Le Xingyi quan xue (形意拳學, « Étude de la boxe du xingyi ») est le manuel de la boxe du xingyi de Sun Lutang (孫祿堂, 1860-1933), de son nom de naissance Sun Fuquan (孫福全), maître des trois arts internes — xingyi quan, bagua quan et taiji quan — qu’il fut l’un des premiers à unifier en une seule pratique. L’ouvrage fut publié en mai 1915. Dans sa préface, l’auteur retrace une transmission légendaire : le patriarche Bodhidharma (Damo), puis le général Yue Fei (岳武穆), Ji Jike, Cao Jiwu, Dai Longbang, Li Luoneng, définitivement Guo Yunshen (郭雲深), puis le maître direct de Sun Lutang, Li Kuiyuan (李魁元). Le texte chinois, qui remonte à 1915, est depuis longtemps dans le domaine public (l’auteur est mort en 1933).

Nous traduisons ici la partie théorique de l’ouvrage : la préface de Zhao Heng, la calligraphie liminaire de Qin Shusheng, la préface d’Ai Yukuan, la préface de l’auteur, les remarques générales (Fan li, 凡例), la table des matières, puis les sections consacrées à la théorie du recueil supérieur (non-polaire, néant contenant un souffle unique, grand-polaire, deux formes, trois substances, et les principes de pratique). Les chapitres suivants, qui décrivent posture après posture les cinq élémentaires (coupe, effondrement, forage, bombe, travers), leurs enchaînements, et les douze formes animales, sont omis pour rester dans des proportions raisonnables.

Traduction nouvelle réalisée directement à partir du texte chinois original.

形意拳學序 — Préface de Zhao Heng (趙衡)

武力諸技術率皆託始達摩而支分派别真以偽雜或利用而不良於觀或上下進退善為容而用焉輙窒因以致敗則傳受其要也拳法門內人言以太極為第一門而世俗所傳綿掌八極十二節充其量不過一匹夫之所能其專事吐納導引若五禽八段錦造次敵至手足無措又無以應變唯形意體本太極擴而發之不窮於用且年過可學一介儒生下至婦人女子力無不可為者而緩衣博帶無擇技之至者進乎道而通乎神痀僂丈人承蜩累五丸不墜猶掇呂梁丈夫蹈水與齊俱入與汨偕出庖丁十九年解牛數千刀刃若新發於硎莊子固多寓言抑豈遂無其事而故為此俶儻以自快其所託也書中所稱拳法大師郭雲深某嘗聞其力能摧壁又令五壯佼拄巨竿於腹一鼓氣五人者皆到退至五六步外撲地跌坐顧終身未嘗以所長加人隱死茶肆孫君旣為其再傳弟子淵源所自術業之精不問可决也往歲某見有寫本五公山人新城王餘佑所著刀法拳術心竊好之而未暇錄福以存曶曶今二十年十三刀法已梓行不復能憶其拳術亶憶其主要曰意氣力而力不自力他人之力皆其力道在用藉極其所至可以撼山灑海軒拄天地凡意氣之所至皆力之所至與今孫君所傳是不同出一原抑原一而異其支與流裔孫君當能知其所以然凡所與游儻有錄傳其書者尚望轉以相告勿秘藏也

Les techniques martiales remontent, dans leur origine, toutes à Bodhidharma (Damo) ; puis elles se séparèrent en écoles et en branches, mêlant le vrai au faux : les unes sont utiles mais peu belles à voir, les autres excellentes dans leurs allées et venues, mais leur usage se heurte sans cesse à des obstacles, si bien qu’elles échouent. C’est pourquoi l’on ne transmet que l’essentiel. Au sein des écoles de boxe, on tient le taiji quan pour la première des disciplines ; et les arts que transmet le vulgaire — paumes de soie, baji, douze sections — ne représentent, pour tout dire, que ce dont un homme du commun est capable. Ceux qui se consacrent uniquement au souffle et aux exercices de guidage, comme les Cinq Animaux ou les Huit Pièces de brocart, se trouvent, quand l’ennemi survient sans prévenir, ne sachant où donner des mains ni comment répondre. Seul le xingyi, dont la substance a pour racine le taiji, se déploie sans s’épuiser dans l’usage ; et on peut l’apprendre même passé la soixantaine. Un simple lettré, jusqu’à une femme ou une fillette, pour peu qu’il en ait la force, peut le pratiquer ; vêtu d’une large robe et d’une ceinture lâche, sans contrainte de tenue. L’art parvenu à son terme s’élève jusqu’à la Voie et se fraye un passage jusqu’au divin. Le vieillard voûté qui attrapait les cigales, qui empilait sans les faire tomber cinq billes et les ramassait d’un geste aisé ; l’homme de Lüliang qui foulait l’eau, plongeant et remontant de conserve avec les flots ; le boucher Ding qui, en dix-neuf ans, découpa des milliers de bœufs et dont la lame restait comme fraîchement sortie de l’aiguisoir — quoique Zhuangzi use volontiers de fables, comment dire que rien de tel n’advint, et qu’il ne fit que se complaire en ces portraits pour s’émerveiller ? Le grand maître de boxe Guo Yunshen (郭雲深) que l’on loue en ce livre — j’ai entendu que sa force pouvait ébranler une muraille ; qu’il faisait tenir sur son ventre, à cinq hommes vigoureux, un grand bâton, et qu’un seul élan de son souffle les faisait reculer de cinq ou six pas pour tomber à terre assis. Pourtant, de toute sa vie il n’usa jamais de sa supériorité contre autrui, et il mourut obscurément dans une maison de thé. M. Sun [Lutang] est son disciple de seconde génération ; remontant à une telle source, la finesse de son art peut se juger sans même l’interroger. Jadis je vis un manuscrit — l’œuvre du « Montagnard des Cinq Ducs », Wang Yuyou (王餘佑) de Xincheng — traitant de la méthode du sabre et de la boxe ; je l’admirai fort, mais je n’eus pas le loisir d’en prendre copie pour le conserver. Depuis, vingt ans ont passé : la méthode des Treize Sabres a été imprimée, et je ne me rappelle plus les techniques de boxe [de ce manuscrit]. Je n’en garde que la substance : l’idée, le souffle, la force — mais la force ne se tient pas pour une force propre : toutes les forces d’autrui en deviennent l’appui et le levier ; poussées à l’extrême, elles peuvent ébranler les montagnes et balayer la mer, dresser ciel et terre. Partout où l’idée et le souffle atteignent, la force atteint. Ce que M. Sun transmet ici — est-ce d’une autre origine, ou d’une même origine dont se séparent ensuite les branches et les affluents ? M. Sun saura en dire la raison. Tous ceux qui le fréquentent, s’ils ont recueilli quelque copie de son livre, je souhaiterais qu’ils me le fassent savoir, et qu’ils ne le gardent point secret.

民國四年五月湘帆趙衡序

Écrit à la cinquième lune de la quatrième année de la République, par Zhao Heng, dit Xiangfan.

Calligraphie liminaire — Qin Shusheng (秦樹聲)

奇幻儵忽

« Merveilleux et insaisissable, plus prompt que la perception. »

秦樹聲

Calligraphie de Qin Shusheng.

Cette ligne, « Fantasy, insaisissable et soudaine » (qihuan shuhu), est une citation prise dans la Rhapsodie de la Métropole de l’Ouest (西京賦) de Zhang Heng (張衡, IIe siècle ap. J.-C.), qui désigne les tours des magiciens de spectacle. La ligne qui suit la citation manque dans le texte ; le calligraphe est Qin Shusheng (秦樹聲).

Calligraphie « Merveilleux et insaisissable » (奇幻儵忽), tracée par Qin Shusheng (秦樹聲), frontispice de l’édition originale de 1915 du « Xingyi quan xue »

序 — Préface d’Ai Yukuan (艾毓寬)

夫人生於世享大年康強之樂莫不得之善修者也在古有吐納導引之術究不免逐偏詭正聖人病之今我中華昌運宏開寰瀛之內衛生之説溢焉然殷憂所抱恆見羸軀之士枯形寡神焦肌之童瘁體多病其故何在實不知修身之道也因思人生重於完玉知養其身而不知其所由養徒侈談衛身之説庸有濟乎嚮嘗聞之先身而生者先天也後身而生者後天也先天之氣在腎後天之氣在脾先天之氣為氣之體體主靜故神藏而機靜後天之氣為氣之用用主動故神發而運動是知內五神臟之水木火土金之五氣循環相生隨天地陰陽五行之氣同周流而靡間於以達諸耳目形骸者神發其智矣通諸筋骨脈絡者精發其華矣身體堅強靈明貫澈非善為修持者安能知此素問曰上古之人其知道者法於陰陽又曰今時之人逆於生樂起居無節故半百而衰又曰女子七七任脈虛地道不通故形壞而無子是知人之材非同金石若不善為修持豈非夭折自取乎頃者友人孫祿堂先生持形意拳學示余且詔之曰能將此學參悟即可得此拳之妙能將此拳練有粗得即可獲無窮之益余披展玩尋漸悟一二復請教於先生先生曰五行拳者生於無極者也無極者乃人之無意想無形朕先天極妙之主體冲和之本始太極陰陽動靜之初原也萬物之生負陰抱陽一物一太極太極本無極人之真元所從而來靈明所從而抱五行拳生於此而與之通通則變完全人身之陰陽而保此靈明者也永人之天年暢達人之血脈筋骨欲從後天反先天而盡衛生之術者也苟以異端目之遠矣且練此拳非獨壯男即老人童婦皆可隨便練習有百益而無一害雖以之強我種族可也余因是言而悟是學且識先生欲壽世作人培中國強盛之基先生之用意可謂大而遠矣然則此形意拳根於無極能與陰陽合德四時合序迥非古時吐納導引之術所可同日而語尤非今日之技藝家所可望塵也是學也先生得諸李魁元先生之口傳心授而淵源於宋代岳武穆之發明遠創於達摩祖師名雖為拳實則為再造生人之秘鑰壽育世界之宏規武而兼道文而不腐可為至寶先生手作旣成爰囑余為序余恐負先生之意是以不揣謭陋聊贅妄語於簡端非敢謂於先生之旨趣有合也

En ce monde, pour qui naît et vit, jouir d’une longue vie et d’une santé robuste n’est jamais que le fruit d’un bon entretien de soi. Jadis existaient les arts du souffle et du guidage, mais ils finissaient par dévier vers le bizarre au mépris du juste, et les sages s’en plaignaient. Aujourd’hui la fortune de notre Chine s’ouvre largement et, dans l’étendue du monde, les théories de l’hygiène abondent. Pourtant, au milieu de cette profusion d’inquiétudes, l’on ne cesse de voir des hommes au corps débile, aux formes desséchées et à l’esprit éteint, des enfants comme consumés, des corps épuisés et malades. D’où vient cela ? En vérité, ils ignorent l’art de cultiver le corps. C’est pourquoi je songe : la vie de l’homme est plus précieuse qu’un jade intact ; ils savent nourrir leur corps mais non d’où vient cette nourriture. Qu’ils se repaissent de vains discours sur la défense de la santé, qu’y gagneront-ils ? J’ai entendu jadis : ce qui naît avant le corps est l’inné (xiantian), ce qui naît après le corps est l’acquis (houtian). Le souffle inné réside dans les reins ; le souffle acquis, dans la rate. Le souffle inné est la substance du souffle ; cette substance préside au repos, aussi l’esprit s’y cache et le mécanisme y demeure silencieux. Le souffle acquis est l’usage du souffle ; cet usage préside au mouvement, aussi l’esprit s’y révèle et s’y met en branle. On sait ainsi que les souffles des cinq éléments — eau, bois, feu, terre, métal — au sein des cinq organes circulent en s’engendrant l’un l’autre et, suivant les souffles du yin et du yang et des cinq éléments du ciel et de la terre, parcourent ensemble leurs cycles sans qu’il y ait d’interruption. Ce qui atteint les oreilles, les yeux et le corps, c’est l’esprit qui déploie son intelligence ; ce qui traverse les tendons, les os, les vaisseaux et les méridiens, c’est l’essence qui répand son éclat. Que le corps soit fort et la clarté pénétrante — qui, sans bien se maintenir, le saura jamais ? Le Su wen dit : « Les anciens qui connaissaient la Voie se réglaient sur le yin et le yang. » Il dit encore : « Les gens d’aujourd’hui vont à rebours de la joie de vivre, leurs jours et leurs nuits sont sans règle, aussi se flétrissent-ils à cinquante ans. » Et encore : « Chez la femme, à sept fois sept ans, le vaisseau Ren devient vide et la voie de la terre ne communique plus ; aussi la forme se corrompt et elle n’enfante plus. » On voit que la constitution de l’homme n’est point faite de métal ni de pierre : si l’on ne sait se préserver, n’est-ce pas se retrancher soi- même ses propres années ?

Récemment, mon ami M. Sun Lutang m’apporta son Étude du xingyi quan et me dit : « Si vous parvenez à comprendre cet ouvrage, vous aurez la subtilité de cet art ; si vous parvenez à en tirer les rudiments par la pratique, vous en recevrez un bienfait sans limites. » Je déroulai le livre, le goûtai, et peu à peu j’en saisis une chose ou deux. Je questionnai encore M. Sun. Il dit : « Les techniques des cinq éléments naissent du non-polaire (wuji). Le non-polaire, c’est, chez l’homme, l’absence de pensées et d’images, la forme qui n’apparaît point : le corps merveilleux du pré-céleste, le commencement même de l’harmonie médiane; le grand-polaire, première origine du yin et du yang, du mouvement et du repos. Dans la naissance des êtres, l’on embrasse le yin et le yang — une chose, un grand-polaire ; et le grand-polaire lui-même est issu du non-polaire. De là provient la véritable énergie primitive de l’homme ; de là s’étreint la clarté spirituelle. Les cinq éléments naissent de ce non-polaire et communiquent avec lui ; par cette communication ils transforment — achevant le yin et le yang du corps humain et préservant cette clarté spirituelle, prolongeant la longévité de l’homme, déliant sang et vaisseaux, muscles et os ; et, voulant du post-céleste revenir au pré-céleste, ils accomplissent l’art de la santé. Qui les prendrait pour des doctrines hérétiques se tromperait fort. Au reste, cet art ne se pratique pas seulement chez l’homme vigoureux : le vieillard, l’enfant, la femme peuvent s’y essayer à loisir — cent bienfaits et pas le moindre mal ; pourrait-on même l’employer à fortifier notre race, ce serait bon. » Ces paroles m’éveillèrent à cet enseignement, et je connus que M. Sun voulait donner la longévité au monde, former les hommes, et asseoir les assises de la puissance chinoise. Son intention peut être jugée grande et lointaine. Ainsi donc, ce xingyi quan, qui prend racine dans le non-polaire, qui s’accorde à la vertu du yin et du yang et à la succession des quatre saisons, ne saurait nullement prendre rang auprès des anciens arts du souffle et du guidage ; encore moins peut-il être digne de la poussière que soulèvent les techniciens d’aujourd’hui. Cet enseignement, M. Sun le reçut de la bouche et du cœur de M. Li Kuiyuan (李魁元) ; sa source remonte à l’invention de Yue Wumu (岳武穆) des Song, et au-delà au patriarche Damo. Quoiqu’on lui donne le nom de « boxe », c’est en réalité la clef secrète qui recrée la vie humaine, la grande règle qui donne longévité et entretient le monde : martial en même temps que Voie, lettré sans jamais devenir caduc — c’est un trésor accompli. Quand M. Sun eut achevé son livre, il me pria d’en écrire la préface. Craignant de trahir son intention, sans éclair ni savoir, j’ai hasardé au frontispice quelques paroles insensées, et je n’ose dire qu’elles s’accordent à la portée de M. Sun.

大興厚菴氏艾毓寬謹識

Respectueusement écrit par Ai Yukuan, dit Hou’an, de Daxing (Pékin).

自序 — Préface de l’auteur

聞之有天地然後有人民有人民然後有庶事有庶事而後萬民樂業此自然之趨勢也然所以富強之道在乎黎庶之振作振作之主義在精神若無精神則弱矣人民弱國何強欲圖國強須使人民勿論何界以體操為不可缺之一科如此則精神振矣國奚不強前此文武分歧文人鄙棄武術武人不精文理此其中似有畛域之分焉今國家振興庶務百度維新學校之中加入拳術一門俾諸生文武兼進可謂法良意美已余幼而失學即喜習武事並非圖猛力過人之勇止求有益衛生之功不以氣粗力猛為勇而以不粗不猛剛柔相濟而為勇也人有言曰武學與文學一理理旣同則何分輕重然文學之士所以不講武術者實因有粗猛不雅之弊耳余於形意一門稍窺門徑內含無極太極五行八卦起點諸法探原論之彼太極八卦二門及外家內家兩派雖謂同出一源可也後世漸分門類演成各派實亦勢使之然耳余習藝四十餘年不揣固陋因本聞之吾師所口授暨所得舊譜加以詮釋蓋亦述而不作之意也余嘗聞吾師云形意拳創自達摩祖師名為內經至宋岳武穆王發明後元明二代因無書籍幾乎失傳當明末清初之際有蒲東諸馮人姬公先生諱際可字隆風武藝高超經歷有年適終南山得岳武穆王拳譜數編融會其精微奥妙後傳授曹繼武先生曹先生即康熙癸酉科武試聯捷三元供職陝西靖遠總鎮者是也先生致仕後别無所好惟以平生工夫授人而娛餘年以技傳戴龍邦先生山西人戴龍邦先生傳李洛能先生直隸人李洛能先生相傳郭雲深直隸人劉奇蘭直隸人宋世榮直隸人車毅齋山西人白西園江蘇人諸先生諸先生各收門徒郭雲深先生傳李魁元許占鰲諸先生劉奇蘭先生傳李存義耿繼善周明泰諸先生余侍李魁元先生為師從學數載曾在北京白西園先生處得見岳武穆王拳譜並非原本係後人錄抄所論亦不甚詳惜無解釋之詞祗篇首有跋數行余一是頓開茅塞立願續述完備明知學術謭陋無所發明竊仿此譜深心研究再照此拳各式一一著載成書實無文法可觀於吾所學不敢稍有背謬至其間有未至者尚望諸同志隨時是正為感

On sait qu’après le ciel et la terre viennent les peuples, qu’après les peuples viennent les affaires, et qu’après les affaires tous les hommes s’adonnent à leur métier : c’est le cours naturel des choses. Mais la voie qui rend riche et fort dépend du redressement du peuple ; et l’essence de ce redressement est l’esprit (jingshen). Sans esprit, on est faible ; que le peuple faiblisse, comment le pays serait-il fort ? Qui veut la force du pays doit faire que le peuple, à quelque domaine qu’il appartienne, tienne l’exercice du corps pour une discipline indispensable. Alors l’esprit se redresse — et comment le pays ne serait-il pas fort ? Par le passé, lettres et armes se séparèrent : les lettrés méprisaient les arts martiaux, les guerriers ignoraient la littérature et la raison, comme s’il y avait entre eux une frontière. Or la nation ranime aujourd’hui toutes ses entreprises, tout se renouvelle, et l’on introduit dans les écoles une discipline de boxe, pour que les élèves progressent à la fois dans les lettres et dans les armes. Voilà certes un dessein excellent et d’une belle intention. Pour moi, qui dès mon enfance manquai d’étude, j’aimais à pratiquer les arts martiaux. Je ne visais point une vaillance brutale qui passe les autres ; je ne cherchais que le fruit d’une santé utile. Je n’appelle pas courage la rudesse du souffle et la violence de la force; je l’appelle courage quand, sans rudesse ni violence, la fermeté et la souplesse viennent au secours l’une de l’autre. Quelqu’un a dit : « Les études martiales et les études littéraires obéissent à un seul principe ; puisque ce principe est unique, pourquoi distinguer l’une de l’autre ? » Si les gens de lettres ne se soucient point des arts martiaux, c’est en réalité à cause de leur rudesse et de leur violence qui manquent d’élégance. Pour ma part, en l’art du xingyi j’ai entrevu quelque peu la porte ; il renferme le non-polaire, le grand-polaire, les cinq éléments, les huit trigrammes et les méthodes du point de départ. En remontant à la source, on peut dire que les deux disciplines du taiji et du bagua, et les deux écoles, externe et interne, procèdent d’une seule origine ; mais les générations suivantes, séparant les catégories, les ont fait dériver en diverses écoles — c’est là l’effet des circonstances. Je pratique depuis plus de quarante ans ; sans prétendre au savoir, je me conforme à ce que mon maître m’a transmis de vive voix et aux anciens manuels que j’ai obtenus, et je les explique — c’est aussi l’esprit de « transmettre sans rien créer ».

J’ai autrefois entendu mon maître dire que la boxe xingyi fut créée par le patriarche Damo sous le nom d’« Nei jing » ; après que le roi Yue Wumu (岳武穆) l’eut développée, sous les Yuan et les Ming, faute d’ouvrages, elle faillit se perdre. Vers la fin des Ming et le début des Qing vivait M. le duc Ji, de Zhufeng en Pudong — [son nom d’état était] Jike (際可), son prénom de lettré Longfeng (隆風) — dont la haute maîtrise martiale se mûrit au fil des ans. Il arriva au mont Zhongnan et y obtint plusieurs recueils de la méthode de boxe du roi Yue Wumu ; s’étant fondu dans leur subtilité et leur mystère, il les transmit à M. Cao Jiwu, qui remporta à l’examen militaire de l’année guiyou de Kangxi (1693) la triple victoire consécutive et commanda comme gouverneur de Jingyuan, au Shaanxi. Après sa retraite, il n’eut d’autre goût que d’enseigner le fruit de son existence et, pour charmer ses vieux jours, transmit la technique à M. Dai Longbang, du Shanxi. M. Dai Longbang la transmit à M. Li Luoneng, du Zhili. M. Li Luoneng la transmit à MM. Guo Yunshen et Liu Qilan, du Zhili, à Song Shirong, du Zhili, à Che Yizhai, du Shanxi, et à Bai Xiyuan, du Jiangsu. Chacun de ces maîtres eut ses disciples. M. Guo Yunshen transmit à MM. Li Kuiyuan et Xu Zhanao ; M. Liu Qilan transmit à MM. Li Cunyi, Geng Jishan et Zhou Mingtai. Pour moi, j’ai servi M. Li Kuiyuan comme maître et j’ai étudié auprès de lui plusieurs années. Jadis, chez M. Bai Xiyuan, à Pékin, j’ai pu voir la méthode de boxe du roi Yue Wumu — non l’original, mais une copie tracée par un homme d’une génération postérieure, dont l’exposé n’était pas fort détaillé ; nulle explication d’ailleurs, seulement quelques lignes de postface au frontispice. Aussitôt mon esprit s’ouvrit comme se débouche un conduit, et je formai le vœu d’en poursuivre et d’en accomplir l’exposé. Je sais que mon savoir est mince et sans éclat ; mais, imitant ce manuel et le méditant à cœur, j’ai consigné une à une les postures de cet art pour en faire un livre. Il n’y a point de belles phrases à y admirer ; mais ce que j’ai appris, je n’ose le contredire en quoi que ce soit. Pour ce qui demeure défectueux, je souhaite que mes camarades y mettent sans cesse la main et me corrigent — et j’en serai reconnaissant.

中華民國乙卯正月望日保定完縣孫福全謹序

Respectueusement écrit par Sun Fuquan (Lutang), de Wanxian, Baoding, le quinzième jour du premier mois de l’année yimao (1915) de la République de Chine.

凡例 — Remarques générales

一是編分為上下兩編。提綱挈領。條目井然。上編次序首揭混沌開闢天地五行之學。并附正面之式説。至形意虛無含一氣之大旨。則有起原而側身向右之式説附焉。斯二者。乃形意拳之基礎也。由總綱形意無極之説起。至第五節演習之要義。更由第一章劈拳。至七章十二節五行生尅學。是為上編條目。按次練習。始無差謬。

Ce livre se divise en deux recueils, supérieur et inférieur ; il en saisit le fil directeur et ses rubriques sont en ordre. Le recueil supérieur commence par l’étude du chaos primordial qui s’ouvre en ciel et terre et des cinq éléments, et joint l’explication de la posture de face. Au grand principe du néant contenant un souffle unique du xingyi est jointe l’explication de la posture d’origine où l’on se tourne de côté vers la droite. Ces deux choses sont les fondements de la boxe xingyi. Depuis les principes généraux du xingyi non-polaire jusqu’à la cinquième section, les essentiels de la pratique ; puis depuis le premier chapitre (coupe) jusqu’à la septième section du septième chapitre (les cinq éléments s’engendrant et se consumant) — tel est l’ordre du recueil supérieur. En s’exerçant dans cet ordre, on n’encourt pas l’erreur.

下編標舉形意天地化生萬物之道。為下編綱領。其第一章龍形説起。至十四章二十二節安身炮學終。為下編條目。其中有單行。有對舞。單行者。單獨練習。對舞者。二人比式。分甲乙上下之手。各開門起點。進退伸縮變化諸法。一一詳載。體操時。凡一動一靜。按此定法。不使紊亂。則此拳之全體大用功能。庶幾有得。可為無用中之大用矣。

Le recueil inférieur établit comme principe directeur la voie selon laquelle le xingyi fait que le ciel et la terre engendrent et transforment les dix mille êtres. Depuis son premier chapitre (la forme du dragon) jusqu’à la vingt-deuxième section du quatorzième chapitre (l’étude du « canon du corps »), telles en sont les rubriques. On y trouve des formes en solo et des formes en couple : la forme en solo se pratique seul ; la forme en couple est la comparaison de deux personnes, distinguant A et B par l’empreinte des mains de haut et de bas, chacune ouvrant la porte et prenant le départ ; les méthodes d’avance et de recul, d’extension et de contraction, de transformation y sont toutes détaillées. Quand on exerce, tout mouvement et tout repos suit cette méthode fixée, sans y laisser de désordre ; alors la fonction de tout le corps dans le grand usage de cet art peut être obtenue — un grand usage au sein de ce qu’on tient pour l’inutile.

一是編。為體操而作。祇叙形意拳之實益。議論但取粗俗易明。原非等於詞藻文章。固不得以文理拘之。

Ce livre est fait pur servir d’exercice. Il ne rapporte que les bienfaits réels de la boxe xingyi, et ses propos ne prennent qu’un langage commun et aisé ; il ne prétend nullement être une belle prose, aussi ne faut-il pas l’y soumettre.

一是編。除各式之指點外。其他一切引證。均與道理相合。逈非怪力亂神之談所可比擬。學者不得以異端目之。

Pour tout le reste du contenu de ce livre, au-delà des indications des postures, tout s’accorde à la raison ; cela ne ressemble en rien aux propos de forces étranges, de dérèglements, de démons et d’esprits. L’étudiant ne doit point le considérer comme une doctrine hérétique.

一是編。發明此拳之性質。純以養正氣為宗旨。固非拳脚譜八段錦諸書所可比倫。今將十二形拳始末諸法。貫為全編。使學者一目了然。

Ce livre met en évidence le caractère de cet art, visant purement à nourrir le souffle correct (zheng qi) ; il ne saurait être comparé aux recueils de poings et de jambes, ni aux ouvrages des Huit Pièces de brocart. Il a réuni les méthodes, du début à la fin, des douze formes en un seul recueil, pour que l’étudiant voie tout d’un seul coup.

一體操一門。種類繁多。惟形意拳法。係順天地自然之理。運用一派純正之氣。勿論男女婦孺。及年近半百之人。皆可練習。一無折腰曲腿之苦。二無躍高蹤險之勞。且不必短服扼腕。隨便常服。均可從事。此誠武業中文雅事也。

L’exercice compte une grande variété de genres. Seule la méthode de la boxe xingyi se conforme au principe naturel du ciel et de la terre et met en œuvre une vigueur pure et correcte. Homme, femme, enfant, vieillard, jusqu’à ceux qui approchent de la cinquantaine, tous peuvent la pratiquer. Ni la peine de plier la taille et les jambes, ni la fatigue de sauter et de s’exposer en hauteur ; et point n’est besoin de vêtements courts ni de poignets serrés : en habit ordinaire, à son aise, on s’y adonne. C’est vraiment, au sein de l’œuvre martiale, une affaire élégante.

一此體操。較别項體操不同。别項體操。有或尚勁力。或進柔軟。或講運氣。以至刀矛技藝。等等不一。皆非同此拳之妙用。故不能脱俗。

Cet exercice n’est point comme les autres. Les autres ou bien privilégient la force, ou bien inclinent à la souplesse, ou bien parlent de conduire le souffle, ou encore des techniques du sabre et de la lance — tant d’espèces diverses. Aucune n’a la merveilleuse utilité de cet art ; aussi ne peuvent-ils échapper au vulgaire.

一此十二形之體操。關係全身精神。久疾者能愈。不起者能痊。又不僅於習拳已也。

Ces exercices des douze formes touchent au corps et à l’esprit tout entiers. Qui souffre d’une longue maladie en guérit ; qui ne se relève plus en revient. Et il ne s’agit pas seulement de pratiquer la boxe.

一是編。每一形各附一圖。使十二形拳之原理。及其性質。切實發明。用以達十二形之精神能力功妙。因知各拳各式。總合而為一體。終非散式也。

À chaque forme de ce livre est jointe une figure, afin que les principes et le caractère des douze formes soient réellement mis en évidence, et que l’on atteigne ainsi l’esprit, la capacité et le don particulier des douze formes ; on sait par là que toutes les techniques et toutes les postures, rassemblées, ne forment qu’un seul corps — elles ne sont jamais des postures éparses.

一附圖悉用電照。以免毫釐之失。學者按像模仿。實力作去。久則奇效必彰。而非紙上談兵矣。

Toutes ces figures ont été prises au moyen de la photographie, pour n’y perdre pas la moindre part. Que l’étudiant imite les images et s’y dévoue de toutes ses forces ; avec le temps, les effets merveilleux se manifesteront, et ce ne sera plus discourir sur le papier.

形意拳學目次 — Table des matières

上編 形意混沌闢開天地五行學 Recueil supérieur : le xingyi, chaos primordial qui s’ouvre en ciel et terre et les cinq éléments.

 總綱 無極學    Principes généraux : le non-polaire  第一節 虛無含一氣學    Section 1 : le néant contenant un souffle unique  第二節 太極學    Section 2 : le grand-polaire  第三節 兩儀學    Section 3 : les deux formes  第四節 三體學    Section 4 : les trois substances  第五節 演習之要義    Section 5 : les essentiels de la pratique  第一章 劈拳學    Chapitre 1 : coupe (pi quan)  第二章 崩拳學    Chapitre 2 : effondrement (beng quan)  第三章 躦拳學    Chapitre 3 : forage (zuan quan)  第四章 炮拳學    Chapitre 4 : bombe (pao quan)  第五章 横拳學    Chapitre 5 : travers (heng quan)  第六章 五拳合一進退連環學    Chapitre 6 : les cinq techniques unifiées — enchaînement d’avance et de recul  第七章 五拳生尅五行炮學    Chapitre 7 : les cinq techniques s’engendrant et se consumant — le « canon des    cinq éléments »

下編 形意天地化生十二形學 Recueil inférieur : les douze formes que le ciel et la terre font naître des techniques du xingyi.

 第一章 龍形學    Chapitre 1 : le dragon  第二章 虎形學    Chapitre 2 : le tigre  第三章 猴形學    Chapitre 3 : le singe  第四章 馬形學    Chapitre 4 : le cheval  第五章 鼉形學    Chapitre 5 : l’alligator  第六章 鷄形學    Chapitre 6 : le coq  第七章 鷂形學    Chapitre 7 : l’épervier  第八章 燕形學    Chapitre 8 : l’hirondelle  第九章 蛇形學    Chapitre 9 : le serpent  第十章 𩿡形學    Chapitre 10 : le faucon crécerelle  第十一章 鷹形學    Chapitre 11 : l’aigle  第十二章 熊形學    Chapitre 12 : l’ours  第十三章 十二形全體合一學 即雜式捶    Chapitre 13 : les douze formes unifiées en un tout — « le poing des postures    mêlées »  第十四章 十二形全體大用學 即安身炮    Chapitre 14 : les douze formes dans leur grand usage — « le canon du corps    apaisé »

上編 — Théorie : le chaos qui s’ouvre en ciel et terre et les cinq éléments

總綱 形意無極學 — Principes généraux : le non-polaire

無極者。當人未練之先。無思無意。無形無象。無我無他。胸中混混沌沌。一氣渾淪。無所向意者也。世人不知有逆運之理。但斤斤於天地自然順行之道。氣拘物蔽。昏昧不明。以致體質虛弱。陽極必陰。陰極必死。於此攝生之術。槪乎未有諳也。惟聖人。獨能參透逆運之術。攬陰陽。奪造化。轉乾坤。扭氣機。於後天中返先天。復出歸元。保合太和。總不外乎後天五行拳。八卦拳之理。一氣伸縮之道。所謂無極而能生一氣者是也。

Le non-polaire (wuji) est l’état de celui qui n’a pas encore commencé à pratiquer : sans pensée, sans intention, sans forme, sans image, sans « moi » ni « lui ». Dans la poitrine, tout est mélangé et indistinct — un souffle unique qui se meut en rond, sans que rien ne soit visé. Le vulgaire ignore la règle de la marche à rebours (niyun) ; il ne songe qu’à la voie naturelle du ciel et de la terre qui s’en va de l’avant. Son souffle est entravé, les objets le prosternent, il est embrumé et sans clarté, si bien que sa constitution s’affaiblit. Quand le yang atteint son comble, il doit venir yin ; quand le yin atteint son comble, vient la mort. En l’art de nourrir la vie, il ne connaît à peu près rien. Seul le sage peut pénétrer la marche à rebours : il embrasse le yin et le yang, arrache la création, renverse Qian et Kun, tord le mécanisme du souffle, et dans le post-céleste revient au pré-céleste, pour ressortir et retourner à l’origine, conserver et unir la grande harmonie. Cela ne sort jamais des principes des techniques post-célestes des cinq éléments, ni des techniques des huit trigrammes, ni de la voie de l’expansion et de la contraction d’un unique souffle. C’est ce qu’on veut dire par : « du non-polaire peut naître un unique souffle. »

第一勢 — La posture du non-polaire

起點面正。兩手下垂。兩足為九十度之式。此式是順行天地自然之道。謂之無極形式也。

Au point de départ, le visage de face, les deux mains pendantes, les deux pieds formant un angle de quatre-vingt-dix degrés. Cette posture suit le naturel du ciel et de la terre ; on l’appelle la forme du non-polaire.

Posture du non-polaire (無極勢) : Sun Lutang, photographie de l’édition originale de 1915 du « Xingyi quan xue »

第一節 形意虛無含一氣學 — Le néant contenant un souffle unique

虛無者。○是也。合一氣者Ф是也。虛無生一氣者。是逆運先天真一之氣也。但此氣不是死的。便是活的。其中有一點生機藏焉。此機名曰。先天真一之氣。為人性命之根。造化之源。生死之本。形意拳之基礎也。將動而未動之時。心內空空洞洞。一氣渾然。形迹未露。其理已具。故其形象太極一氣也。

Le vide-néant (xu wu) est figuré par un cercle (○) ; l’unité qui contient un souffle, par un cercle traversé d’un trait (Ф). Que le néant fasse naître un souffle unique, c’est le mouvement à rebours du souffle authentique et unique de l’inné (xiantian zhenyi zhi qi). Mais ce souffle n’est point un souffle mort : il est un souffle vivant, car en lui se cache un principe de vie. Ce principe s’appelle le souffle authentique et unique du pré-céleste. Il est la racine de la vie et du destin de l’homme, la source de la création, le fondement de la mort et de la vie, la base de la boxe xingyi. Au moment où l’on va se mouvoir sans encore se mouvoir, le cœur est vide et creux, un seul souffle indistinct ; la trace n’a point paru, mais le principe y est déjà complet. Aussi sa figure est-elle celle du grand-polaire, souffle unique.

第一式 — La posture du néant contenant un souffle unique

起點半邊向右。兩手下垂。左足在前。靠右足裏脛骨。為四十五度之式。內舌頂上腭。穀道上提。此式是攬陰陽。奪造化。轉乾坤。扭氣機。逆運先天真陽。不為後天假陽所傷也

Au point de départ, on se tourne à demi vers la droite, les deux mains pendantes, le pied gauche devant, s’approchant du tibia intérieur du pied droit, pour un angle de quarante-cinq degrés. À l’intérieur, la langue touche le palais et la porte du grain (l’anus) se soulève. Cette posture saisit le yin et le yang, arrache la création, renverse Qian et Kun, tord le mécanisme du souffle, et ramène le vrai yang du pré-céleste, afin de ne point être blessé par le faux yang de l’acquis.

Posture du néant contenant un souffle unique (虛無含一氣勢) : Sun Lutang, photographie de l’édition originale de 1915 du « Xingyi quan xue »

第二節 形意太極學 — Le grand-polaire

太極者。屬土也。在人五臟屬脾。在形意拳中之横拳。內包四德。四德者即劈崩躦砲之拳名也形者。形象也。意者心意也。人為萬物之靈。能感通諸事之應。是以心在內。而理周乎物。物在外。而理具於心。意者。心之所發也。是故心意誠於中。而萬物形於外。內外總是一氣之流行也。

Le grand-polaire (taiji) correspond à la terre ; dans les cinq organes du corps humain, à la rate ; dans la boxe xingyi, à la technique du « travers » (heng quan). Il enveloppe les « quatre vertus », qui sont les techniques de coupe (pi), d’effondrement (beng), de forage (zuan) et de bombe (pao). « Xing » (形), c’est la forme ; « yi » (意), c’est l’intention du cœur. L’homme est l’esprit le plus fin des dix mille êtres et peut communiquer aux réponses de toutes choses. Aussi le cœur est au-dedans, et pourtant sa raison atteint les choses ; les choses sont au-dehors, et pourtant leur principe réside dans le cœur. L’intention est ce que le cœur émet. C’est pourquoi, quand l’intention du cœur est sincère au-dedans, les dix mille êtres se forment au-dehors : le dedans et le dehors sont toujours la circulation d’un souffle unique.

第一勢 — La posture du grand-polaire

起點身法。由靜而動。不可前栽。不可後仰。不可左斜。不可右歪。要和而不流。中立而不倚。左足在前。右足在後。左足後根。靠右足脛骨。為四十五度之式。如圖是也。兩肩鬆開下垂勁。兩肘緊靠脇。兩手抱心。左手在下。右手在上。左手食指向前伸。平直在下。右手中指亦向前伸。平直在上。蓋於左手食指之上。二指相合。頭要往上頂。項要直豎。腰往下塌勁。兩胯裏根。均平抽勁。兩足後根。均向外扭勁。兩腿徐徐曲下。如圖是也。兩腿曲要圓滿。不可有死灣子。身子仍不可有一毫之歪斜。心中不可有一毫之努氣。

La méthode du corps au point de départ va du repos au mouvement. On ne doit ni piquer en avant, ni se renverser en arrière, ni pencher à gauche, ni s’incliner à droite ; il faut être harmonieux sans se dissoudre, debout au centre sans s’appuyer. Le pied gauche devant, le pied droit derrière ; le talon gauche s’appuie contre le tibia du pied droit, pour un angle de quarante-cinq degrés, comme sur la figure. Les épaules se relâchent avec une énergie de descente ; les coudes serrent les côtes ; les deux mains couvrent le cœur, la gauche dessous, la droite dessus. L’index gauche s’étend en avant, à plat dessous ; le majeur droit s’étend aussi en avant, à plat dessus, recouvrant l’index gauche — les deux doigts se rejoignent. La tête pousse vers le haut, la nuque doit se dresser droite ; la taille enfonce son énergie ; l’intérieur des deux hanches tire uniformément ; les talons tordent uniformément vers l’extérieur ; les jambes fléchissent lentement, comme sur la figure. La flexion des jambes doit être pleine et ronde, sans coude mort. Le corps ne doit point avoir la moindre inclinaison, et le cœur la moindre énergie d’effort.

Posture du grand-polaire (太極勢) : Sun Lutang, photographie de l’édition originale de 1915 du « Xingyi quan xue »

起點之時。心意如同人在平地立竿。將立定之時。心氣自然平穩沈靜。亦無偏倚。謂之心與意合。意與氣合。氣與力合此之謂內三合也。不如是心。始有一毫之差。而終有千里之謬也。故求學者。宜深索焉。

Au moment de ce point de départ, l’intention est comme un homme plantant un bâton sur un sol uni : quand le bâton vient à se fixer, le souffle du cœur s’apaise et se calme naturellement, sans penchant. On dit que le cœur s’unit à l’intention, l’intention au souffle, le souffle à la force : ce sont les « trois unions internes ». Si le cœur n’en est pas ainsi, un écart d’un cheveu au commencement entraîne une erreur de mille lieues à la fin. Aussi celui qui veut apprendre doit sonder cela profondément.

又云式立定之時。謂之鷄腿。龍身。熊膀。虎抱頭。取名一氣含四象也。易云。四象不離兩儀。兩儀不離一氣。一氣自虛無兆質。兩儀因此一氣。開根也。鷄腿者有獨立之形也龍身者。三折之式也熊膀者。項直豎之勁也虎抱頭者。兩手相抱有虎離穴之式也

On dit encore que, la posture une fois établie, on l’appelle « jambe de coq, corps de dragon, épaules d’ours, tête que le tigre embrasse », nommant par là le souffle unique qui contient les quatre images. Le Yi [Classique des Changements] dit : les quatre images ne quittent point les deux formes ; les deux formes ne quittent point le souffle unique ; le souffle unique tire sa substance du néant, et les deux formes, en ce souffle unique, ouvrent leur racine. « Jambe de coq » : la forme de se tenir sur une seule jambe. « Corps de dragon » : la posture des trois pliures. « Épaules d’ours » : l’énergie de la nuque qui se dresse droite. « Tête que le tigre embrasse » : la posture où les deux mains se serrent, comme un tigre prêt à sortir de son repaire.

第三節 形意兩儀學 — Les deux formes

兩儀者拳中動靜起落伸縮往來之理也。吾人具有四體百骸。伸之而為陽。縮之而為陰也。兩手相抱頭往上頂開步先進左腿兩手徐徐分開。左手往前推。右手往後拉。兩手如同撕綿之意。左手直出。高不過口。伸到極處為度。大指要與心口平。胳膊似直非直。似曲非曲。惟手腕至肘。總要四平為度。右手拉到心口為止。大指根裏陷坑。緊靠心口。左足與左手齊起齊落。後足仍不動。左右手五指具張開。不可並攏。左手大指要横平。食指往前伸。左右手大二指虎口。皆半圓形。兩眼看左手大指根。食指稍兩肩。鬆開均齊抽勁。兩胯裏根亦均齊抽勁。是肩與胯合也。兩肘往下垂勁。不可顯露。後肘裏曲。不可有死灣。要圓滿如半月形。兩膝往裏扣勁。不可顯露扣。是肘與膝合也。兩足後根均向外扭勁。不可顯露扭。是手與足合。此之謂外三合也。肩要催肘。肘要催手。腰要催胯。胯要催膝。膝要催足。身子仍直立。不可左右歪斜。心氣穩定。看陽而有陰。看陰而有陽。陰陽相合。上下相連。內外如一。此之謂六合也。雖云六合。實則內外相合。雖云內外相合。實則陰陽相合也。陰陽相合。三體因此而生也。

Les deux formes (liang yi) sont, dans la boxe, les principes du mouvement et du repos, du lever et du retomber, de l’extension et de la contraction, de l’aller et du retour. Notre corps a quatre membres et cent os : s’étendre, c’est le yang ; se contracter, c’est le yin. Les deux mains s’étreignent, la tête pousse vers le haut ; on fait le pas, on avance d’abord la jambe gauche, et les deux mains s’écartent lentement — la main gauche pousse en avant, la main droite tire en arrière, avec l’intention de déchirer de la soie. La main gauche sort en droite ligne : montant, elle ne passe point la bouche ; à son extension extrême, le pouce doit être au niveau du creux de l’estomac. Le bras paraît droit sans l’être, courbé sans l’être ; du poignet au coude, il importe surtout de tenir les quatre directions en équilibre. La main droite tire jusqu’au creux de l’estomac ; la dépression de la racine du pouce s’appuie fermement contre ce creux. Le pied gauche se lève et retombe en même temps que la main gauche ; le pied arrière ne bouge point. Les cinq doigts des deux mains sont écartés, ils ne doivent point se rejoindre. Le pouce gauche doit être horizontal, l’index tendu en avant ; la « bouche du tigre » (le creux entre pouce et index) de chaque main forme un demi-cercle. Le regard suit la racine du pouce gauche et le bout de l’index. Les épaules se relâchent et tirent également ; l’intérieur des deux hanches tire aussi également : les épaules s’unissent aux hanches. Les coudes laissent pendre leur énergie sans la montrer ; le coude arrière se courbe sans coude mort — il doit être plein et rond comme une demi-lune. Les genoux tirent leur énergie vers le dedans sans la montrer : les coudes s’unissent aux genoux. Les deux talons tordent également vers l’extérieur sans le montrer : les mains s’unissent aux pieds. Voilà les « trois unions externes ». L’épaule pousse le coude, le coude pousse la main ; la taille pousse la hanche, la hanche pousse le genou, le genou pousse le pied. Le corps reste droit, sans s’incliner à gauche ni à droite. Le souffle du cœur se stabilise : on regarde le yang et il y a le yin ; on regarde le yin et il y a le yang. Le yin et le yang s’allient l’un à l’autre, le haut et le bas se lient, le dedans et le dehors ne font qu’un : voilà les « six unions » (liu he). Quoiqu’on dise six unions, c’est en réalité le dedans et le dehors qui s’allient ; quoiqu’on dise le dedans et le dehors qui s’allient, c’est en réalité le yin et le yang qui s’allient. Le yin et le yang s’alliant, les trois substances naissent de là.

Posture des deux formes (兩儀勢) : Sun Lutang, photographie de l’édition originale de 1915 du « Xingyi quan xue »

第四節 形意三體學 — Les trois substances

三體者。天地人三才之象也。在拳中為頭手足也。三體又各分為三節。腰為根節在外為腰在內為丹田是也。脊背為中節。在外為脊背在內為心是也。頭為稍節。在外為頭在內為泥丸是也。肩為根節。肘為中節。手為稍節。胯為根節。膝為中節。足為稍節。三節之中各有三節也。此理乃合於洛書之九數。丹書云。道自虛無生一氣。便從一氣產陰陽。陰陽再合成三體。三體重生萬物張。此之謂也。所謂虛無一氣者。乃天地之根。陰陽之宗。萬物之祖。即金丹是也。亦即形意拳中之內勁也。世人不知形意拳中之內勁為何物。皆於一身有形有象處猜量。或以為心中努力。或以為腹內運氣。如此等類。不可枚舉。皆是拋磚弄瓦。以假混真。故練拳者如牛毛。成道者如麟角。學者不可不深察也。以後演習操練。萬法皆出於三體式。此式乃入道之門。形意拳中之總機關也。

Les trois substances (san ti) sont la représentation des trois puissances : le ciel, la terre, l’homme. Dans la boxe, elles sont la tête, les mains et les pieds. Chacune des trois substances se divise à son tour en trois sections. La taille est la section de racine (au-dehors la taille, au-dedans le champ d’élixir). La colonne est la section du milieu (au-dehors la colonne, au-dedans le cœur). La tête est la section de l’extrémité (au-dehors la tête, au-dedans le Niwan). L’épaule est la section de racine, le coude la section du milieu, la main l’extrémité. La hanche est la section de racine, le genou la section du milieu, le pied l’extrémité. Dans les trois sections, chacune en contient trois. Ce principe s’accorde au nombre neuf du Luo shu. Le livre de l’élixir dit : « La Voie, du néant, fait naître un souffle ; de ce souffle unique naissent le yin et le yang ; le yin et le yang se composent ensuite en trois substances ; les trois substances, engendrant à nouveau, déploient les dix mille êtres. » Voilà ce que cela signifie. Ce qu’on appelle le néant-un-souffle est la racine du ciel et de la terre, la source du yin et du yang, l’ancêtre des dix mille êtres — c’est-à-dire l’élixir d’or (jin dan). C’est aussi la force interne (nei jin) de la boxe xingyi. Le vulgaire ne sait ce qu’est cette force interne : tous la recherchent dans les formes et figures du corps — les uns croient que c’est un effort du cœur, les autres que c’est la conduite du souffle dans le ventre. De semblables exemples sont innombrables : ce sont des briques jetées contre des tuiles, le faux confondu avec le vrai. Aussi, ceux qui pratiquent la boxe sont comme les poils du bœuf, tandis que ceux qui réussissent en la Voie sont comme la corne de la licorne. L’étudiant doit examiner cela profondément. Ensuite, dans l’exercice et la pratique, les dix mille méthodes sortent toutes de la posture des trois substances. Cette posture est la porte de la Voie, l’organe central de la boxe xingyi.

Posture des trois substances (三體勢) : Sun Lutang, photographie de l’édition originale de 1915 du « Xingyi quan xue »

第五節 形意演習之要義 — Les essentiels de la pratique

形意拳演習之要。一要塌腰。二要縮肩。三要扣胸。四要頂。五要提。六横順要知清。七起躦落翻要分明。塌腰者。尾閭上提。陽氣上升。督脈之理也。縮肩者。兩肩向回抽勁也。扣胸者。開胸順氣。陰氣下降任脈之理也。頂者頭頂。舌頂手頂是也。提者。穀道內提也。横者起也。順者落也。起者躦也。落者翻也。起為躦。落為翻。起為横。落為順。起為横之始。躦為横之終。落為順之始。翻為順之終。頭頂而躦。頭縮而翻。手起而躦。手落而翻。足起而躦。足落而翻。腰起而躦。腰落而翻。起横不見横。落順不見順。起是去。落是打。起亦打。落亦打。打起落。如水之翻浪。是起落也。勿論如何起落躦翻往來。總要肘不離脇。手不離心。此謂形意拳之要義是也。知此則形意拳之要道得矣。

Les essentiels de la pratique de la boxe xingyi : 1. Enfoncer la taille. 2. Rétrécir les épaules. 3. Creuser la poitrine. 4. Pousser vers le haut. 5. Soulever. 6. Connaître clairement le travers et le direct. 7. Distinguer nettement le levé et le forage, le retombé et le renversé.

« Enfoncer la taille » : le coccyx se soulève, le yang s’élève — c’est le principe du méridien Du [vaisseau gouverneur]. « Rétrécir les épaules » : les deux épaules tirent leur énergie vers l’arrière. « Creuser la poitrine » : ouvrir la poitrine et aplanir le souffle, le yin descend — c’est le principe du méridien Ren [vaisseau de conception]. « Pousser vers le haut » : la tête pousse, la langue pousse, les mains poussent. « Soulever » : soulever vers l’intérieur de la porte du grain [l’anus]. Le travers, c’est lever ; le direct, c’est retomber. Lever, c’est forer ; retomber, c’est renverser. Lever est forage, retomber est renversement ; lever est travers, retomber est direct. Le lever est le commencement du travers, et le forage en est la fin ; la chute est le commencement du direct, et le renversement en est la fin. La tête se soulève et fore ; la tête se replie et renverse. La main se soulève et fore ; la main retombe et renverse. Le pied se soulève et fore ; le pied retombe et renverse. La taille se soulève et fore ; la taille retombe et renverse. Se lever en travers sans voir le travers ; retomber en direct sans voir le direct. Se lever, c’est partir ; retomber, c’est frapper. Se lever frappe, retomber frappe. Frapper en se levant et en retombant, comme la vague de l’eau qui se renverse : voilà le lever et le retomber. De quelque manière que se fassent le lever et le retomber, le forage et le renversement, l’aller et le retour, il faut toujours que le coude ne quitte pas les côtes et que la main ne s’écarte pas du cœur. Voilà ce qu’on appelle l’essence de la boxe xingyi. Qui le connaît a obtenu la voie essentielle de la boxe xingyi.


Notes

  1. Sun Lutang (孫祿堂) : Sun Fuquan (孫福全), 1860-1933, maître des trois arts internes, qu’il fut l’un des premiers à réunir dans une pratique unique. Originaire de Wanxian (comté de Wan), Baoding, au Hebei.
  2. Niyun (逆運), « marche à rebours » : l’idée de retourner du post-céleste (houtian), le monde acquis, vers le pré-céleste (xiantian), la nature innée — idée centrale de la théorie interne et de la longue vie.
  3. San ti (三体/三體), les trois substances : tête, mains, pieds, à la ressemblance des trois puissances ciel-terre-homme ; chacune se subdivise en une section de racine, une section médiane et une section d’extrémité.
  4. Nei jin (內勁), la force interne : la force conduite par l’intention, distincte de la force musclaire brute, équivalente au jin du taiji quan.
  5. Transmission : l’auteur rattache l’origine au général Song Yue Fei (岳飛), prototype historique du héros martial, et au légendaire patriarche Bodhidharma (Damo) ; la lignée moderne qu’il revendique remonte à Guo Yunshen et à ses élèves, parmi lesquels Li Kuiyuan, maître direct de Sun Lutang.
  6. Correspondances des cinq élémentaires (développées dans les chapitres pratiques, omis ici) : coupe = métal, effondrement = bois, forage = eau, bombe = feu, travers = terre.

Source du texte chinois : « Xingyi quan xue » (形意拳學, Étude de la boxe du xingyi) de Sun Fuquan / Sun Lutang (孫福全 / 孫祿堂), publié en mai 1915 — texte dans le domaine public (l’auteur est mort en 1933). Le texte chinois original est reproduit sur la page « The Xingyi Manual of Sun Lutang » de Paul Brennan : https://brennantranslation.wordpress.com/2015/05/01/the-xingyi-manual-of-sun-lutang/. Les images ci-dessus sont des photographies et une calligraphie de l’édition originale de 1915 du texte chinois ancien, dans le domaine public. Traduction française nouvelle réalisée directement à partir du texte chinois pour ce site.