Le Taiji quan lun (太極拳論, « Discours sur le taiji quan ») est le texte fondateur de la théorie du taiji quan. Attribué à Wang Zongyue (王宗岳, XVIIIe–XIXe siècle), il fut transmis au sein de la famille Yang puis publié dans le recueil Hao He zhencang (郝和珍藏) de Li Yiyu (李亦畬, 1881). Le texte chinois, rédigé il y a plus de deux siècles, est dans le domaine public.
Traduction nouvelle réalisée directement à partir du texte chinois original.
太極者,無極而生,陰陽之母也。
Le Taiji naît du Wuji ; il est la mère du yin et du yang.
動之則分,靜之則合。
En mouvement, il se divise ; au repos, il se rassemble.
無過不及,隨曲就伸。
Sans excès ni manque : on suit la courbure, on s’étend vers le droit.
人剛我柔謂之走,我順人背謂之粘。
L’autre est dur et je suis souple : cela s’appelle céder (走). Je suis à l’aise et l’autre est en difficulté : cela s’appelle coller (粘).
動急則急應,動緩則緩隨。
À mouvement rapide, réponse rapide ; à mouvement lent, suivi lent.
雖變化萬端,而理惟一貫。
Bien que les changements soient infinis, le principe demeure un et continu.
由著熟而漸悟懂勁,由懂勁而階及神明。
Par la maîtrise des techniques, on comprend peu à peu le jin (勁, la force interne) ; du jin compris, on s’élève par degrés jusqu’à la clarté spirituelle.
然非用力之久,不能豁然貫通焉。
Mais sans un long travail, on ne peut atteindre la compréhension soudaine et totale.
虛領頂勁,氣沉丹田。
La nuque légère, l’énergie au sommet du crâne ; le souffle descend au dantian.
不偏不倚,忽隱忽現。
Ni incliné ni appuyé ; tantôt caché, tantôt visible.
左重則左虛,右重則右杳。
Si le côté gauche est lourd, le gauche se vide ; si le droit est lourd, le droit s’évanouit.
仰之則彌高,俯之則彌深。
Qu’on s’élève contre lui, il est plus haut ; qu’on plonge contre lui, il est plus profond.
進之則愈長,退之則愈促。
Qu’on avance, il s’allonge ; qu’on recule, il se resserre.
一羽不能加,蠅蟲不能落。
Une plume ne peut s’y ajouter ; une mouche ne peut s’y poser.
人不知我,我獨知人。
L’autre ne me connaît pas ; moi seul je connais l’autre.
英雄所向無敵,蓋皆由此而及也。
Si les héros sont invincibles, c’est qu’ils parviennent à cet état.
斯技旁門甚多,雖勢有區別,概不外乎壯欺弱、慢讓快耳。
Les voies latérales de cet art sont nombreuses ; bien que leurs formes diffèrent, elles reviennent toutes au fort qui opprime le faible, au lent qui cède au rapide.
有力打無力,手慢讓手快,是皆先天自然之能,非關學力而有為也。
La force bat la faiblesse, la main lente cède à la main rapide : ce sont des dons naturels, non le fruit de l’étude et du travail.
察四兩撥千斤之句,顯非力勝。
Voyez l’adage « quatre onces déplacent mille livres » : il est clair qu’on ne vainc pas par la force.
觀耄耋能禦眾之形,快何能為?
Regardez le vieillard qui repousse la foule : que peut la vitesse ?
立如平準,活似車輪。
Se tenir comme une balance ; bouger comme une roue.
偏沉則隨,雙重則滯。
Pencher d’un côté, c’est suivre ; peser des deux côtés, c’est s’engorger.
每見數年純功,不能運化者,率皆自為人制,雙重之病未悟耳。
Souvent, ceux qui après des années de pratique sérieuse ne savent pas transformer sont tous dominés par autrui : ils n’ont pas compris la maladie du double poids.
欲避此病,須知陰陽。
Pour éviter ce défaut, il faut connaître le yin et le yang.
粘即是走,走即是粘。
Coller, c’est céder ; céder, c’est coller.
陽不離陰,陰不離陽,陰陽相濟,方為懂勁。
Le yang ne quitte pas le yin, le yin ne quitte pas le yang ; yin et yang s’entraident : voilà le jin compris.
懂勁後,愈練愈精,默識揣摩,漸至從心所欲。
Une fois le jin compris, plus on pratique, plus on s’affine ; en méditant et en étudiant, on parvient peu à peu à ce que le cœur désire.
本是舍己從人,多誤舍近求遠。
À l’origine, il s’agit de s’oublier soi-même pour suivre l’autre ; beaucoup se trompent en cherchant loin ce qui est près.
所謂差之毫釐,謬之千里。
Comme on dit : un écart d’un cheveu au départ, une erreur de mille li à l’arrivée.
學者不可不詳辨焉。
L’étudiant doit examiner cela avec le plus grand soin.
Notes
- Wang Zongyue : figure semi-légendaire du taiji quan. Son nom est lié aux classiques Taiji quan lun et Taiji quan jing (太極拳經). Les dates exactes restent débattues (XVIIIe ou XIXe siècle).
- Wuji / Taiji : en cosmologie néo-confucéenne, le Wuji (無極, « sans faîte ») précède le Taiji (太極, « faîte suprême »), d’où naissent le yin et le yang.
- Jin (勁) : la force interne conduite par l’intention, distincte de la force musculaire brute (li, 力).
- Quatre onces déploient mille livres (四兩撥千斤) : le principe de levier et de cession qui permet au faible de vaincre le fort.
Source du texte chinois : recueil de Li Yiyu, 郝和珍藏 (1881). Texte dans le domaine public. Traduction française : nouvelle traduction réalisée à partir de l’original chinois pour ce site.