Le Taiji quan xue (太極拳學, « Étude du taiji quan ») est le manuel de taiji quan de Sun Lutang (孫祿堂, 1860-1933), de son nom complet Sun Fuquan (孫福全), maître des trois arts internes — xingyi quan, bagua quan et taiji quan — qu’il fut l’un des premiers à unifier en une seule pratique. L’ouvrage, publié en juin 1921, se compose d’une première partie réservée à la pratique individuelle (les quatre-vingt-dix-huit postures) et d’une seconde au travail à deux (le tui shou ou poussée des mains). Le texte chinois, qui remonte à 1919-1921, est depuis longtemps dans le domaine public.

Nous traduisons ici la partie théorique du livre : les trois préfaces, dont celle de l’auteur, le chapitre consacré au nom même du taiji quan et les remarques générales. Les descriptions illustrées des postures, qui occupent l’essentiel du volume, sont omises pour rester dans des proportions raisonnables.

Traduction nouvelle réalisée directement à partir du texte chinois original.

Portrait de Sun Lutang (孫祿堂, Sun Fuquan), frontispice photographique de l’édition originale de 1921 du « Taiji quan xue »

Préface de Chen Weiming

太極拳學王宗岳論之精矣其術以柔曲為體以剛直為用蓋巨力之至非柔曲不能化之靈彼力旣化非剛直不能放之遠故曰曲中求直蓄而後發練習此術在氣沈丹田純以神行不尚後天之拙力而禦敵制勝如行所無事雖甚巧而有至道存焉老子曰為欲取之必固與之原譜所謂左重則左虛右重則右杳卽人取我與之意也莊子曰得其環中以應無窮原譜所謂氣如車輪行氣如九曲珠卽得其環中之意也故其術專氣致柔蓋合於道家非數十年功力不能用之精純而皆宜祿堂先生作太極拳學成命為序文曾則於斯術未窺門徑略贅數言不知其有當否也

Dans son traité, Wang Zongyue a parfaitement exposé le taiji quan. Cet art prend la souplesse et la courbure pour essence, la dureté et la rectitude pour fonction. Quand une grande force survient, seule la souplesse et la courbure peuvent la neutraliser ; la force de l’adversaire une fois neutralisée, seule la dureté et la rectitude peuvent le projeter au loin. C’est pourquoi l’on dit : « Cherche le droit au cœur du courbe ; accumule, puis émets. » La pratique de cet art consiste à laisser le souffle descendre au dantian (丹田) et à se mouvoir uniquement par l’esprit, sans priser la force grossière acquise. Vaincre l’ennemi et l’emporter est comme ne rien faire du tout ; bien que très habile, il renferme en lui le plus haut Dao. Laozi dit : « Pour vouloir prendre quelque chose, il faut d’abord le lui donner. » Ce que le répertoire d’origine appelle « si le côté gauche est lourd, le gauche se vide ; si le droit est lourd, le droit s’évanouit » exprime précisément l’idée de « l’autre prend, et moi je lui donne ». Le philosophe Zhuangzi dit : « En obtenant le centre du cercle, on répond sans limite. » Le répertoire d’origine, qui dit « le souffle est comme une roue » et « faire circuler le souffle comme une perle aux neuf courbes », exprime justement l’idée de gagner le centre du cercle. Aussi cet art concentre-t-il le souffle pour atteindre la souplesse et s’accorde ainsi avec la voie des Maîtres taoïstes ; sans la pratique de plusieurs dizaines d’années, on ne saurait l’employer avec pureté et à propos. Lorsque M. Lutang acheva le Taiji quan xue, il me chargea d’en écrire la préface. Pour ma part, je n’ai pas même entrevu la porte de cet art ; je me contente donc d’ajouter ces quelques mots, sans savoir s’ils sont pertinents.

己未冬月蘄水陳曾則書

Écrit par Chen Zengze [Chen Weiming], de Qishui, en l’hiver de l’année jiwei (1919).

Préface de Wu Xingu

太極拳相傳創自張三峯氏承其流者雖支分派別互有異同要之不離動靜分合虛領頂勁者近是頃孫祿堂師以所編太極拳學見示余反覆參觀見其中頗有與老氏之旨相合者形上謂之道吾無間然矣太極拳貴空虛忌雙重非老子之虛而不屈動而愈出者乎太極之勁斷而意不斷非老子之緜緜若存者乎太極之隨屈就伸意在人先非老子之迎之不見其首隨之不見其後者乎故吾謂有欲以觀其竅者卽太極之十三式是也無欲以觀其妙者卽太極之鍊氣化神是也無人無我妙合自然氣足神完庶近於道知和曰常知常曰明學者息心求之庶不負著者之苦心也夫〔吳心穀序〕

La tradition veut que le taiji quan ait été créé par Zhang Sanfeng. Ceux qui perpétuent son enseignement, quoique partagés en des branches qui diffèrent et se ressemblent tout à la fois, restent tous proches de ceci : le mouvement et la quiétude, la séparation et la fusion, la légère tension vers le sommet du crâne. Naguère, mon maître Sun Lutang me montra son Taiji quan xue compilé. Je l’ai parcouru et relu maintes fois, et j’y ai trouvé bien des choses conformes aux enseignements de Laozi. « Ce qui est au-dessus des formes est appelé le Dao » : je n’y vois nulle objection. Le taiji quan fait grand cas du vide et se garde du double poids (shuang zhong, 雙重). N’est-ce pas le « vide sans jamais s’épuiser, agissant avec d’autant plus de fécondité » de Laozi ? « La force du taiji s’interrompt, mais l’intention ne s’interrompt pas » : n’est-ce pas le « vastement, comme s’il continuait d’exister » de Laozi ? « Le taiji suit la courbure et pousse vers le droit, l’intention précédant l’adversaire » : n’est-ce pas « allant à sa rencontre tu n’en vois pas la tête, le suivant tu n’en vois pas le dos » ? Aussi dis-je que « dans le désir, on en voit le détail » correspond aux treize postures du taiji, et « sans désir, on en voit le mystère » correspond à la transformation du souffle en esprit du taiji. Sans soi-même et sans autrui, on se fond miraculeusement dans la nature ; le souffle est plénitude et l’esprit parfait, et l’on approche du Dao. « Connaître l’harmonie s’appelle la constance ; connaître la constance s’appelle la clarté. » Que l’étudiant, la pensée apaisée, recherche cela, et il ne décevra point les peines de l’auteur.

Préface de l’auteur (Sun Lutang)

乾坤肇造。元氣流行。動靜分合。遂生萬物。是為後天而有象。先天元氣。賦於後天形質。後天形質。包含先天元氣。故人為先後天合一之形體也。人自有知識情欲。陰陽參差。先天元氣漸消。後天之氣漸長。陽衰陰盛。又為六氣所侵(六氣者。卽風寒暑濕燥火也。)七情所感。故身軀日弱。而百病迭生。古人憂之。於是嘗葯以袪其病。靜坐以養其心。而又懼動靜之不能互為用也。更發明拳術。以求復其虛靈之氣。迨達摩東來。講道。豫之少林寺。恐修道之人。久坐傷神。形容焦悴。故以順逆陰陽之理。彌綸先天之元氣。作易筋洗髓二經。教人習之。以壯其體。至宋岳武穆王。益發明二經之體義。制成形意拳。而適其用。八卦拳之理。亦含其中。此內家拳術之發源也。元順帝時。張三丰先生。修道於武當。見修丹之士。兼練拳術者。後天之力。用之過當。不能得其中和之氣。以致傷丹。而損元氣。故遵前二經之義。用周子太極圖之形。取河洛之理。先後易之數。順其理之自然。作太極拳術。闡明養身之妙。此拳在假後天之形。不用後天之力。一動一靜。純任自然。不尚血氣。意在練氣化神耳。

Au commencement du ciel et de la terre, le souffle primordial se mit à couler ; mouvement et quiétude se séparant et se fondant firent naître les dix mille êtres. C’est là l’ordre acquise (houtian, 後天) et dotée de forme. Le souffle primordial de l’ordre antérieur (xiantian, 先天) se répand dans le corps acquis ; le corps acquis renferme ce souffle primordial antérieur. L’homme est donc un corps où antérieur et acquis ne font qu’un. Dès qu’il a connaissance et désirs, le yin et le yang se désaccordent ; le souffle primordial antérieur s’éteint peu à peu et le souffle acquis ne cesse de croître. Le yang décline, le yin foisonne ; en outre l’homme est envahi par les six influences (les six influences sont : le vent, le froid, la chaleur, l’humidité, la sécheresse, le feu) et ému par les sept sentiments. Aussi le corps s’affaiblit-il de jour en jour et les cent maladies naissent-elles en cascade. Les anciens s’en affligèrent ; ils goûtèrent les simples pour chasser la maladie, s’assirent en quiétude pour nourrir le cœur, et, craignant que la quiétude et le mouvement ne puissent se servir l’un l’autre, inventèrent encore les arts de boxe afin de recouvrer ce souffle de vacuité et d’intelligence. Quand Bodhidharma vint en Orient exposer la Voie au monastère de Shaolin, dans le Henan, redoutant que ceux qui cultivaient la Voie ne nuisissent à leur esprit par de longues stations assises et n’en vinssent à se dessécher, il s’appuya sur la raison du sens et de l’inverse, du yin et du yang, pour tisser le souffle primordial antérieur : il composa les deux canons Yijin jing (易筋經, « Classique de la transformation des tendons ») et Xisui jing (洗髓經, « Classique du lavage de la moelle ») et enseigna qu’on les pratiquât pour fortifier le corps. Sous les Song, le prince guerrier Yue Wumu approfondit le sens de ces deux canons et en fit le xingyi quan (形意拳, boxe de la forme et de l’intention) propre à leur usage ; la raison du bagua quan (八卦拳, boxe des huit trigrammes) y est aussi incluse. Telle est l’origine des arts de boxe de l’école interne. Sous Shundi des Yuan, M. Zhang Sanfeng cultiva la Voie au Wudang. Voyant que certains de ceux qui affinaient l’élixir et pratiquaient aussi la boxe usaient à l’excès de la force acquise, ne pouvaient obtenir le souffle de l’harmonie médiane et blessaient ainsi l’élixir en perdant le souffle primordial, il suivit le sens des deux canons, adopta la figure du Diagramme du faîte suprême de Maître Zhou, puisa dans la raison du He tu (河圖) et du Luo shu (洛書) et dans les nombres des mutations antérieures et postérieures, suivit la spontanéité de cette raison et créa le taiji quan, qui enseigne le merveilleux de la culture du corps. Cette boxe emprunte la forme de l’ordre acquis mais n’emploie pas la force de l’ordre acquis ; en tout mouvement et en toute quiétude elle s’abandonne entièrement à la nature, ne prisant ni le sang ni la vigueur ; son intention n’est que d’affiner le souffle et de le transformer en esprit.

其中本一理。二氣。三才。四象。五行。六合。七星。八掛。九宮。等奧義。始於一。終於九。九又還於一之數也。一理者。卽太極拳術起點腹內中和之氣。太極是也。二氣者。身體一動一靜之式。兩儀是也。三才者。頭手足。卽上中下也。四象者。卽前進後退左顧右盻也。五行者。卽進退顧盻定也。六合者。卽精合其神。神合其氣。氣合其精。是內三合也。肩與胯合。肘與膝合。手與足合。是外三合也。內外如一。是成為六合。七星者。頭手肩肘胯膝足。共七拳。是七星也。八卦者。掤捋擠按。採挒肘靠。卽八卦也。九宮者。以八手加中定。是九宮也。先生以河圖洛書為之經。以八卦九宮為之緯。又以五行為之體。以七星八卦為之用。創此太極拳術。其精微奥妙。山右王宗岳先生。論之詳矣。自是而後。源遠派分。各隨己意而變其形式。至前淸道咸年間。有廣平。武禹讓先生。聞豫省懷慶府趙堡鎭。有陳淸平先生者。精於是技。不憚遠道。親往訪焉。遂從學數月。而得其條理。後傳亦畲先生。亦畲先生。又作五字訣。傳郝為眞先生。先生以數十年之研究。深得其拳之奥妙。余受敎於為眞先生。朝夕習練。數年之久。略明拳中大槪之理。又深思體驗。將夙昔所練之形意拳。八卦拳。與太極拳。三家會合而為一體。一體又分為三派之形式。三派之姿式。雖不同。其理則一也。惟前人祗憑口授。無有專書。偶著論說。亦無實練入手之法。余自維淺陋。不揣冒昧。將形意拳。八卦拳。太極拳。三派各編輯成書。書中各式之圖。均有電照本像。又加以圖解。庶有志於此者。可按圖摹仿。實力作去。久之不難得拳中之妙用。書中皆述諸先生之實理。並無文法可觀。其間有舛錯不合者。尚祈海內明達。隨時指示為感。

En lui se trouvent à l’origine les sens profonds de : un principe, deux souffles, trois pouvoirs, quatre manifestations, cinq éléments, six unions, sept étoiles, huit trigrammes, neuf palais — nombres qui vont de un à neuf, puis font revenir neuf à un. Le « principe unique » est le souffle de l’harmonie médiane au-dedans du ventre, point de départ de cet art : c’est le taiji. Les « deux souffles » sont les figures de mouvement et de quiétude du corps : ce sont les deux formes (liangyi, 兩儀). Les « trois pouvoirs » sont la tête, la main, le pied, c’est-à-dire le haut, le moyen, le bas. Les « quatre manifestations » sont l’avancée, la retraite, le regard à gauche, le regard à droite. Les « cinq éléments » sont l’avancée, la retraite, le regard à gauche, le regard à droite et le séjour au centre. Les « six unions » sont : l’essence unie à l’esprit, l’esprit uni au souffle, le souffle uni à l’essence — ce sont les trois unions internes ; l’épaule unie à la hanche, le coude uni au genou, la main unie au pied — ce sont les trois unions externes. L’interne et l’externe dans l’unité forment les six unions. Les « sept étoiles » sont la tête, la main, l’épaule, le coude, la hanche, le genou, le pied : ensemble sept poings, voilà les sept étoiles. Les « huit trigrammes » sont peng (掤, parer), (捋, rouler en arrière), ji (擠, presser), an (按, pousser) et cai (採, cueillir), lie (挒, fendre), zhou (肘, coude), kao (靠, s’appuyer) : voilà les huit trigrammes. Les « neuf palais » sont les huit mains, plus « le centre qui règle » : voilà les neuf palais. Le Maître prit le He tu et le Luo shu pour chaîne, les huit trigrammes et les neuf palais pour trame, les cinq éléments pour corps, les sept étoiles et les huit trigrammes pour fonction, et créa cet art du taiji quan. Sa finesse et son mystère, M. Wang Zongyue, du Shanyou [le Shanxi], les a exposés en détail. Depuis lors, la source s’éloigne et les branches se divisent, chacun altérant les figures selon son propre entendement. Sous les règnes de Daoguang et de Xianfeng de la dernière dynastie Qing, vivait dans le Guangping [Hebei] un certain M. Wu Yuxiang, qui apprit qu’à Zhaobao, sous la préfecture de Huaiqing au Henan, un certain M. Chen Qingping était passé maître en cet art. Sans craindre le long voyage, il alla en personne le visiter, étudia plusieurs mois auprès de lui et en saisit la structure. Il le transmit ensuite à M. [Li] Yiyu, lequel composa de surcroît la « formule des cinq caractères » et la fit passer à M. Hao Weizhen. Ce dernier, fort de dizaines d’années de recherche, approfondit le mystère de cette boxe. Je reçus l’enseignement de M. Weizhen et m’exerçai jour après jour, pendant plusieurs années, jusqu’à comprendre quelque peu la raison générale de la boxe. Puis, méditant et expérimentant en profondeur, j’unis en un seul corps les trois arts que j’avais longtemps pratiqués — le xingyi quan, le bagua quan et le taiji quan —, ce corps unique se divisant à son tour en les figures de trois écoles. Les attitudes de ces trois écoles, bien que différentes, obéissent à une seule et même raison. Seulement, les anciens ne transmettaient que de vive voix, sans ouvrage dédié ; les traités occasionnels qu’ils laissaient n’enseignaient aucune méthode pour aborder la pratique réelle. Me sachant médiocre, et malgré mon peu de franchise, je composai un livre pour chacune de ces trois écoles — xingyi, bagua, taiji. A toutes les postures figurées dans ces livres sont jointes des photographies, avec un commentaire, afin que l’homme décidé puisse les imiter d’après les images et s’y appliquer de toutes ses forces ; au fil du temps, il ne manquera pas d’obtenir les usages mystérieux de la boxe. Ces livres ne rapportent que la réalité des divers maîtres, sans la moindre parure littéraire. Pour les erreurs et les incohérences qu’ils pourraient contenir, je supplie les esprits éclairés de ce pays de bien vouloir me les signaler en tout temps.

民國八年十月直隸完縣孫福全謹序

Préface de Sun Fuquan, du district de Wanxian [Hebei], en la dixième lune de la huitième année de la République (octobre 1919).

Le nom « Taiji quan »

人自賦性含生以後。本藏有養生之元氣。不仰不俯。不偏不倚。和而不流。至善至極。是為眞陽。所謂中和之氣是也。其氣平時洋溢於四體之中。浸潤於百骸之內。無處不有。無時不然。內外一氣。流行不息。於是拳之開合動靜。卽根此氣而生。放伸收縮之妙。卽由此氣而出。開者為伸。為動。合者為收。為縮。為靜。開者為陽。合者為陰。放伸動者。為陽。收縮靜者。為陰。開合像一氣運陰陽。卽太極一氣也。太極即一氣。一氣即太極。以體言。則為太極。以用言。則為一氣。時陽則陽。時陰則陰。時上則上。時下則下。陽而陰。陰而陽。一氣活活潑潑。有無不立。開合自然。皆在當中一點子運用。卽太極是也。古人不能明示於人者。卽此也。不能筆之於書者。亦卽此也。學者能於開合動靜相交處。悟澈本原。則可以在各式圜研相合之中。得其妙用矣。圜者有形之虛圈○是也。研者無形之實圈●是也。斯二者。太極拳虛實之理也。其式之內。空而不空。不空而空矣。此氣周流無礙。圓活無方。不凹不凸。放之則彌六合。卷之則退藏於密。其變無窮。用之不竭皆實學也。此太極拳之所以名也。

Une fois doué de sa nature et né, l’homme recèle en lui un souffle primordial nourrissant. Ni élevé ni incliné, ni penché ni appuyé, harmonieux sans jamais s’écouler, souverainement bon et souverainement extrême — c’est là le vrai yang, ce qu’on nomme le souffle de l’harmonie médiane. Ce souffle, d’ordinaire, déborde au sein des quatre membres, imprègne l’intérieur des cent os ; il n’est nulle part absent, à aucun moment autre ; l’interne et l’externe ne sont qu’un souffle qui circule sans répit. De la vient que l’ouverture et la fermeture, le mouvement et la quiétude de la boxe sont enracinés et nés de ce souffle ; les merveilles du déploiement et de la contraction en émanent. S’ouvrir est s’étendre, est se mouvoir ; se fermer est se recueillir, se contracter, se tenir en repos. L’ouverture est yang, la fermeture est yin. S’étendre et se mouvoir, c’est yang ; se contracter et se reposer, c’est yin. Ouverture et fermeture sont comme le souffle unique transportant yin et yang : c’est le souffle unique du taiji. Le taiji est le souffle unique ; le souffle unique est le taiji. Du point de vue du corps, c’est le taiji ; du point de vue de la fonction, c’est le souffle unique. Le temps étant yang, il est yang ; le temps étant yin, il est yin ; tantôt haut, tantôt bas ; yang faisant yin, yin faisant yang. Le souffle unique, vif et vivant, n’est ni dans l’être ni dans le non-être ; l’ouverture et la fermeture, naturelles, s’exercent dans ce seul point central — c’est là le taiji. Ce que les anciens ne pouvaient clairement montrer aux hommes, c’est précisément cela ; ce qu’ils ne pouvaient mettre par écrit, c’est encore cela. Si l’étudiant, au point de rencontre de l’ouverture-fermeture et du mouvement-quiétude, s’éveille à l’origine, il pourra, dans l’accord du cercle et du broyage des postures, en obtenir l’usage mystérieux. Le cercle (yuan, 圜) est l’anneau vide et visible (○) ; le broyage (yan, 研) est la sphère pleine et invisible (●). Tous deux sont la raison du vide et du plein dans le taiji quan. Dans ces postures, vide et pourtant non vide, non vide et pourtant vide. Ce souffle circule sans obstacle, rond et vivant, sans méthode fixe, ni concave ni convexe ; déployé, il remplit les six directions ; roulé, il se retire et se réserve dans le secret. Ses changements sont sans fin et son usage inépuisable — voilà un savoir véritable. C’est là la raison pour laquelle on nomme ceci « taiji quan ».

Remarques générales (Fan li)

一是編分為上下兩編。提綱挈領條目井然。上編次序首揭無極太極之學。內含陰陽動靜五行之理論。以無極式為之根。以太極式為之體。斯二者。乃拳中萬式之基礎也。由第三章懶扎衣。至九十六章雙撞捶之式。為太極流行之體也。又由無極發源之始說起。以至九十八章無極收式為太極之式還原終。是為上編之條目。

Ce livre se divise en deux parties (shang bian et xia bian), en en saisissant les grandes lignes et en rangeant les articles avec rigueur. La première partie débute par l’étude du wuji (無極) et du taiji (太極), contenant la théorie du yin-yang, du mouvement-quiétude et des cinq éléments ; elle prend la figure du wuji pour racine et celle du taiji pour corps — ces deux figures sont la base des dix mille postures de la boxe. Du chapitre III « Lazily pulling back the jacket » jusqu’à la figure du chapitre XCVI « Le double marteau », elle parcourt le corps fluide du taiji ; et en partant de la source du wuji, elle court jusqu’au chapitre XCVIII, « Le wuji qui fera retour », qui restaure la figure du taiji : voilà l’énumération de la première partie.

一下編標舉太極化生萬物之道。以掤捋擠按。為採挒肘靠各式之綱。以五行八卦十三式。為太極之用。又為萬法之綱也。上卷單獨練習。是全其體。下編對手。是全其用。以二人打手分甲乙上下之式。各開門起點。進退伸縮。變化諸法。一一詳載。打手時。凡一動一靜。按此定法。不使紊亂。則此拳之全體大用功能。庶幾近於道矣。

La seconde partie expose la voie par laquelle le taiji engendre toutes choses ; elle prend peng, lü, ji, an pour fil conducteur des figures cai, lie, zhou, kao, et les cinq éléments et les huit trigrammes — les treize postures — pour fonction du taiji, comme pour trame des dix mille méthodes. Le premier volume, la pratique individuelle, parfait le corps ; le second, le combat à deux, parfait la fonction. Avec deux personnes qui font les mains (da shou, 打手), on les désigne jia (甲) et yi (乙), l’une en haut et l’autre en bas ; chacune ouvre à son point de départ, avance et recule, se déploie et se replie, et tous les changements se trouvent consignés un à un. Pendant le « toucher des mains », chaque mouvement et chaque repos suit cette règle établie, sans la troubler : alors l’action entière et la grande fonction de cette boxe sont presque en accord avec la Voie.

一是編。上編一氣流行。一動一靜。分合上下。內外如一。謂之練體。為知已工夫。下編二人打手。起落進退。左顧右盻。縱橫聯絡。變化無窮。謂之習用。為知人工夫。古人云。知己知彼。百戰百勝。此之謂也。

En ce livre, la première partie fait circuler le souffle unique : un mouvement, un repos, séparation et fusion, haut et bas, interne et externe comme un seul — on appelle cela la culture du corps, le travail de « connaître soi-même ». La seconde partie, le « toucher des mains » à deux, fait se soulever et retomber, avancer et reculer, regarder à gauche et à droite, relier le vertical et l’horizontal, dans des changements sans fin — on appelle cela l’exercice de la fonction, le travail de « connaître l’autre ». Les anciens disaient : « Connais-toi et connais l’autre, et sur cent combats tu en gagneras cent. » C’est précisément ce qu’il faut entendre.

一是編拳術不尚血氣。純任自然。不能傷其後天之力。專以善養人之浩然之氣。為主。

La boxe de ce livre ne prise point le sang et la vigueur ; elle s’abandonne entièrement à la nature et ne doit pas blesser la force acquise ; elle n’a d’autre but que de bien nourrir le souffle vaste et juste (haoran zhi qi, 浩然之氣) de l’homme.

一是編專講究為修身而作。凡我同胞。無論何界。男女老幼。皆可習之。身體過懦者。可以使之強。過剛者。可以使之柔。或有身體極弱。及有勞傷病症者。或因他種拳術。非血氣之力不能練習者。亦均可以練之。將氣質馴致中和。氣固而神自完。却病延年。可操左劵。

Ce livre est composé tout exprès pour la culture de soi. Tous mes compatriotes, de quelque condition qu’ils soient, hommes, femmes, vieux ou jeunes, peuvent le pratiquer. Ceux dont le corps est trop faible deviendront forts ; ceux qui sont trop durs deviendront souples. Même les corps extrêmement débiles, ou affligés par la fatigue, la maladie et la blessure — ou ceux qu’un autre art de boxe, exigeant le sang et la vigueur, excluait de la pratique — peuvent aussi le pratiquer. On amène peu à peu le tempérament à l’harmonie médiane : le souffle s’affermit et l’esprit s’achève de lui-même ; chasser la maladie et prolonger ses années y est assuré.

一是編將拳中功用。名稱源流。動作次序。始末諸法。貫為全編。一一說明。使學者。虛心研究。方知拳中。一氣貫通之奧妙。

Ce livre fait aboutir en un seul ensemble les fonctions de la boxe, l’origine des noms, l’ordre des mouvements et les méthodes du début à la fin, les expliquant toutes ; celui qui étudie d’un esprit libre en vient à connaître le mystère du souffle unique qui traverse la boxe.

一是編每一式各附一圖使太極拳之原理及其性質。切實發明。以達太極拳之精神。能力巧妙。因知各式互相聯絡。總合而為一體。終非散式也。

A chaque posture est jointe une figure, afin que le principe et la nature du taiji quan soient vraiment mis en lumière et qu’on atteigne son esprit, sa capacité et son ingéniosité ; on sait ainsi que les postures se relient les unes aux autres et se composent en un seul corps, et ne sont point des mouvements épars.

一是編。雖粗淺之言。可以明拳術極深之理。簡約之式。可以通拳術至妙之道。

Bien que ces paroles soient communes et superficielles, elles peuvent éclairer la raison la plus profonde de l’art de la boxe ; et des postures toutes simples peuvent faire pénétrer la voie la plus mystérieuse de la boxe.

一附圖均用電照本像。使初學者可以按像模仿。虛心練習。久則玄妙自見。奇效必彰。世有同志者。余將馨香祝之。

Les figures jointes sont des photographies prises à l’électricité, afin que le débutant puisse les imiter sur l’image et s’exercer d’un esprit humble ; au long des ans, le mystérieux se révèle de lui-même et l’effet prodigieux ne manque point d’apparaître. Si des compagnons de même cœur existent en ce monde, je les en ai gratifiés d’un vœu d’encens.


Notes

  1. Sun Lutang (孫祿堂, 1860-1933), de son vrai nom Sun Fuquan, natif de Wanxian (Hebei). Maître éminent du taiji quan, du bagua quan et du xingyi quan, il fut célèbre pour avoir réuni les trois boxe internes en un seul courant. Son Taiji quan xue, paru en juin 1921, est l’un de ses trois grands manuels.
  2. Écoles interne et externe : Sun Lutang rattache le taiji quan à la lignée dite « interne » (neijia), qu’il fait remonter à Zhang Sanfeng (Wudang), et par-delà au Yijin jing et au Xisui jing attribués à Bodhidharma (Shaolin), ainsi qu’à Yue Wumu pour le xingyi quan.
  3. Treize postures (十三勢) : les huit mains peng, lü, ji, an, cai, lie, zhou, kao (correspondant aux huit trigrammes) et les cinq directions avancer, reculer, regarder à gauche, regarder à droite, tenir le centre (correspondant aux cinq éléments). Elles forment la base de la pratique du taiji quan.
  4. He tu et Luo shu : le « Diagramme du fleuve Jaune » et le « Document de la rivière Luo », deux schémas numérologiques de la cosmologie chinoise dont la combinaison avec le Diagramme du faîte suprême de Zhou Dunyi fonde, selon Sun Lutang, la structure du taiji quan.
  5. Wuji et taiji : le wuji (無極) est l’état de non-différenciation d’avant toute manifestation ; le taiji (太極) est le faîte d’où s’engendrent le yin et le yang. Sun Lutang fait de cette cosmologie le fondement même de son art.

Source du texte chinois : extraits du Taiji quan xue (太極拳學) de Sun Lutang, éd. juin 1921 — préfaces de Chen Weiming (陳曾則) et de Wu Xingu, préface de l’auteur, chapitre « Le nom du taiji quan », et remarques générales. Texte dans le domaine public. Le texte chinois a été trouvé sur l’article « The Taiji Manual of Sun Lutang » de Paul Brennan ; les images jointes sont des reproductions de l’édition originale de 1921 (domaine public), et non des créations propres au site d’origine. Traduction française : nouvelle traduction réalisée directement à partir du texte chinois pour ce site.