劈摟搬撒撐。沉打分擰,伸縮抑揚。頭要撞人,手要打人,身要催人,步要過人,足要踏人,神要迫人,氣要襲人。借法容易上法難,還是上法最為先,較技者不可思悟,思悟者寸步難行。寧教一思進,莫教一思退。有意莫帶形,帶形必不嬴。猶如生龍活虎,吟嘯叱咜,谷應山搖,其壯哉如龍虎之氣,臨敵毫不虛,安有不勝之理哉。總之,龍虎二法,操無定勢。勢猶虎奔三千,氣若龍飛萬里。勁斷意不斷,意斷神連。非口傳心授,莫能得也。聊寫其大意,未克詳述。
Les méthodes du tigre sont également au nombre de six : le tigre féroce qui sort du bois (猛虎出林), le tigre en colère qui rugit de stupeur (怒虎驚嘯), le tigre féroce qui fouille la montagne (猛虎搜山), le tigre affamé qui découpe sa nourriture (餓虎剖食), le tigre féroce qui secoue la tête (猛虎搖頭), le tigre féroce qui franchit le torrent (猛虎跳澗). Sonder son génie propre : fort, subtil, vigoureux. Percer en travers, heurter de haut en bas, les deux griffes écartent la montagne. Avancer violemment, reculer violemment ; longue portée d’attaque, emploi court. Comme qui découpe sa proie, comme qui secoue la tête, à l’instar de la belette et du chat prenant la souris. Sommet de la tête et griffes qui saisissent, le corps entier en ébullition. La main qui part est comme une râpe d’acier : on emploie trancher, résister, traverser, envelopper, suivre. La main qui descend ressemble au croc et à la perche : on emploie fendre, ratisser, déplacer, lâcher, soutenir. Frapper pesamment, se séparer et tordre, étirer et contracter, abaisser et élever. La tête doit heurter l’homme, la main doit frapper l’homme, le corps doit presser l’homme, le pas doit dépasser l’homme, le pied doit fouler l’homme, l’esprit doit oppresser l’homme, le souffle doit attaquer l’homme. L’emprunt de méthode est facile, la méthode d’attaque est difficile ; c’est pourtant la méthode d’attaque qui vient d’abord. Le jouteur ne doit pas réfléchir : qui réfléchit ne peut avancer d’un pouce. Plutôt enseigner une pensée qui avance que d’enseigner une pensée qui recule. Ayez l’intention, mais ne l’emportez pas dans la forme ; qui porte la forme ne gagne jamais. Comme un dragon vivant et un tigre vivant, rugissant et criant : la vallée répond, la montagne tremble — quelle puissance, celle du souffle du dragon et du tigre ! Devant l’ennemi, sans la moindre défaillance, comment ne pas vaincre ? En somme, les deux méthodes du dragon et du tigre n’ont pas de posture fixe. Leur allure est celle du tigre qui court trois mille li ; leur souffle, celui du dragon qui vole dix mille li. La force s’interrompt, l’intention ne s’interrompt pas ; l’intention s’interrompt, l’esprit se poursuit. Sans transmission de bouche à oreille et de cœur à cœur, on ne peut l’obtenir. J’en écris ici les grandes lignes, sans pouvoir tout détailler.
意拳正軌 — La voie correcte du yi quan
意拳之正軌,不外古勢之老三拳與龍虎二氣。龍虎二氣為技,三拳為擊。三拳者踐攢裹也。踐拳外剛內柔有靜力〔又曰挺力〕,曰虛中,以含蓄待發之用。攢拳外柔內剛,如綿裹鐵,有彈力,曰實中,乃被動反擊之用。裹拳剛柔相濟,有驚力,曰化中,乃自動之用。任敵千變萬異,一驚而即敗之,所謂樞紐得其環中,以應無窮。
La voie correcte du yi quan n’est rien d’autre que les trois vieux poings des postures anciennes et les deux souffles du dragon et du tigre. Les deux souffles du dragon et du tigre sont la technique ; les trois poings sont la frappe. Les trois poings sont : jian (踐), zan (攢) et guo (裹). Le poing jian est dur au-dehors et souple au-dedans, avec une force statique 〔dite aussi force de tension〕 : on l’appelle « vide au centre », pour l’usage de contenir et d’attendre l’émission. Le poing zan est souple au-dehors et dur au-dedans, comme du fer enveloppé de coton, avec une force élastique : on l’appelle « plein au centre », et il sert à la contre-attaque passive. Le poing guo unit la dureté et la souplesse, avec une force d’effroi : on l’appelle « transformation au centre », et il sert à l’action spontanée. Que l’ennemi ait mille changements et dix mille variétés : un sursaut d’effroi suffit à le défaire — c’est là tenir le pivot au cœur de l’anneau, pour répondre à l’infini.
拳之剛柔相濟論 《拳之剛柔相濟論》 de Wang Yuseng (1935)



王宇僧
Par Wang Yuseng [Wang Xiangzhai].
自當局提倡國術以還,於是習之者日衆,如雲擁霞蔚,相繼而起,甚盛事也。蓋國術之旨,略有二端,一健身:一衞身:厥功殊偉。此旨也,人且知之讅矣,又何待余之一言而後信。
Depuis que les autorités ont entrepris de promouvoir les arts nationaux, ceux qui les pratiquent sont chaque jour plus nombreux, se pressant comme nuées et se levant comme brumes, l’un après l’autre : c’est là chose fort prospère. Les intentions des arts nationaux se ramènent à deux points : l’un de fortifier le corps, l’autre de défendre sa personne ; leur bienfait est grand. Ces intentions, on les connaît déjà parfaitement : pourquoi faudrait-il attendre un mot de moi pour les croire ?
人之生於世也,孰不願其體健身泰,而甘終身輾轉於病痛間耶?孰不願其能自衞其身,而甘為強暴者橫加勠辱耶?此則習國術者,能如今茲之衆,决非妄加盲從,如瞽者觀獸,人曰此馬也,則應之曰馬,人曰此驢也,則應之曰驢者,其來蓋有自也。然而國術之途,何止萬千,人各一派,派各一說,入則主之力,出則侮之甚,互相詆侮,不可究詰,全憑意氣,而不細心研討於其間,於是弊竇叢生,而遺害於無窮矣。
Qui, né en ce monde, ne souhaiterait la santé du corps et la paix, pour se résigner à rouler toute sa vie au milieu des douleurs et des maladies ? Qui ne souhaiterait pouvoir se défendre soi-même, plutôt que de se résigner à être outragé et humilié par les violents ? Que ceux qui pratiquent aujourd’hui les arts nationaux soient aussi nombreux n’est donc nullement un aveuglement irréfléchi : comme l’aveugle qui regarde l’animal — on lui dit « c’est un cheval », il répond « un cheval » ; on lui dit « c’est un âne », il répond « un âne » — cela a bien ses raisons. Cependant les chemins des arts nationaux sont en nombre infini : chacun a son école, chaque école sa doctrine ; on y entre en vantant sa force, on en sort en la honnissant grandement ; l’on se dénigre mutuellement sans pouvoir s’interroger à fond, tout en humeur et en esprit de parti, sans examiner finement les questions. De là, les abus pullulent et le mal se transmet sans fin.
曩者余曾見有某拳師,挺其胸,凸其肚,肌肉旣富且堅,可以舉重,可以摧堅,於是人咸相指而言曰:鐵澆銅鑄,不過如此耳,誠入世之金剛,其壽必無量也。然而不半載,遽嘔血死,於是人又相顧而怪曰:是何故?是何故?其天歟!殊不知其外雖堅,而內傷已甚,是則習國術能健身,而反害身矣,習之又奚為哉?
Jadis, j’ai vu un maître de poing qui bombait la poitrine et tendait le ventre, aux muscles riches et fermes, capable de soulever des poids et de briser la solidité. Chacun alors le montrait du doigt : « Coulé dans le fer, fondu dans le bronze, pas davantage ; voilà vraiment un diamant en ce monde, sa vie sera sans mesure. » Or, en moins de six mois, il vomit du sang et mourut. Et chacun alors de se regarder, stupéfait : « Pourquoi ? Pourquoi donc ? Est-ce le ciel ? » Ils ne savaient pas que, si l’extérieur était ferme, la lésion intérieure était déjà profonde : ainsi les arts nationaux peuvent fortifier le corps et, au contraire, le ruiner. À quoi bon les pratiquer ?
又有某拳者,動作時,毫不用力,如十七八女郎,作婀娜之舞,可以順氣,可以活血,是誠合於健身之道,然又不足以應敵摧堅,言國術能以衞身,殆又屬之子虛。
Il y a aussi un certain boxeur qui, dans ses mouvements, n’emploie pas le moindre effort, pareil à une jouvencelle de dix-sept ou dix-huit ans dansant avec grâce : cela peut faire circuler le souffle et activer le sang, et convient certes à la voie qui fortifie le corps ; mais cela ne suffit pas à répondre à l’ennemi ni à briser la solidité, et dire que les arts nationaux peuvent défendre la personne relève alors de la fiction.
上之二端:由前之說,雖能壯其表面,而內實大有悖於生理,不僅不能健身已也,其失在於過剛,由後之說,雖能合於衞生之道,而又不能用以衞身,其失在於過柔。過剛與過柔,皆有所褊激,不合正軌,不能有成也,旣或有成,亦不過斷簡零章,不成片段之學問耳。
De ces deux cas : selon le premier, on fortifie l’apparence, mais l’intérieur heurte grandement la physiologie, et non seulement on ne fortifie pas le corps ; la faute est dans un excès de dureté. Selon le second, on s’accorde avec les principes de l’hygiène, mais on ne peut défendre sa personne ; la faute est dans un excès de souplesse. L’excès de dureté et l’excès de souplesse sont l’un et l’autre partiaux et emportés, hors de la voie correcte, et ne sauraient aboutir ; et s’ils aboutissent, ce n’est qu’un savoir en pièces détachées, fragmentaire.
實則國術之正眼法藏,務求其合於原理而已,形式之繁簡無關也,動作之美醜無關也。――且繁簡美醜,本無絕對,蓋其式雖繁,而其內部之工作實簡,其式雖簡,而其內部之工作實繁,此中有難言者矣,未可求之於皮相中也。世所謂美,而其質實醜,世所謂醜,而其質實美,真正之美醜,全視其質為何如耳。亦如西施,雖粗布荊敘,而其美自不可掩,若東施,塗脂抹粉,則益形其醜耳。――須舒其體,暢其氣,曰舒也,而實則使之練,曰暢也,而實則使之適,使之練適者,蓋為技擊之始基也。使之適練必自舒暢中求者,蓋旣無悖於生理,而有益於身心,且如此方可得適練之眞境焉。體旣舒,氣則暢矣,則須統一其精神,精神統一,可以靜悟其內部之工作,可以養成大無畏之精神。靜悟有素,則應敵有方,養成大無畏精神,則能超脫生死恐怖之域。有佛家所謂我入刀山,刀山毁折,我入油鍋,油鍋枯竭之慨,而後雖泰山倒於前,東海傾於後,而心君泰然,處之若平素矣。凡此所述,旣足以健身,復足以衞身,是二者蓋互為因果者也。
En vérité, le trésor du vrai regard des arts nationaux consiste seulement à rechercher la conformité au principe : la complication ou la simplicité des formes n’importe pas, la beauté ou la laideur du mouvement n’importe pas. — Et d’ailleurs complication et simplicité, beauté et laideur n’ont rien d’absolu : la forme peut être compliquée que le travail intérieur est simple ; la forme peut être simple que le travail intérieur est compliqué : il y a là des choses difficiles à dire, qu’on ne peut chercher dans l’apparence extérieure. Ce que le monde appelle beau peut être laid en substance, et ce que le monde appelle laid peut être beau en substance : le vrai beau et le vrai laid dépendent entièrement de la qualité. Ainsi de Xi Shi : même en grossière toile et en parure d’épines, sa beauté ne saurait être cachée ; mais que Dong Shi se farde et se poudre, sa laideur n’en devient que plus évidente. — Il faut détendre le corps et laisser couler le souffle. On dit « détendre », mais c’est en réalité faire travailler ; on dit « couler », mais c’est en réalité mettre à l’aise. Ce qui fait travailler et met à l’aise, voilà le fondement premier de l’art du combat. Cette mise à l’aise et ce travail, il faut nécessairement les chercher dans la détente et la fluidité, car ainsi l’on ne heurte pas la physiologie, et l’on profite au corps comme à l’esprit ; et c’est ainsi seulement qu’on peut obtenir le vrai domaine du travail aisé. Le corps une fois détendu, le souffle coule ; alors il faut unifier l’esprit. L’esprit unifié, on peut, dans le calme, comprendre le travail intérieur, et l’on peut nourrir un esprit de grande intrépidité. Comprendre le calme avec constance rend apte au combat ; nourrir un esprit de grande intrépidité permet de s’élever au-delà du domaine de la crainte de la mort. On a alors ce que le bouddhisme appelle l’élan : « J’entre dans la montagne de sabres, et la montagne de sabres se brise ; j’entre dans la chaudière d’huile, et la chaudière d’huile se dessèche. » Après quoi, quand bien même le mont Tai s’écroulerait devant et que la mer Orientale se déverserait derrière, le souverain du cœur demeure serein, comme en un jour ordinaire. Tout ce qui précède suffit à fortifier le corps et à défendre sa personne : les deux sont l’un pour l’autre cause et effet.
至若應敵之方,對於敵方之精神為何如?間架為何如。面積為何如?力量為何如?意義指使,精神領導之力,在在皆須詳分而縷析之。分析旣明,然後則可拿準火候,因以用之,因以攻之,如此則左券可操矣。
Quant aux méthodes pour répondre à l’ennemi : quel est l’esprit de l’adversaire ? Quelle est sa structure ? Quelle est sa surface ? Quelle est sa force ? Ce que l’intention commande, la force que l’esprit conduit — tout doit être analysé en détail, fil à fil. L’analyse une fois claire, on peut saisir juste le moment et s’en servir, et sur cette base attaquer : ainsi tient-on le contrat gagné d’avance.
因吳君翼翬之徵,故以一得之愚,謹佈於此,倉卒報命,未盡所懷。且國術之道,言之至艱,非有專著,不足以發具底蘊於萬一,凡此所言,不過犖犖其大者耳。
À la demande de M. Wu Yihui (吳翼翬), j’expose donc ici le peu que j’ai compris, rédigeant à la hâte ma réponse, sans avoir dit tout ce que j’avais au cœur. La voie des arts nationaux est des plus difficiles à exprimer : sans un ouvrage spécial, on ne peut en révéler le fonds, ne serait-ce qu’un dix millième. Tout ce qui est dit ici n’en touche que les grands traits apparents.
Notes du traducteur
- Wang Xiangzhai et le yi quan. Wang Xiangzhai (王薌齋, 1885-1963), natif de Shenxian au Hebei, fut l’élève de Guo Yunshen (郭雲深, 1820-1900), maître renommé du xingyi quan. Il signe ici Wang Yuseng (王宇僧), l’un de ses noms d’emprunt. Le Yiquan zheng gui (1929) fut son premier ouvrage ; il le reprit et le développa plus tard sous le titre Quan dao zhong shu (拳道中樞, « Le pivot de la voie du poing »). Sa méthode, centrée sur la seule station du poteau et le travail de l’intention, est l’acte de naissance du da cheng quan (大成拳, « boxe de la grande réalisation »), nom sous lequel le yi quan fut ensuite connu.
- Les attributions légendaires. Comme la plupart des textes d’arts martiaux, la préface rattache l’origine de la boxe à Hua Tuo, à Bodhidharma et à Yue Fei. Ce sont des attributions traditionnelles, non des faits historiques : les historiens s’accordent aujourd’hui à voir dans le xingyi quan une création des XVIIe-XVIIIe siècles, et dans la « boxe de l’intention » (意拳) un nom ancien du xingyi avant que Wang Xiangzhai ne le reprenne pour sa propre méthode. Wang adoptera d’ailleurs plus tard une position critique envers ces légendes.
- Termes techniques. Jin (勁) désigne la force interne, élastique et structurée, par opposition à la force musculaire grossière (li, 力). Zhan zhuang (站樁), « la station du poteau », est la posture statique fondamentale. Zhoutian (週天, « la révolution céleste ») désigne la circulation du souffle dans les deux vaisseaux ren et du. Dantian (丹田), « le champ du cinabre », est le centre énergétique du bas-ventre. Les trois poings jian, zan, guo (踐、攢、裹) sont les trois frappes fondamentales du système ; le texte les décrit comme respectivement « vide au centre », « plein au centre » et « transformation au centre ».
- Passages obscurs. Dans les formules chantées, la ligne 意昧三 (« l’intention pénètre les trois ») est d’interprétation incertaine et probablement corrompue dans le texte transmis ; de même, les transcriptions 卋 (pour 世), 讅 (pour 審), 旣 (pour 既) et 丸宮 (pour 泥丸宮) sont des variantes anciennes conservées ici telles quelles.
- L’article de 1935. Le second texte est un article de Wang Xiangzhai publié sous son nom de plume Wang Yuseng dans la revue Guoshu tongyi yuekan (國術統一月刊), n° 5-6, 1935, à la demande de Wu Yihui (吳翼翬, 1887-1958), maître de huayue xinyi liuhe quan. Il reprend la notion de « voie correcte » en montrant que l’excès de dureté comme l’excès de souplesse écartent du principe, et que seule compte la conformité au principe, non la beauté ou la complication des formes.
- Unités et tournures. Le zhang (丈) vaut environ 3,2 m et le cun (寸) environ 3,2 cm, mesures variables selon les époques. L’expression « cent forces antagonistes » (百股之二爭力) décrit les tensions opposées qui parcourent le corps selon toutes les directions.
Source du texte chinois : 《意拳正軌》 (« La voie correcte du yi quan ») de Wang Xiangzhai (王薌齋, signé 王宇僧), achevé à l’automne 1929, et 《拳之剛柔相濟論》 (« Du dur et du souple qui se complètent ») du même auteur, paru dans le 國術統一月刊 (Revue unifiée des arts nationaux), n° 5-6, 1935. Texte chinois dans le domaine public (auteur mort en 1963). Reproduction et traduction française réalisées à partir de l’original chinois pour ce site ; le texte chinois et les informations de provenance ont été relevés sur la page The Correct Path of Yiquan du blog de Paul Brennan. Les huit images reproduites ici sont des scans des documents chinois d’origine (cinq schémas carré/rond de l’édition de 1929 et trois planches de la revue de 1935), tous dans le domaine public.