Le Taiji quan qian shuo (太極拳淺說, « Introduction simple au taiji quan ») est un ouvrage du maître du taiji quan Xu Zhiyi (徐致一, 1892–1968), disciple de Wu Jianquan (吳鑑泉), publié en septembre 1927. Xu Zhiyi, l’un des meilleurs élèves de Wu Jianquan, y présente de façon claire et méthodique les principes du taiji quan — son histoire, ses mérites, ses rapports avec la psychologie — ainsi qu’une série de photographies des positions fondamentales de la pratique individuelle et de la collaboration (poussée des mains). Le texte chinois original, publié il y a près d’un siècle, est désormais dans le domaine public (l’auteur étant mort en 1968).

Cette traduction porte sur l’introduction et la partie théorique de l’ouvrage : préface de l’auteur, « remarques générales », puis les chapitres premier à quatrième. Elle s’accompagne des planches photographiques originales de 1927 tirées de l’ouvrage. Les préfaces liminaires d’autres auteurs et les chapitres sur la physiologie, la mécanique, la pratique et les appendices sont omis ici pour des raisons de longueur.

Calligraphie du titre original du Taiji quan qian shuo (太極拳淺說) de Xu Zhiyi, calligraphie de Zhuang Yunkuan, 1927

Calligraphie de la page de titre : 太極拳淺説 — Introduction simple au taiji quan, calligraphiée par Zhuang Yunkuan (莊蘊寬).

Préface de Gu Xieguang (會稽顧燮光題詞)

偉哉太極拳源淵溯武當能以靜制動能以柔制剛創者張三丰闡明王與楊內家擅機勢養生得異方始知馮河流血勇徒徬徨吾友徐致一英雋國之光專門研經濟逸才工文章澄慮萬念靜摩練百夫防孜孜德日進拳拳膺弗忘旣先北方學復矯南方強大智固若愚神祕難自藏著書啓後學及階能升堂捷如矢離彀利如穎脫囊誨人曰不倦當者走且僵美哉歎觀止國技凌八荒微妙臻無極自然老與莊聞風懦夫立近道藝乃昌

Qu’il est grand, le taiji quan, dont la source remonte au Wudang ! Il sait vaincre le mouvement par l’immobilité, la dureté par la souplesse. Créé par Zhang Sanfeng, il fut ensuite exposé par Wang Zongyue et Yang Luchan. L’école interne excelle dans le rythme et l’opportunité ; pour la santé, il est nulle meilleure méthode. Quand on connaît le sens du courant, plus n’est besoin de lutter contre lui.

Mon ami Xu Zhiyi est un talent brillant de notre nation. Il a longtemps appliqué son esprit à l’économie et s’illustre par une plume élégante. Apaisant ses pensées, il a poli et éprouvé de longues années la défense et l’art. Il progresse chaque jour dans la vertu et jamais n’oublie ce qui lui est enseigné. Après avoir appris au Nord, il s’est encore corrigé au Sud. Le grand savoir ressemble à l’ignorance, mais sa profondeur ne peut se cacher.

Écrivant un livre pour éclairer les élèves, il leur donne les degrés qui mènent dans la salle. Vif comme une flèche qui quitte l’arc, tranchant comme une lame tirée de son fourreau. Il enseigne sans relâche, et ceux qui l’affrontent reculent ou tombent. Admirable ! Sa maîtrise est sans pareille, et cet art national surpasse les confins du monde. Ses raffinements atteignent le sans-faîte : la nature même de Laozi et de Zhuangzi. À ce bruit, le lâche devient ferme ; si proche de la Voie, l’art prospérera.

Portraits

Portrait de Wu Jianquan (吳鑑泉), maître du taiji quan et enseignant de Xu Zhiyi, photographie de l’édition de 1927

Wu Jianquan — 吳鑑泉先生. Maître du taiji quan, fondateur du style Wu, enseignant de l’auteur.

Portrait de Xu Zhiyi (徐致一), auteur du Taiji quan qian shuo, photographie de l’édition de 1927

L’auteur Xu Zhiyi — 著者徐致一.

Les positions essentielles de la pratique individuelle (太極拳單練姿勢之大要)

Position assise — 坐身之姿勢 (zuo shen zhi zishi), position « assise » : Position assise

Position croisée — 拗步之姿勢 (ao bu zhi zishi), pas croisé : Position croisée

Jambe levée — 舉足之姿勢 (ju zu zhi zishi), jambe soulevée : Jambe levée

Position penchée — 俯身之姿勢 (fu shen zhi zishi), buste incliné : Position penchée

Position sur une jambe — 獨立之姿勢 (du li zhi zishi), équilibre : Position sur une jambe

Vol diagonal — 斜飛之姿勢 (xie fei zhi zishi), « envol oblique » : Vol diagonal

Accroupissement — 下身之姿勢 (xia shen zhi zishi), corps abaissé : Accroupissement

À cheval sur le tigre — 跨虎之姿勢 (kua hu zhi zishi), posture « chevauchant le tigre » : À cheval sur le tigre

Les positions essentielles de la pratique à deux (太極拳雙練姿勢之大要)

Les huit méthodes de la poussée des mains (tui shou, 推手), dont le texte indique qu’elles sont indispensables à tout pratiquant du combat :

Pousser (掤, peng, parer) : Pousser (peng)

Étirer (捋, , reculer en roulant) : Étirer (lü)

Presser (擠, ji, presser) : Presser (ji)

Pousser en avant (按, an, pousser) : Pousser en avant (an)

Cueillir (採, cai, cueillir) : Cueillir (cai)

Déchirer (挒, lie, fendre) : Déchirer (lie)

Coudoyer (肘, zhou, le coude) : Coudoyer (zhou)

Frapper de l’épaule (靠, kao, s’appuyer/choquer) : Frapper de l’épaule (kao)

Préface de l’auteur (太極拳淺說編輯緣起)

不佞習外家拳有年覺與體質不宜乃從吳先生鑑泉學太極拳術迄今已屆十稔賴同學陸君尹甫趙君壽邨等昕夕研究獲益不淺今春尹甫自吳中來書述南方太極拳風行狀甚詳並望不佞述其經驗所得以惠初學不佞夙以提倡體育為志因忘淺陋而草此編倉卒從事掛漏必多恐未足以副老友之所期耳

丁卯初夏徐致一謹識

J’ai pratiqué plusieurs années la boxe externe, mais je sentis qu’elle convenait mal à ma constitution. Aussi appris-je l’art du taiji quan auprès de Maître Wu Jianquan, et cela fait déjà dix ans. Avec le concours de mes condisciples Lu Yinfu, Zhao Shoucun et d’autres, avec qui j’étudiais du matin au soir, j’en tirai de grands bénéfices.

Ce printemps, Yinfu m’écrivit de la région de Wu [au Jiangsu] pour me décrire en détail la vogue du taiji quan dans le Sud, me priant de raconter ce que l’expérience m’avait enseigné, au profit des débutants. Ayant depuis longtemps pour idéal de promouvoir l’éducation physique, je mis de côté ma médiocrité pour rédiger cet opuscule ; écrit à la hâte, il ne manque pas de lacunes, et je crains qu’il ne soit pas à la hauteur des espérances de mes vieux amis.

— Écrit en toute humilité par Xu Zhiyi, au début de l’été de 1927 (丁卯).

Remarques générales

一本書志在普及。以淺顯文言達意為止。故定名曰淺說。

Ce livre vise la vulgarisation ; il ne cherche à exprimer les idées que dans un langage clair, ce qui lui a valu son titre d’« introduction simple ».

一太極拳勢詳圖曁拳經註解等。坊間已有專著多種。本書故不複述。

Les recueils détaillés de positions du taiji quan et les commentaires des classiques du taiji existant déjà en grand nombre dans le commerce, ce livre ne les répète pas.

一太極拳立身姿勢。與外家拳不同。頗關重要。推手八法。亦為習技擊者所須知。故於篇首。附刊數圖。以示一斑。

Les positions du taiji quan diffèrent de celles de la boxe externe, point capital. Les huit méthodes de la poussée des mains sont également ce que tout pratiquant du combat doit connaître. C’est pourquoi quelques planches en sont reproduites en tête d’ouvrage, pour en donner un aperçu.

一著者學識有限。謬誤在所不免。倘蒙海內方家指正。無任感幸。

Mes connaissances étant limitées, les erreurs sont inévitables. Si les connaisseurs du pays veulent bien me corriger, je m’en estimerai très honoré.

著者坿識 — note de l’auteur.

Chapitre premier : Introduction (第一章 小引)

吾國拳術。發源甚古。昔人以之鍛鍊身心。重在却病延年。其法大抵簡而易行。人人可學。自技擊之風尚。盛行於世。一切姿勢。競尚險奇。每以難能為可貴。遂漸失體育眞意。後之人。復從而標新立異。自為派別。致拳術門類。日形繁雜。主奴之見。亦由是而起。初學罔知選擇。弱者強其所難。輒有事倍功半之歎。著者亦常引以為憾。太極拳者內家拳術之一也。其法簡而易行。一切姿勢。悉任自然。無男女老幼可終身習之而無害。實深有得乎古之導引術者。其施諸技擊也。亦純以心氣為主。仍不離乎修養之術。非如外家拳法。專務力勝。其言虛實變化。則一以易理為本。其言心氣功夫。則與孟氏養氣之說。尤相符合。其關於生理物理各點。則又與今之科學原理。一一可通。凡茲數端。非所謂藝而根於道者乎。著者性喜武術。初習外家拳。亦甚感興味。近十年來始專修太極拳術。蓋深信各種拳術。雖均有獨到之處。然法簡效宏。堪為普及體育之資者。則以斯術為最宜。用是不揣譾陋。就其經驗所得。編為淺說。俾世之有志養生者。知所問津焉。

Les arts de la boxe de notre pays sont d’origine très ancienne. Autrefois, on les pratiquait pour exercer le corps et l’esprit, en visant avant tout à prévenir la maladie et à prolonger la vie. Leur méthode était simple et aisée, accessible à tous. Depuis que le goût du combat s’est répandu, toutes les postures se disputent l’extraordinaire et l’audacieux, et l’on prise le plus souvent la difficulté — si bien que la véritable intention de l’éducation physique s’est peu à peu perdue. Les générations suivantes, ajoutant à l’amour de la nouveauté, se sont partagées en écoles, et les genres de boxe se sont faits chaque jour plus nombreux et plus confus. Les préjugés de chapelle en sont nés. Le débutant ne sait que choisir ; le faible s’acharne à ce qui le dépasse, et finit par se plaindre d’employer deux fois plus d’efforts pour la moitié du résultat. Je le déplore moi-même constamment.

Le taiji quan est l’un des arts de l’école interne. Sa méthode est simple et facile ; toutes ses postures obéissent au naturel : hommes ou femmes, jeunes ou vieux, tous peuvent le pratiquer toute leur vie sans dommage. Il s’inspire profondément des anciens exercices de daoyin (導引). Appliqué au combat, il repose entièrement sur le cœur et l’énergie et ne s’écarte jamais de la voie de la culture de soi — contrairement à la boxe externe, qui ne vise que la victoire par la force. Quant aux transformations du vide et du plein, il prend pour fondement les principes du Yijing (易經) ; quant au travail du cœur et de l’énergie, il coïncide avec la doctrine de Mencius sur la culture du souffle. Sur les points de physiologie et de physique, il correspond point par point aux principes de la science moderne. N’est-ce pas là un art qui a sa racine dans la Voie ?

J’ai toujours aimé les arts martiaux ; commençant par la boxe externe, j’y trouvais grand plaisir. Ce n’est que depuis une dizaine d’années que je me consacre au taiji quan. Je demeure convaincu que chaque boxe a ses mérites propres, mais que, pour la diffusion de l’éducation physique, aucune ne convient mieux que celle-ci, tant par la simplicité de sa méthode que par la grandeur de ses effets. Aussi, sans égard à mon peu de mérite, ai-je réuni ce que l’expérience m’a donné dans cette « Introduction simple », afin que ceux qui aspirent au bien-être sachent où chercher.

Chapitre II : Origine et développement du taiji quan (第二章 太極拳源流略述)

拳術門類。雖以姿勢不一。而殊其名稱。然其最大派別。則不外內外兩家。內家主柔。勁蘊於內。外家主剛。勁顯於外。內外之分。意卽在此。外家盛於少林。久為海內所宗仰。內家祖張三丰。三丰何時人。傳者不一其說。證諸甯波府志明張松溪事略。則三丰為宋之武當丹士。似尚可信。唯謂其拳術得自神授。未免附會。三丰之後。得其眞傳者。至元世祖時。始以山右王宗岳見稱。王氏述三丰遺論。著太極拳經及行功心解等多編。附錄於後說理精妙。言簡而賅。今所流傳者。實宗其說。明黃百家著內家拳法。附錄於後則稱『三丰精於少林。從而翻之。故名內家。』似內家亦出於外家也。黃氏所記拳法。名目繁多。類於外家。唯觀其「練旣熟。不必顧盼擬合、信手而應。」等語。則又與王氏所述太極拳理脗合。然仍是一般拳術。以簡馭繁。由博返約之法。與太極拳術之純以虛靜為主者。不無精粗之別。據黃氏自述。彼所從受業者為王征南氏。征南固宗於松溪者。就甯波府志所載。松溪與少林僧校技一事附錄於後觀之。則松溪所用。固太極功也。第該志復載松溪以七十老人。猶能舉手劈巨石。可見松溪非僅以柔術擅勝。或曰柔之極者。剛自至焉。揆諸孟氏養氣之說。非不可通。然何以黃氏內家拳法。未嘗一論及之。王氏行功心解。雖間有言剛勁者。似亦不專作堅硬解。此中異同。無從考證。殊為憾事。松溪所傳皆南派中人。北派則由王宗岳傳河南蔣發。蔣氏傳懷慶陳長興。傳至京師者以陳氏高足楊露蟬為第一人。得其眞傳者。除楊氏諸子外。有萬春、凌山、全佑、等數人。全佑之子吳師鑑泉。卽著者所從問業者也。古燕許君禹生著太極拳勢圖解。述其流派甚詳。可供參攷。本刊限於篇幅。僅誌其大槪如此。

Bien que les écoles de boxe, par la diversité de leurs positions, se distinguent par leurs noms, la grande division n’est autre que celle des deux écoles, interne et externe. L’école interne privilégie la souplesse : l’énergie est contenue au-dedans. L’école externe privilégie la dureté : l’énergie se montre au-dehors. C’est précisément en cela que les deux diffèrent. L’école externe fleurit à Shaolin, objet depuis longtemps de l’estime du pays. L’école interne remonte à Zhang Sanfeng ; l’époque où vécut celui-ci est rapportée diversement. D’après les Généalogies de la préfecture de Ningbo (甯波府志), à l’article de Zhang Songxi, Zhang Sanfeng était un alchimiste de Wudang de la dynastie Song — ce qui semble croyable, mais le fait de dire qu’il reçut sa boxe par révélation divine relève de la légende. Après Zhang Sanfeng, le premier que l’on cite comme détenteur de la tradition authentique, sous l’empereur Shizu de la dynastie Yuan [Kubilaï], est Wang Zongyue du Shanxi. Wang, exposant la théorie laissée par Zhang Sanfeng, écrivit le Taiji quan jing (太極拳經) et le Xinggong xinjie (行功心解), ainsi que d’autres textes — reproduits en appendice. Leur doctrine est subtile, d’une concision qui embrasse tout, et ce qui se transmet aujourd’hui procède de ses explications.

Huang Baijia, sous les Ming, écrivit la Neijia quanfa (內家拳法, « Méthodes de la boxe interne », reproduite en appendice), où il dit : « Zhang Sanfeng était profond dans l’art de Shaolin ; il le retourna pour créer l’école interne. » Il semble donc que l’école interne procède de l’externe. Les boxe que décrit Huang présente une foule de noms, proches de ceux de l’école externe ; mais si l’on considère ses propos — « une fois le travail bien mûri, plus besoin de regarder pour ajuster ; la main répond d’elle-même » — ils s’accordent avec la théorie du taiji quan exposée par Wang. Cela reste toutefois une boxe ordinaire, la méthode qui ramène le complexe au simple et le vaste à l’essentiel, et elle diffère en finesse du taiji quan, qui repose entièrement sur le vide et le calme. Suivant le témoignage de Huang, son maître était Wang Zhengnan, lequel héritait de Zhang Songxi. Considérant ce que rapportent les Généalogies de Ningbo à propos du combat de Songxi avec un moine de Shaolin (reproduit en appendice), ce que Songxi mettait en œuvre était bien l’ouvrage du taiji. Mais la même source rapporte que Songxi, vieillard de soixante-dix ans, pouvait encore, d’un geste de la main, fendre un rocher : Songxi ne triomphait donc pas par la seule souplesse. On a dit qu’à son point extrême, la douceur produit d’elle-même la dureté ; rapporté à la doctrine de Mencius sur la culture du souffle, cela n’est pas sans s’accorder. Pourquoi alors la Neijia quanfa de Huang n’en parle-t-elle pas ? Et le Xinggong xinjie de Wang, bien qu’il mentionne parfois la dureté de l’énergie, ne semble pas l’entendre au sens de crispation. Cette divergence, ou cette parenté, ne se laisse pas vérifier, et c’est bien dommage.

La lignée de Songxi passa aux gens de l’école du Sud. L’école du Nord, elle, va de Wang Zongyue à Jiang Fa du Henan, puis de Jiang Fa à Chen Changxing de Huaiqing. Le premier à porter l’enseignement à Pékin fut le meilleur disciple des Chen, Yang Luchan. Qui reçurent la tradition authentique ? Outre les fils de Yang : Wan Chun, Ling Shan, Quan You et quelques autres. Le fils de Quan You, mon maître Wu Jianquan, est celui auprès de qui j’ai étudié. Xu Yusheng de Guyan, dans son Taiji quan shi tujie (Illustrations des positions du taiji quan, 1921), a décrit fort en détail ces filiations, et l’on peut s’y reporter ; le présent volume, limité en longueur, n’en donne qu’un aperçu.

Chapitre III : Les mérites du taiji quan (第三章 太極拳之優點)

凡拳術皆有優點。亦皆有弱點。蓋有所專。則必有所偏。其特性固如是也。今之好為軒輊之論者。於其所習之拳術。則推崇之。唯恐不至。反之。則攻擊之。不遺餘力。雖由門戶之見使然。實皆未明拳術之特性也。太極拳以虛靜為主。一切動作。重柔輕剛。喜外壯者每以為病。顧太極拳本以修養精神為其無上功效。其施諸技擊。亦非以力勝。其與外壯功夫相形見絀處。適足以知其特性之所在。與諸家拳術之各有特性。初無二致。爰本此旨。述其優點如左。

Toute boxe a ses mérites et ses points faibles : ce qui a une spécialité a nécessairement une inclinaison — c’est sa nature même. Ceux qui aujourd’hui se plaisent à comparer et à juger portent aux nues la boxe qu’ils pratiquent, sans jamais assez faire ; et par retour, ils attaquent celle des autres de toutes leurs forces. Sans doute y a-t-il là une question de parti pris d’école, mais la vérité est qu’ils n’ont pas compris la nature propre de ces arts. Le taiji quan prend pour maître le vide et le calme ; tous ses mouvements font cas de la souplesse et négligent la dureté. Ceux qui aiment la vigueur extérieure y voient généralement un défaut. Or le taiji quan a pour suprême effet la culture de l’esprit, et, appliqué au combat, il ne vainc pas par la force. Ce en quoi il paraît inférieur aux arts de la force extérieure révèle justement sa nature propre — de même que chaque école a la sienne, sans distinction de principe. Je vais donc, en ce sens, exposer ses mérites.

A. Du point de vue de la santé (甲) 養生方面

1. Cultiver ensemble le corps et l’esprit — 一、身心合修

外功拳以發達肉體為主旨。蓋深信健康之精神。寓於健康之身體也。靜坐功以修養精神為主旨。則謂精神充實。足以改造身體也。分而言之。固各有其是。合而言之。則亦各有所偏。昔達摩大師傳易筋洗髓二經。內家拳主先身後心。皆足證養生之道。貴乎身心兼修。太極拳一入手。卽從身心兩方同時進行。故謂之身心合修。其法詳見王氏行功心解。學者宜自參之。

La boxe externe a pour but de développer le corps, dans la conviction qu’un esprit sain demeure dans un corps sain. La méditation assise a pour but la culture de l’esprit, estimant qu’un esprit plein suffit à transformer le corps. Prises séparément, chacune a son bien-fondé ; prises ensemble, chacune accuse son penchant. Le patriarche Damo transmit jadis les deux classiques du Yijinjing et du Xisui jing ; la boxe interne, elle, met le corps avant l’esprit. Tout prouve que la voie de la santé fait grand cas de la culture simultanée du corps et de l’esprit. Le taiji quan, dès l’abord, fait avancer corps et esprit ensemble : c’est là qu’il cultive les deux. La méthode en est détaillée dans le Xinggong xinjie de Wang, que l’étudiant fera bien de méditer.

2. Des mouvements modérés — 二、動作緩和

劇烈運動。見效雖速。然其流弊。亦不勝言。太極拳一切動作。以柔緩隨和為主。明足以舒展筋骨。暗足以調和氣血。卽舍修養精神而言。亦最合於體育原則。

L’exercice violent donne vite des résultats, mais ses méfaits sont innombrables. Tous les mouvements du taiji quan ont pour principe la souplesse, la lenteur et la conciliation : manifestement, il déplie les os et les tendons ; en secret, il règle l’énergie et le sang. À ne considérer même que la culture de l’esprit, il est le plus conforme aux principes de l’éducation physique.

3. Des positions harmonieuses — 三、姿勢平順

太極拳以立身中正安舒。語見行功心解運勁無過不及。語見太極拳經為其重要原則之一。故一切姿勢。悉任自然。自然者平穩和順之謂也。與劇烈派拳術以險奇為勝者。迥不相同。

Le taiji quan a pour principes essentiels de se tenir droit et à l’aise (Xinggong xinjie) et, en maniant l’énergie, de n’avoir « ni excès ni insuffisance » (Taiji quan jing). Aussi toutes ses positions suivent le naturel ; or le naturel est ce qui est droit, stable et doux. Rien de commun avec les boxe violentes qui l’emportent par l’audace et l’extraordinaire.

4. Un développement naturel — 四、發達自然

人體各部之發達。在生理上均有一定程序。劇烈運動。不合生理程序。最易發生流弊。太極拳行功之時。一動無有不動。一靜無有不靜。語見行功心解於肢體任何部分。皆無偏重之虞。故在生理作用上。有補助之功。無妨害之弊。蓋卽所謂順其自然之性也。

Chaque partie du corps humain se développe selon un ordre physiologique déterminé. L’exercice violent ne s’y conforme pas et engendre aisément des abus. Dans la pratique du taiji quan, « quand l’une bouge, rien ne reste immobile ; quand l’une s’arrête, tout s’arrête » (Xinggong xinjie) : aucune partie du corps n’est surchargee. Aussi, du point de vue physiologique, l’exercice aide sans nuire : c’est ce qu’on appelle suivre la nature propre des choses.

5. Une efficacité thérapeutique — 五、治病特效

拳術有治病之效。固人人所知。唯練劇烈運動。消耗體力過多。弱者不易補充。反屬有礙。太極拳以適應生理變化。為其原則之一。其補助氣血處。純以婉和為主。不使呼吸與循環。絲毫失其常度。故雖有肺病者。亦可練之。而奏奇效。唯病發時仍宜靜養其他可治之病。自更不待言矣。

Que la boxe puisse guérir, chacun le sait. Mais l’exercice violent épuise les forces, que le faible ne reconstituent pas aisément — cela devient même un obstacle. Le taiji quan a pour principe de s’adapter aux variations physiologiques : ce qu’il apporte à l’énergie et au sang repose entièrement sur la douceur, sans jamais troubler d’un rien le cours de la respiration ni de la circulation. Aussi, même un pulmonaire peut s’y exercer et en tirer des effets remarquables. (En pleine crise, il convient bien sûr de se ménager.) Pour les autres pathologies curables, point n’est besoin d’insister.

6. Affiner le tempérament — 六、陶養性情

人之性情不同。皆與體質有關。精神能變化體質。凡稍知心理學者。皆能言之。太極拳重柔道。以虛靜為主。如粗躁滯鈍等弊。均在禁忌之列。故練之旣久。便可於不知不覺中。養成一種優美之習慣。足為佩弦佩韋之助。若富於暴戾氣者。習之尤有明效。

Les tempéraments diffèrent, et tous tiennent à la constitution ; l’esprit peut modifier la constitution, ainsi que quiconque a quelque notion de psychologie en convient. Le taiji quan fait cas de la méthode souple et prend pour maître le vide et le calme : défauts tels que la brusquerie ou la lenteur engourdie sont expressément proscrits. À force de le pratiquer, on contracte sans le savoir une habitude d’élégance, qui sert d’appendice et de frein (le conseil de se ceindre de courroies). Pour qui a une humeur emportée, les effets sont plus nets encore.

B. Du point de vue du combat (乙) 技擊方面

1. Vaincre le mouvement par l’immobilité — 一、以靜制動

兵法重虛實。拳術亦然。拳術之虛實。在勁不在形。我之虛實。我自知之。人之虛實。當其蓄勁未發時。我皆無由知之。故於此時進擊敵人最為不宜。蓋敵人富有伸縮餘地。我若輕進。反為所乘。太極拳於此等處。必任敵人先我發勁、俟其逼近。則用逆來順。受之法。引使入我彀中。然後從而制之。卽打手歌所謂「引進落空合卽出」也則無不應手而仆矣。語云、知彼知己。百戰百勝。皆此以靜制動之妙用也。

L’art de la guerre fait grand cas du vide et du plein ; la boxe aussi. En boxe, le vide et le plein résident dans l’énergie, non dans la forme. Mon vide et mon plein, je les connais ; ceux de l’adversaire, quand il amasse son énergie sans l’avoir encore émise, je n’ai aucun moyen de les connaître. Il est donc très défavorable de l’attaquer en ce moment : il a toute latitude pour se dégager, et si je m’avance à la légère, c’est lui qui me prend. Dans ces cas, le taiji quan laisse l’adversaire émettre son énergie le premier ; une fois qu’il approche, on emploie la méthode du « revenir en lui cédant » pour le recevoir, le faire entrer dans ma sphère et le soumettre. C’est le Dashou ge (Chant de la poussée des mains) : « conduire pour qu’il tombe dans le vide, se rejoindre et le relâcher » — et aussitôt il s’abat en réponse. Comme dit le proverbe : « qui connaît l’autre et se connaît vaincra cent fois en cent combats. » C’est toute la vertu de vaincre le mouvement par l’immobilité.

2. Vaincre la dureté par la souplesse — 二、以柔克剛

自來論拳勁者。每引經義為訓。故於剛柔之分。輒以陰陽二字為其註解。此二字涵義至廣。固足槪括一切。唯初學則鮮有不病其寬泛者。其實凡一種勁。若有抵抗性者。不問其勁之大小。應皆謂之剛勁。反之。若有一種勁。能隨敵勁以為伸縮。而不含抵抗性者。應皆謂之柔勁。柔勁以伸縮性為最要。若無此性。則一遇敵勁。便無復活之望。此種勁可名之曰死勁。剛勁以強為勝。遇強則折。勢所必然。其致敗之由。雖與死勁不同。然其結果。則無以異焉。可見以柔敵剛。猶之以活勁與死勁較。勝敗之數。不卜可知。太極拳以因敵變化。示其神奇。語見十三勢歌蓋卽本乎此理。非習斯術者故神其說也。

Ceux qui discutent l’énergie de la boxe se réfèrent toujours aux classiques ; aussi ramènent-ils la distinction de la dureté et de la souplesse aux deux mots de yin et de yang. Ces termes ont un sens si vaste et si englobant que le débutant les trouve volontiers vagues. En réalité, toute énergie qui contient de la résistance — quelle qu’en soit la grandeur — doit être dite énergie dure (gang jing). À l’inverse, toute énergie qui peut s’étendre et se replier selon l’énergie adverse, sans rien de résistant, doit être dite énergie souple (rou jing). Pour la souple, l’élasticité est essentielle : sans elle, qu’on trouve l’énergie adverse, et plus d’espoir de se ressaisir — une telle énergie mérite le nom d’« énergie morte ». L’énergie dure prétend triompher par la vigueur ; rencontrant plus fort qu’elle, elle se brise, c’est inévitable. L’origine de sa défaite diffère de celle de l’énergie morte, mais le résultat est identique. On voit donc qu’opposer la souplesse à la dureté, c’est comparer énergie vive et énergie morte : l’issue, sans être expert, on la devine. Devant les changements de l’adversaire, le taiji quan montre son prodige — c’est le Shisan shi ge (Chant des treize postures) — et ce principe en est la base ; ce n’est pas un mystère que les praticiens affectent.

3. Vaincre le grand par le petit — 三、以小勝大

此言太極拳破敵之時。常以小力勝大力。蓋太極拳所用之術。着形於外勁蘊於內着與勁能合而用之曰術無形之中。皆以力學為根據。其發勁之時。或先使敵人重心。失其主宰。或利用合力原理。順勢追擊。故無須大力。而敵人自倒。此中妙處。迥非以硬打硬進為勝者所能夢見也.

Il s’agit de ceci : quand le taiji quan brise l’adversaire, c’est souvent une petite force qui défait une grande. Les techniques du taiji quan — la forme se montre au-dehors, l’énergie se cache au-dedans ; lier la technique et l’énergie, voilà l’« art » — se fondent, au sein du sans-forme, sur la mécanique. Au moment d’émettre l’énergie, on fait perdre à l’adversaire la maîtrise de son centre de gravité, ou bien on exploite le principe de la résultante des forces pour poursuivre l’avantage. Nulle grande force n’est nécessaire : l’adversaire chute de lui-même. La merveille en est bien au-delà de ce que peuvent rêver ceux qui gagnent en frappant dur et en avançant de front.

4. Par la souplesse, éviter le danger — 四、以順避害

太極拳用勁之法有二。曰走。曰黏。人剛我柔謂之走我順人背謂之黏語見太極拳經走以化敵。黏以制敵。二者交相為用。乃能變化無窮。太極拳種種動作。俱成圜形。一圜之中。卽含無數走黏。隨機應變。純恃感覺。其最要法則。則不外順之一字。蓋應敵之法。非柔卽剛。用剛則與敵勁逆而不順。不順則無由走。不走則無由化。不化則無由黏。不黏則敵之變動無由感覺。輕進者不審敵勢。以能招架為勝。一遇大力壓迫。未有不創巨痛深者。皆不知用順以避害耳.

Le taiji quan a deux façons d’appliquer l’énergie : céder (zou) et coller (zhan). « L’autre est dur et je suis souple : c’est céder. Je suis à l’aise et l’autre est en difficulté : c’est coller » (Taiji quan jing). Céder sert à neutraliser l’adversaire, coller sert à le soumettre : usés l’un par l’autre, ils varient à l’infini. Tous les mouvements du taiji quan dessinent des cercles, et dans un cercle se logent d’innombrables occasions de céder et de coller. On s’adapte au changement, et l’on ne se fie qu’au toucher. La règle la plus importante ne déborde pas d’un seul mot : céder. Car à l’adversaire on répond par la souplesse ou par la dureté ; user de la dureté, c’est aller contre son énergie, c’est n’être pas fluide ; point de fluidité, point de cession ; point de cession, point de neutralisation ; point de neutralisation, point de collage ; point de collage, plus de perception des changements de l’adversaire. Celui qui avance légèrement, sans examiner la situation, et croit l’emporter en parant, ne rencontre pas de grande poussée sans être durement touché : c’est qu’il ignore que la fluidité sert à éviter le mal.

C. Autres aspects (丙) 其他方面

1. Accessible à tous — 一、人人可練

太極拳人人可練之理由。大略如左。

(一)太極拳一切姿勢。純任自然。平正簡易。毫不費力無論婦孺或老弱。皆可練習。

(二) 太極拳施諸技擊。純以柔順為主。不求力勝。有志技擊而自恨膂力不足者。皆可練習。

(三) 太極拳有治病特效。凡體弱多病而所患並非不治之症者。皆可練習。

(四) 太極拳重意不重形。與任何拳術同練。皆無妨碍。故愛外功者。亦可練習。唯每次練習時。須先練外功拳。後練太極拳耳。

(五) 太極拳主漸進。每日早晚練習。並不費時。如志在修養祇須早晚各盤架子一次每次僅需十分鐘而已若練技擊每日推手半小時卽得益不少故雖餘暇無多。亦可練習。

(六) 太極拳動作極靜。練時並不擾人。需地亦不在多。卽在。旅行中。亦可練習。

Voici les raisons principales pour lesquelles le taiji quan est à la portée de tous :

(i) Toutes ses positions suivent le naturel : droites, simples, peu fatigantes — femmes, enfants, vieillards et faibles peuvent s’y exercer.

(ii) Appliqué au combat, il procède tout entier de la souplesse et ne cherche jamais la victoire par la force ; ceux qui voudraient combattre mais se plaignent de leur manque de vigueur peuvent l’exercer.

(iii) Il a une efficacité contre la maladie ; quiconque est faible ou souvent malade, sans être atteint d’un mal incurable, peut le pratiquer.

(iv) Il attache plus de prix à l’intention qu’à la forme : on peut le pratiquer avec toute autre boxe sans gêne. Les amateurs d’exercices externes peuvent donc le pratiquer aussi, à condition, à chaque séance, de faire d’abord la boxe externe, puis le taiji quan.

(v) Il avance par degrés. Le pratiquer soir et matin ne coûte pas de temps : si l’on se destine à la culture de soi, il suffit de dérouler la forme le matin et le soir (la forme ne prend pas plus de dix minutes) ; si l’on vise le combat, une demi-heure de poussée des mains par jour apporte beaucoup. Même qui a peu de loisirs peut le pratiquer.

(vi) Ses mouvements sont très calmes : ils ne dérangent personne et demandent peu de place ; on peut même les pratiquer en voyage.

2. Plus aisé à travailler — 二、便於演習

凡練技擊。最重演習。如練別種拳術。兩人對手時。各不相讓。最易發生危險。膽小之人。及不勝跌撲之苦者。皆非所願。太極拳有推手法。以為演習應敵之用。其法專練感覺。主化不主攻。若不妄動蠻勁。决無危險之虞。故最便於演習。

En tout art de combat, ce qui importe le plus est de travailler à deux. Dans d’autres boxe, quand deux personnes se font face et qu’aucune ne cède, le danger est prompt : les timides, et ceux qui ne supportent pas (la chute), n’y trouveront pas leur compte. Le taiji quan a l’exercice de la poussée des mains pour s’entraîner à répondre à l’adversaire. Sa méthode n’exerce que le toucher, et tend à neutraliser plutôt qu’à attaquer. Si l’on ne force pas brutalement, le danger est nul : c’est donc ce qu’il y a de plus aisé à travailler.

3. Un intérêt soutenu — 三、趣味濃厚

太極拳種種動作。俱作環形。一環之中。處處有虛實變化。初學不知變化。自無多少虛實。練之旣久。則虛實變化。自能因應咸宜。太極拳一名長拳卽謂其虛實變化如長江大河滔滔不絕也無論單練雙練。均如對奕一般。趣味異常濃厚。行功心解云、「意氣須換得靈、乃有圓活之趣。」蓋卽指此而言也。

Tous ses mouvements tracent des cercles, et dans chaque cercle se jouent partout des échanges du vide et du plein. Le débutant ignorants le changement n’a guère de vide ni de plein ; mais à force, les transformations répondront à chaque circonstance comme il faut. Le taiji quan porte aussi le nom de « long poing » (chang quan) : ses alternances de vide et de plein coulent comme un grand fleuve qui se jette dans la mer, en un flux sans fin. Qu’on le pratique seul ou à deux, c’est comme une partie de go : l’agrément en est exceptionnel. Le Xinggong xinjie dit : « il faut que l’intention et l’énergie échangent avec souplesse, pour prendre la saveur du rond et du vivant » — c’est précisément cela.

Chapitre IV : Le taiji quan et la psychologie (第四章 太極拳與心理學之關係)

太極拳主身心合修。練時務須以心行氣。以氣運身。語見行功心解乃能盡其妙用。此種練法。純以心理作用為其根據。極為眞實可信。蓋吾人精神力量。至為偉大。能使人之生理作用。完全受其支配。其甚者。如篤信宗教之人。能跣足行火上。不畏燙傷。或蹈白刃而不感痛苦。其淺者。如人逢喜事。每覺四周景象。皆饒佳趣。且能增其食欲。是等現象。皆足為心理作用。影響於生理作用之明證。須知吾人神經作用。因其生理組織。有中樞與末梢之分。故所受外界刺戟。亦有感覺與知覺之不同。

感覺者乃神經末梢。受外界刺戟而起之一種單純作用。初無認識外物之力。如聲感於耳。色感於目。以及臭味之於鼻舌。皆為生理上各種感官。所應有之感覺。其作用但能感覺於前。不能想像於後。繼感覺之後。而立卽加以想像者。則為知覺。知覺者乃由感覺之波動。經神經纖維而達於神經中樞。所發生之想像作用也。知覺為吾人種種觀念之發源地。觀念與運動中樞有極密切之關係。如思執物而手自動。見酸梅而口卽流涎。皆為吾人觀念驅使運動中樞。所發生之生理現象。今之催眠術及心靈術等。卽利用此種心理作用。以發揮其不可思議之功效。凡稍知心理學者。皆能言之。太極拳各種姿勢。平淡無奇。練時又不許用力。未練拳術之人所用之力多是蠻力在拳術中謂之僵勁初學之人。不知其意味所在。常易發生厭倦。實皆不知利用心理作用之過。行功心解第一句。卽說以心行氣。蓋卽示我人以最大要訣。無如初練之人、每以為拳術一道。非教師以灌漑方式傳授弟子。則弟子必難得其法術。實為一大誤解。不知教師所負之責任。在能示人以正確之方法而已。若夫術之得與不得。則在學者對於敎師所示之方法。是否忠實練習以為斷。卽如以心行氣一語。原是一正確之方法。而學者多未嘗注意及此。乃欲藉平淡無奇之姿勢。依樣胡蘆。以為入道之階。宜乎其不能有功矣。

然則究應如何。方為合法。以最普通用語說明之。卽所謂想當然耳。想當然者。乃一切動作。吾人應確信其必有當然之效果。而加以想像之謂也。如意欲行氣。則應作行氣想。如意欲沉重。則應作沉重想。如意欲沉氣。則應作氣沉丹田想。推之一切方法。凡有所欲皆應作如是想。此種方法。一經道破。固極簡單。然其效驗。亦非一蹴可幾。十三勢歌所謂「勢勢存心揆用意。得來不覺費功夫。」蓋卽指此而言。故欲見效。必須練習之人。每當行功之際。不問其效果如何。應時時作如是想。無稍間斷。久而久之。由習慣而漸成自然。則一切想像力。能支配生理作用。以遂其心之所欲。實為當然之結果。太極拳經「默識揣摩。漸至從心所欲。」等語。卽與此意相符。學者切勿以空論視之。是為至要。著者初習太極拳。卽深信斯術與心理學極有關係。去歲得一女弟子。練不多時。便著奇效。初頗以為異。嗣知其曾習心靈術。乃益信拙見不虛。惜著者對於心理一學。未嘗深究。故僅能述其大槪如是。亦不知所說當否。甚願海內宏達。進而教之。俾斯術益見昌明。固非著者一人之私幸焉。

Le taiji quan cultive ensemble corps et esprit. En pratiquant, il faut « se servir du cœur pour conduire l’énergie, et de l’énergie pour mouvoir le corps » (Xinggong xinjie) : c’est ainsi qu’on en épuise les merveilles. Cette manière de s’exercer repose tout entière sur le jeu psychique, et n’en est pas moins rigoureusement digne de foi. Car la puissance de notre esprit est immense : elle assujettit entièrement les fonctions physiologiques. Le cas extrême — ces croyants qui marchent pieds nus sur un feu sans redouter la brûlure, ou qui approchent une lame nue sans ressentir la douleur. Le cas bénin — celui qui, en belle fortune, trouve tout autour de lui plein d’agréments et en voit son appétit s’éveiller. Autant de preuves manifestes que le psychique influe sur le physiologique.

On doit savoir que le système nerveux, dans son organisation, se partage en centres et en terminaisons ; aussi les excitations extérieures y donnent-elles lieu soit à une sensation, soit à une perception. La sensation est l’effet simple produit aux terminaisons nerveuses par une excitation extérieure, sans pouvoir d’abord reconnaître l’objet : ainsi la voix frappe l’oreille, la couleur l’œil, l’odeur ou la saveur le nez et la langue. Elle peut sentir au présent, non imaginer au-delà. Vient ensuite, aussitôt la sensation, l’imagination : c’est la perception. La perception naît quand l’onde de la sensation, par les fibres nerveuses, atteint les centres nerveux et produit une image. Elle est la source de nos idées. L’idée entretient un lien étroit avec les centres du mouvement : pensez à saisir un objet, et la main se meut ; voyez une prunelle acide, et la bouche salive. Autant de phénomènes physiologiques où l’idée mène le centre moteur. L’hypnotisme et la « science de l’esprit » d’aujourd’hui ne font qu’exploiter ce jeu psychique pour déployer des effets prodigieux — quiconque a un peu de psychologie peut l’attester.

Les positions du taiji quan sont des plus simples, et il est interdit d’employer la force. (Ceux qui n’ont jamais pratiqué n’usent que de force brute, ce qu’en boxe on appelle « énergie raide », jiang jin). Le débutant, qui n’en saisit pas le sens, se lasse vite : c’est qu’il ignore l’usage du psychique. La première phrase du Xinggong xinjie — « se servir du cœur pour conduire l’énergie » — nous donne déjà le secret capital. Or le débutant croit que l’art de la boxe ne peut s’apprendre que si le maître le verse en lui : c’est une grande erreur. Le maître n’a d’autre devoir que de montrer la méthode correcte ; savoir si l’art est obtenu dépend de l’élève, de la fidélité avec laquelle il pratique la méthode montrée. « Se servir du cœur pour conduire l’énergie » était justement une méthode correcte, mais les élèves n’y prennent garde : ils veulent, à l’aide de positions sans éclat, copier mécaniquement, et croient entrer par là dans la carrière de l’art — il est bien naturel qu’ils n’obtiennent rien.

Qu’y a-t-il donc de légitime ? Dans les termes les plus courants, ce qu’on appelle « tenir pour certain » (xiang dang ran). C’est-à-dire que, dans chaque mouvement, on doit fermement croire à l’effet qu’il doit avoir et l’imaginer. Veut-on faire circuler l’énergie ? que l’on imagine la circulation. Veut-on s’appesantir ? que l’on imagine l’appesantissement. Veut-on faire descendre le souffle ? que l’on imagine le souffle descendant au dantian (丹田). Et ainsi de toute méthode : pour toute intention, on forme cette même pensée. Une fois ce secret dit, la chose est très simple ; mais son efficacité n’arrive pas d’un seul coup. Le Shisan shi ge : « dans chaque posture, garder le cœur et peser l’intention ; le succès vient sans effort » — c’est ce qu’il veut dire. Pour qu’il agisse, il faut que le pratiquant, à chaque séance, sans s’enquérir du résultat, forme constamment cette pensée, sans la moindre interruption. Avec le temps, d’habituel cela devient naturel, et toute imagination peut commander les fonctions physiologiques et accomplir ce que le cœur désire : c’est une conséquence toute naturelle. Le Taiji quan jing : « absorber par la méditation et l’étude, par degrés jusqu’à suivre le désir du cœur » — même idée. L’étudiant ne doit pas traiter ces mots comme des propos vain : c’est essentiel.

Quand je commençai le taiji quan, j’étais déjà convaincu que cet art était lié de près à la psychologie. L’an dernier je reçus une élève qui, en peu de temps, donna des effets étranges. D’abord je m’en étonnai ; apprenant qu’elle avait pratiqué la « science de l’esprit », je crût davantage que mon opinion n’était pas vaine. Manque de chance, je n’ai jamais approfondi l’étude de la psychologie et ne puis ici qu’en exposer le gros ; je ne sais même si ce que j’avance est juste. Je souhaite vivement que les esprits éclairés du pays m’instruisent, pour que cet art brille toujours plus — ce ne sera pas seulement mon bonheur.

Notes

  1. Xu Zhiyi (徐致一, 1892–1968) : disciple de Wu Jianquan, l’un des plus brillants élèves du style Wu. Son Taiji quan qian shuo (1927) fut l’une des premières introductions du taiji quan écrites dans un langage accessible, nourrie aussi bien des classiques que des sciences modernes.
  2. Wu Jianquan (吳鑑泉, 1870–1942) : fondateur du style Wu du taiji quan, fils de Quan You, élève de Yang Luchan. Il enseignait à la Société de recherche en éducation physique de Pékin.
  3. Les huit méthodes de la poussée des mains (八法) : peng (掤, parer), (捋, reculer), ji (擠, presser), an (按, pousser), cai (採, cueillir), lie (挒, fendre), zhou (肘, coude), kao (靠, s’appuyer).
  4. Dantian (丹田) : le « champ du cinnabre », le centre abdominal où descend le souffle.
  5. Daoyin (導引) : anciennes pratiques taoïstes d’étirement et de conduite du souffle, considérées comme une source du taiji quan.
  6. Pei xian pei wei (佩弦佩韋) : allusion au conseil classique de porter des courroies pour rappeler la lenteur ou la tension dont on doit savoir se corriger.

Texte chinois original : 太極拳淺說 (Introduction simple au taiji quan), de Xu Zhiyi, publié en septembre 1927, œuvre du domaine public (l’auteur étant mort en 1968). Traduction française réalisée directement à partir du texte chinois original. Les photographies et la calligraphie reproduites ici sont les planches originales de l’édition de 1927, scannées depuis l’exemplaire numérisé sur la page de Paul Brennan : https://brennantranslation.wordpress.com/2014/08/29/simple-introduction-to-taiji-boxing-taiji-quan-qian-shuo/.