Le Taiji da wen (太極答問, « Questions et réponses sur le taiji quan ») de Chen Weiming (陳微明, 1881–1958) est un ouvrage en forme de dialogue : l’auteur, lettré ancien compilateur au Bureau d’histoire des Qing et élève de Yang Chengfu (楊澄甫) — et brièvement de Yang Shaohou (楊少侯) —, y consigne par questions et réponses l’essentiel de l’enseignement qu’il reçut et de sa propre expérience à la tête de la société Zhirou quanshe (致柔拳社) de Shanghai. Publié en 1929, le livre comprend huit chapitres — origines, postures, poussée des mains (tuishou, 推手), techniques libres (sanshou, 散手), les jin (勁), le daoyin (導引) et la méditation assise, constitution physique et réussite des pratiquants, bienfaits —, suivis d’un chapitre de pratique des postures une à une (附單式練法) et d’annexes (registres des membres, statuts de la société, programme des trois années d’études). Le texte chinois, publié en 1925 pour le premier ouvrage de l’auteur et en 1929 pour celui-ci, est dans le domaine public (l’auteur est mort en 1958).
La présente traduction couvre la préface et les huit chapitres de questions-réponses dans leur intégralité. Le chapitre des postures isolées (dont les explications renvoient à des figures) et les annexes (listes de noms, statuts, programme) sont omis pour des raisons de longueur. Traduction nouvelle réalisée directement à partir du texte chinois original.
Préface
余從永年楊澄甫先生學太極拳八年。以資質魯鈍。故有所疑。輒喜請問。先生亦不憚煩。諄諄誨余。中間先生南游。余曾從少候先生學三月。亦頗聞其緒論。乙丑來滬。創辦致柔拳社。敎授太極拳。當時太極拳之名。知者尚鮮。不謂四年以來。風發雲湧。學者必太極拳之是學。敎者必太極拳之是敎。浸浸乎盛矣。或謂余太極南來。先鋒當屬之君。余何敢當哉。太極拳之普及興盛。可以强種國。固足欣幸。然又恐其泛濫而失其本源。流動而忘其規矩。溷雜而違其精意。是不可不慮也。爰以平日聞諸先生之講說。作為問答若干節。聊以貢於有心于太極者。所不知者。不敢言也。再者每得各方賜書。問函授之法。太極拳運轉圜曲。綿綿不斷。口傳手授。尚難得其準則。何能以筆墨形容。然昔許宣平。傳三十七勢。本是單式練法。今師其意。將太極拳中最要之式擇出。為單練式。詳細敍說。加以圖式。較為簡易可明。雖不連貫。其有益于却病延年。無絲毫之異也。已已秋陳微明識于吉祥輪室
Préface. — J’ai étudié le taiji quan pendant huit ans auprès de M. Yang Chengfu de Yongnian. Comme mon intelligence est lente, dès qu’un doute me venait, j’aimais à le questionner, et lui, sans se lasser de mes questions, m’instruisait avec une bienveillance inépuisable. Entre-temps, mon maître voyagea vers le sud, et j’étudiai alors trois mois auprès de M. Shaohou, recueillant aussi, dans une bonne mesure, ses vues générales. En l’année yichou (1925), je vins à Shanghai et fondai la Société de boxe Zhirou (致柔拳社), où j’enseignai le taiji quan. À cette époque, peu de gens connaissaient encore le nom du taiji quan ; mais voici que depuis quatre ans, comme le vent qui se lève et les nuages qui s’amoncellent, les élèves ne veulent apprendre que le taiji quan, et les maîtres n’enseigner que le taiji quan : il gagne du terrain chaque jour. Certains disent que, le taiji ayant gagné le sud, c’est à moi qu’en revient l’avant-garde — comment oserais-je l’accepter ? Que le taiji quan se répande et prospère, qu’il puisse fortifier la race et l’État, voilà certes de quoi se réjouir. Mais je crains aussi qu’à force de déborder il ne perde sa source, qu’à force de couler il n’oublie ses règles, qu’à force de se mêler il ne trahisse son esprit le plus fin : il faut y prendre garde. Aussi ai-je mis en questions et réponses ce que j’ai entendu des explications des maîtres, pour l’offrir humblement à ceux qui se soucient du taiji. Ce que je ne sais pas, je n’ose pas en parler. Par ailleurs, je reçois souvent de divers lieux des lettres demandant la méthode d’enseignement par correspondance : le taiji quan se meut en cercles et en courbes, en un flux ininterrompu ; même transmis de bouche à oreille et de main à main, il est difficile d’en saisir les critères — comment le décrire par écrit ? Cependant, jadis Xu Xuanping transmit les trente-sept postures, qui étaient à l’origine des exercices pratiqués une à une. Prenant modèle sur cette idée, j’ai choisi les postures les plus importantes du taiji quan pour en faire des exercices isolés, décrits en détail et illustrés de figures, ce qui les rend plus simples à comprendre. Bien qu’elles ne soient pas enchaînées, elles ne diffèrent en rien, pour écarter les maladies et prolonger la vie. — Chen Weiming, écrit à l’automne de l’année jisi (1929), dans la Chambre de la roue auspicieuse.
I. Sur les origines du taiji quan — compléments et mise au point sur les romans
問太極拳果是張三丰所傳乎。
Question. — Le taiji quan a-t-il vraiment été transmis par Zhang Sanfeng ?
答寧波府志載有拳術名目。雖未明言是太極拳。然其中與太極名目同者甚多。黃黎洲所作王征南墓誌銘。述三丰傳授源流甚詳。中間曾傳之寧波葉繼美等。故寧波府志載之也。然則太極拳。自可斷定是三丰所傳無疑。
Réponse. — Les Annales de la préfecture de Ningbo relèvent des arts de boxe qui, sans y être nommément désignés comme taiji quan, comportent beaucoup de dénominations communes avec le taiji. L’épitaphe de Wang Zhengnan composée par Huang Lizhou [Huang Zongxi] raconte en détail la filiation transmise par Zhang Sanfeng, qui passa entre autres par Ye Jimei de Ningbo ; c’est pourquoi les Annales de Ningbo en font mention. On peut donc tenir pour certain que le taiji quan fut bien transmis par Zhang Sanfeng.
問三丰集曾載數傳而至關中王宗。王宗與王宗岳是一人。抑係二人耶。
Question. — Le recueil de Zhang Sanfeng rapporte que la transmission passa par plusieurs maîtres avant d’atteindre Wang Zong du Guanzhong. Wang Zong et Wang Zongyue sont-ils une seule personne ou deux personnes distinctes ?
答王宗及陜西人。宗岳山西人。以為一人者誤也。宗岳先生。大約是淸初時人。王宗則元末明初之人也。
Réponse. — Wang Zong était du Shaanxi, Wang Zongyue du Shanxi : ceux qui les prennent pour un seul homme se trompent. M. Zongyue vivait approximativement au début des Qing ; Wang Zong, lui, vivait à la fin des Yuan et au début des Ming.
問太極拳除張三丰祖師一脉流傳。尚有其他派否。
Question. — En dehors de la lignée issue du patriarche Zhang Sanfeng, le taiji quan a-t-il eu d’autres branches ?
答相傳尚有四派。列之於右。
Réponse. — La tradition en compte encore quatre, que voici :
唐許宣平所傳要訣有八字歌。心會論。周身大用論。十六關要論。功用歌。傳宋遠橋。
— Sous les Tang, Xu Xuanping transmit des formules essentielles — le Chant des huit caractères, le Discours sur l’entendement du cœur, le Discours sur le grand usage du corps entier, le Discours sur les seize points essentiels, le Chant de la mise en œuvre —, transmises ensuite à Song Yuanqiao.
夫子李傳之兪氏。再傳兪淸慧兪一誠兪蓮舟兪岱岩。
— Le maître Li les transmit à la famille Yu, puis à Yu Qinghui, Yu Yicheng, Yu Lianzhou et Yu Daiyan.
韓拱月傳程靈洗。再傳程珌。有用功五誌。四性歸原歌。
— Han Gongyue les transmit à Cheng Lingxi, puis à Cheng Bi. On y trouve les Cinq notes sur l’application du travail et le Chant du retour des quatre natures à l’origine.
殷利亭傳胡鏡子。再傳宋仲殊。
— Yin Liting les transmit à Hu Jingzi, puis à Song Zhongshu.
以上皆別一流派。其詳不可得而記云。
— Ce sont là des branches à part ; on n’en connaît pas le détail.
問河南陳長興所傳弟子。除楊露禪外。尚有他知名者否。
Question. — Parmi les disciples de Chen Changxing du Henan, en dehors de Yang Luchan, y en eut-il d’autres qui se firent un nom ?
答聞尚有河南懷慶府陳淸平者。亦得長興先生之傳。陳傳之武禹讓。武傳之李亦畬。李傳之郝為楨。郝傳之孫祿堂先生。
Réponse. — J’ai entendu dire qu’il y eut aussi Chen Qingping de la préfecture de Huaiqing, au Henan, qui reçut également l’enseignement de M. Changxing. Chen le transmit à Wu Yurang, Wu à Li Yiyu, Li à Hao Weizhen, Hao à M. Sun Lutang.
問不肖生所作江湖奇俠傳。述及楊家。多有詆毀之詞。其所載班侯之事確否。
Question. — Le roman Les chevaliers errants des lacs et des fleuves de Buxiao Sheng parle de la famille Yang avec beaucoup de paroles calomnieuses. Ce qu’il rapporte au sujet de Banhou est-il exact ?
答皆道聽塗說之言。毫不足據。自古文人且相輕。何况不讀書不識字之武夫。故名愈高者。妬之者愈衆。種種不實之傳說。反出於同門之後生。而小說家苦無材料。偶聞一段故事。卽渲染成篇。種種附會。無中生有。只可作為小說觀。然毀人名譽。往往招口舌之禍。亦不可不愼也。
Réponse. — Ce ne sont que propos entendus au hasard des routes, sans aucune valeur. Depuis toujours les lettrés se dénigrent entre eux, à plus forte raison des hommes de poing qui n’ont ni lu ni appris à écrire. Aussi, plus la renommée est haute, plus les jaloux sont nombreux ; et ces fausses légendes sortent même de la génération suivante de la même école. Les romanciers, à court de matière, entendent par hasard un bout d’histoire et l’amplifient en récit : toutes sortes d’extrapolations, du néant tirant l’être. On ne peut les lire que comme des romans. Encore détruire la réputation d’autrui attire-t-il souvent des malheurs de paroles ; il faut y prendre garde.
II. Les postures du taiji quan
問太極拳自攬雀尾至合太極七十餘式。三丰時所傳。卽是如此。抑有所變動耶。
Question. — Le taiji quan compte plus de soixante-dix postures, d’« attraper le moineau par la queue » jusqu’à la « clôture du taiji ». Était-ce ainsi du temps de Zhang Sanfeng, ou y eut-il des changements ?
答聞以前太極拳。是單式練法。而不連貫。不如始于何時。將單練之各式。連為一氣。以愚意揣之。大約始於王先生宗岳。因先生所作太極拳論。有各式之名目。係連為一氣也。故宗岳先生。對於太極拳術。其功絕偉。若不連為一氣。恐早失其傳矣。
Réponse. — J’ai entendu dire qu’autrefois le taiji quan se pratiquait posture par posture, sans enchaînement. On ne sait pas à quelle époque on commença à relier les postures isolées en un seul souffle continu. À mon humble avis, cela commença probablement avec M. Wang Zongyue : car le Discours sur le taiji quan qu’il composa nomme les postures et les tient pour unies en une seule suite. Aussi la contribution de M. Zongyue à l’art du taiji quan est-elle immense ; si l’on n’avait pas relié les postures en un seul souffle, la transmission se serait sans doute perdue depuis longtemps.
問北京練太極拳者。俱是楊家所傳。何以形式又略有不同之處。
Question. — Ceux qui pratiquent le taiji quan à Pékin ont tous reçu la transmission de la famille Yang ; comment se fait-il que leurs formes diffèrent légèrement ?
答形式雖略有不同。其意未嘗不同。其所以略有不同之處。據愚意揣測。蓋有二端。一昔時師徒之分極嚴。心有不明。不敢多問。而為師者。又不肯時演與學者觀之。故不能得最準確之姿式。一雖得準確之姿式。而數傳之後。因各人之性情不同。遂無形變改。自不能覺。故太極非傳者有極精密之敎法。學者有極沈細之研究。不能得也。
Réponse. — Bien que les formes diffèrent légèrement, l’intention n’a jamais différé. Les raisons de ces légères différences, à mon avis, tiennent à deux choses. D’une part, autrefois la séparation entre maître et disciple était très stricte : quand le cœur n’était pas éclairci, on n’osait guère questionner, et le maître, de son côté, ne consentait pas volontiers à montrer sans cesse les postures à l’élève — aussi ne pouvait-on obtenir les postures les plus exactes. D’autre part, même une posture exacte obtenue, après plusieurs transmissions, les tempéraments différant d’une personne à l’autre, elle se modifiait insensiblement sans qu’on s’en aperçoive. Aussi le taiji ne peut-il s’obtenir si celui qui transmet n’a pas une méthode d’enseignement extrêmement précise et si celui qui apprend n’a pas une étude extrêmement profonde et minutieuse.
問然則太極拳之姿式。何者為準確。何者非準確。何從而斷定之乎。
Question. — Alors, parmi les postures du taiji quan, lesquelles sont exactes, lesquelles ne le sont pas, et à quoi le reconnaître ?
答以王宗岳先生所言之立身須中正安舒四字為準。中正者。不偏不倚之謂也。安舒者。自然舒適。不緊張用力者是也。余所作太極拳術之十要。亦為姿式之準則。如頭無虛靈頂勁。兩面傾側摇動。挺胸直立。上重下輕。兩腿雙重。虛實不淸。轉動太快。手法含糊。忽高忽低。兩肩亂動。脚步太小。腰不轉動。皆失其規矩者。總要中正安舒。無處不到。十要之意思。均包涵而不漏。此則雖不能至。亦相去不遠矣。
Réponse. — On prend pour critère les quatre caractères de M. Wang Zongyue : « dans la tenue du corps, il faut être zhongzheng anshu » — droit et centré, paisible et à l’aise. « Droit et centré » veut dire ni penché ni appuyé ; « paisible et à l’aise », naturel et confortable, sans tension ni effort. Les Dix exigences de l’Art du taiji quan que j’ai composé sont aussi des critères pour les postures. Si la tête est sans l’énergie légère qui la suspend au sommet, le visage penche et vacille ; la poitrine tendue et le corps dressé, le haut est lourd et le bas léger ; les deux jambes portant doublement, le vide et le plein ne se distinguent plus ; la rotation trop rapide, les gestes des mains deviennent flous ; montant et descendant brusquement, les épaules s’agitent au hasard ; le pas trop petit, la taille ne tourne plus : tout cela manque aux règles. L’essentiel est d’être droit, centré, paisible et à l’aise, en chaque partie du corps ; le sens des Dix exigences y est contenu tout entier, sans rien omettre. Ainsi, même sans atteindre le but, on n’en est pas loin.
問有人言脚步不可太大。太大則換步不靈。是否。
Question. — Certains disent que le pas ne doit pas être trop grand, car un pas trop grand rend le changement de pieds malhabile. Est-ce vrai ?
答此說亦不錯。惟初練架子時。步須開展。總以兩腿之一直一曲為準則。如左腿直則右腿曲。所曲之腿。以膝與足尖成一垂綫為準。則腰可鬆下。前後轉動。步太小。則腰之轉動亦小。對方來勢如猛。則無消化之餘地。不得不退步矣。如遇路窄。無地可退。則無可如何。如步稍大。以腰轉動。則可化對方之力而還擊之。
Réponse. — Ce propos n’est pas faux. Mais lorsqu’on commence à pratiquer la forme, le pas doit se déployer, ayant pour règle générale une jambe tendue et l’autre fléchie : si la jambe gauche est tendue, la droite est fléchie ; pour la jambe fléchie, le genou doit s’aligner verticalement avec la pointe du pied. Alors la taille peut se détendre vers le bas et tourner d’avant en arrière. Si le pas est trop petit, la rotation de la taille est petite aussi ; si l’attaque de l’autre est violente, on n’a pas d’espace pour la dissoudre et l’on ne peut que reculer. Si l’on se trouve dans un passage étroit sans terrain pour reculer, on ne peut rien y faire ; mais avec un pas un peu plus grand, en tournant la taille, on peut neutraliser la force de l’autre et frapper en retour.
問有人言架子不可太低。然否。
Question. — Certains disent que la forme ne doit pas être trop basse. Est-ce juste ?
答架子低則步大。腰可轉動。架子高則步小。腰之轉動亦小。其高低總以兩腿一直一曲為度。是適中之步。如過於低。則重心下陷。而不能往前。虛實反不能分。太極拳論云。先求開展。後求緊湊。若功夫純熟之時。步法手法。均可收小。神而明之。存乎其人。故其小者。乃由大而來。其高者。由低而來。其緊者。由鬆而來。其斷者。由綿綿而來。如此。則其小者高者緊者斷者。方有把握。不然。則恐遇緊急時。仍不能隨機應變。步法散亂。而不免於窮促也。
Réponse. — Si la forme est basse, le pas est grand et la taille peut tourner ; si la forme est haute, le pas est petit et la rotation de la taille est petite aussi. La hauteur se règle toujours sur une jambe tendue et une jambe fléchie : c’est le pas moyen. Si l’on descend trop bas, le centre de gravité s’enfonce et l’on ne peut plus avancer ; le vide et le plein ne se distinguent plus. Le Discours sur le taiji quan dit : « Cherchez d’abord le déploiement, ensuite le resserrement. » Lorsque le travail est parvenu à maturité, le jeu des pas et celui des mains peuvent se réduire ; l’éclaircissement par l’esprit tient à la personne. Ainsi le petit vient du grand, le haut vient du bas, le serré vient du relâché, le brisé vient du continu. C’est à cette condition que le petit, le haut, le serré et le brisé sont assurés. Sinon, je crains qu’à l’urgence on ne sache encore s’adapter à la circonstance, que le jeu des pas ne se désordonne et qu’on ne finisse dans l’embarras.
問有人言架子不必多練。但習推手。卽可長功夫。然否。
Question. — Certains disent qu’il n’est pas nécessaire de beaucoup pratiquer la forme, que la poussée des mains suffit pour faire progresser le travail. Est-ce vrai ?
答凡輕視架子者。皆未得架子之規矩精意者也。架子為最要之基礎。久久練之。身體方能重如泰山。輕如鴻毛。若不練架子。雖多推手。身體仍有不穩之時。易為人所牽動。
Réponse. — Tous ceux qui méprisent la forme n’ont pas obtenu les règles et l’esprit subtil de la forme. La forme est la base la plus importante : ce n’est qu’en la pratiquant longuement que le corps peut devenir lourd comme le mont Tai et léger comme une plume. Sans la pratique de la forme, même avec beaucoup de poussée des mains, le corps a encore des moments d’instabilité et se laisse facilement entraîner par autrui.
問有人言練太極拳。仍須用力者。然否。
Question. — Certains disent qu’en pratiquant le taiji quan il faut encore user de force. Est-ce juste ?
答太極拳論云。極柔軟。然後極堅剛。太極拳之堅剛內勁。係由柔軟鬆開而生。練架子愈柔軟鬆開。則長內勁愈速。稍有强硬不鬆之處。卽為長內勁之阻礙。蓋鬆開則兩臂容易沈重。不鬆開則兩臂仍是輕浮。是為明證。余所著太極拳術內。已論之詳矣。凡持此說者。大抵天生有點力量。喜恃其力。或習過硬拳。不肯捨棄。故尚不能堅信極柔軟然後極堅剛之說。雖練太極。終不能得太極最精妙之意也。
Réponse. — Le Discours sur le taiji quan dit : « Extrême souplesse, puis extrême fermeté. » La fermeté du jin interne du taiji quan naît de la souplesse et du relâchement. Plus on pratique la forme avec souplesse et relâchement, plus vite croît le jin interne ; le moindre endroit raide et non relâché fait obstacle à sa croissance. Car, relâché, les deux bras deviennent naturellement lourds ; non relâché, ils restent légers et flottants : la preuve en est manifeste. J’en ai déjà discuté en détail dans mon Art du taiji quan. Ceux qui tiennent ce propos ont pour la plupart reçu en naissant quelque force, aiment à s’appuyer sur elle, ou bien ont pratiqué des boxeurs durs qu’ils ne veulent pas abandonner ; aussi ne peuvent-ils croire fermement à la doctrine de l’extrême souplesse suivie de l’extrême fermeté. Même en pratiquant le taiji, ils n’obtiendront jamais son intention la plus exquise.
問敎者用同一敎授之法。而學者之姿勢。有好有醜。其故何也。
Question. — Les maîtres usent de la même méthode d’enseignement, et pourtant les postures des élèves sont les unes belles, les autres laides. D’où vient cela ?
答其醜者。必生硬而有力者也。其好者。必柔軟而不用力者也。譬如范金者。必以熱度使之鎔化。方能隨心所欲。或使之方。或使之圓。均可如意。若以生硬之金鐵。欲硬打成或方或圓之器物。則恐用力甚苦而見功甚遲。故敎拳者。旣令學者。用極大之力。使全身生硬而不易於轉動。而又欲其姿勢之佳善。是欲前而却行也。人之天生氣力。譬如生鐵。必須使之柔軟。久久鍛練。變為精鋼。看似柔軟。堅剛無比。是為太極拳之內勁。
Réponse. — Les laides sont nécessairement raides et pleines de force ; les belles sont nécessairement souples et sans force. Prenons l’exemple du fondeur de métal : il faut chauffer le métal pour le faire fondre, et alors on en fait ce qu’on veut — le rendre carré, le rendre rond, tout réussit. Si l’on prend un fer brut et raide et qu’on veut le forcer à coups de marteau en objet carré ou rond, on se fatigue beaucoup pour des résultats très lents. Aussi le professeur de boxe qui fait employer à l’élève une force extrême, rendant tout le corps raide et difficile à mouvoir, et qui veut en même temps de belles postures, veut avancer en reculant. La force naturelle de l’homme est comme la fonte brute : il faut la rendre souple et la forger longtemps pour la changer en acier fin. Elle paraît souple et elle est d’une fermeté sans égale : c’est le jin interne du taiji quan.
問練太極拳時之頭部應如何。
Question. — Pendant la pratique du taiji quan, comment tenir la tête ?
答頭容正直。不可低而下視。頭低者則精神提不起。
Réponse. — La contenance de la tête doit être droite ; il ne faut ni la baisser ni regarder en bas. Qui baisse la tête ne peut soulever son esprit.
問練太極拳時之眼光如何。
Question. — Pendant la pratique, où porter le regard ?
答眼者神之舍也。眼光有時隨手而行。眼隨手則腰自轉動。有時須向前看。所謂左顧右盼中定是也。左顧右盼則腰轉可化人之勁。前看則中定。將人放出。久練太極拳。則眼光奕奕有神。神光足者。其功夫必深無疑。
Réponse. — L’œil est la demeure de l’esprit. Le regard suit parfois la main : quand l’œil suit la main, la taille tourne d’elle-même. Parfois il faut regarder droit devant : c’est ce qu’on appelle « regarder à gauche, regarder à droite, se fixer au centre ». Regarder à gauche et à droite, c’est tourner la taille pour neutraliser le jin de l’autre ; regarder devant, c’est se fixer au centre et projeter l’autre. À force de pratiquer le taiji quan, le regard devient brillant et plein d’esprit ; qui a l’éclat de l’esprit en abondance a certainement un travail profond.
問練太極拳時。口宜閉宜開。
Question. — Pendant la pratique, la bouche doit-elle être fermée ou ouverte ?
答參同契云。耳目口三寶。閉塞勿發通。太極拳本為動中求靜。輔佐靜功之法。若張口。則呼吸由口。舌燥喉乾。閉口。舌抵上齶。則自生津液。隨時呑嚥。是華池之水。為養生之甘露。凡言宜開口者。則太極拳之好處。完全失之矣。
Réponse. — Le Can tong qi dit : « Les oreilles, les yeux et la bouche sont les trois trésors ; ferme-les et ne les laisse pas s’ouvrir. » Le taiji quan est par nature un art de chercher le calme dans le mouvement, une méthode d’appui pour le travail assis. Si l’on ouvre la bouche, la respiration passe par la bouche, la langue se dessèche et la gorge s’irrite. Bouche fermée, la langue touche le palais supérieur et la salive naît d’elle-même ; on l’avale au fur et à mesure : c’est l’eau de l’étang fleuri, la rosée douce qui nourrit la vie. Quiconque prétend qu’il faut ouvrir la bouche perd entièrement les bienfaits du taiji quan.
問練太極拳時之腰。應如何鬆。
Question. — Pendant la pratique, comment détendre la taille ?
答曰。鬆者。非硬往下壓之意也。硬壓則不易轉動。鬆則轉動可如意。太極拳論云。腰如車輪。此言其活。又曰。腰如纛。此言其正直。腰不下鬆不正直。則臀高聳。不但甚不雅觀。而且尾閭必不能中正。神必不能貫頂。力必不能由背脊而發。
Réponse. — Se détendre ne veut pas dire appuyer raide vers le bas : appuyer raide, on tourne difficilement ; détendu, on tourne à volonté. Le Discours sur le taiji quan dit : « La taille est comme une roue » — cela parle de sa vivacité ; il dit encore : « La taille est comme un étendard » — cela parle de sa droiture. Si la taille ne se détend pas vers le bas et ne se tient pas droite, les fesses se soulèvent : non seulement c’est fort peu élégant, mais le weilü (尾閭, le coccyx) ne peut être centré, l’esprit ne peut monter jusqu’au sommet de la tête, et la force ne peut partir de l’épine dorsale.
問練太極拳用掌時之手指如何。
Question. — Quand on emploie la paume dans le taiji quan, comment tenir les doigts ?
答手指亦宜舒展自然。不可拳屈。又不可太張開。使之硬直。拳屈則氣貫不到指尖。硬直則氣亦不到。兩掌按出時。不可太過膝。過膝則失其重心。嘗見練太極拳者。兩掌按出過度。全身傾出。臀後高聳。此式由於脚步太小。腰不能下之故。足不到而手往前探。不但打人不出。則已身前傾。恐立不。穩打人必須進足貼身。則兩手隨腰略進。人已跌出。此乃全身之勁也。
Réponse. — Les doigts doivent aussi se déployer naturellement : il ne faut ni les replier en poing — le souffle ne parviendrait pas au bout des doigts —, ni les écarter à l’excès jusqu’à les raidir — le souffle n’y parviendrait pas non plus. Quand les deux paumes poussent, elles ne doivent pas dépasser le genou ; au-delà, on perd le centre de gravité. J’ai vu des pratiquants pousser les paumes trop loin, tout le corps penché en avant, les fesses relevées : cette posture vient de ce que le pas est trop petit et que la taille ne peut descendre. Le pied n’atteint pas et la main se tend en avant : non seulement on ne projette pas l’autre, mais son propre corps penche en avant et risque de perdre l’équilibre. Pour frapper, il faut avancer le pied et coller le corps ; alors les deux mains avancent un peu avec la taille et l’autre est déjà projeté : c’est là le jin du corps entier.
問太極拳之蹬脚分脚亦用力否。
Question. — Les coups de pied deng et fen du taiji quan usent-ils aussi de force ?
答太極之腿。乃鬆彈之勁。非生硬之勁也。
Réponse. — Les jambes du taiji ont un jin détendu et élastique, non un jin raide et dur.
問練太極時之神氣態度應如何。
Question. — Pendant la pratique, quelle doit être l’attitude de l’esprit et du souffle ?
答總以神凝氣靜。中正安舒。從容大雅。綿綿不斷為準則。看似輕靈而又極沈重。看似動宕而又極安靜。凡太輕浮流動。或過於劍拔弩張之態。皆未得其精意者也。
Réponse. — Pour règle générale : esprit concentré, souffle calme, droit et centré, paisible et à l’aise, aisé et plein de dignité, continu sans interruption. Cela paraît léger et agile, et c’est extrêmement lourd ; cela paraît mouvant et ondoyant, et c’est extrêmement tranquille. Tout ce qui est trop léger et flottant, ou trop tendu comme l’épée tirée et l’arbalète bandée, n’a pas obtenu l’intention subtile.
問太極拳七十餘式之次序。必須如此。而亦能變動否。
Question. — L’ordre des soixante-dix postures du taiji quan doit-il absolument être celui-là ? Peut-on le changer ?
答相傳之次序如此。其相連接之處。亦極自然。故學者當謹守之。譬如一篇好文字。增一字减一字不可。雖然。文字本有無窮的變化。太極拳亦然。若將各式顚倒。其連接之處。果能自然。又何嘗不可耶。太極拳架子。本是平時練功夫之體。若用時。則又何能刻舟求劍。而必依其次序耶。若然則眞愚之至矣。
Réponse. — L’ordre transmis est celui-là, et les raccords entre les postures sont fort naturels ; l’élève doit donc le garder fidèlement. Prenons un beau texte : on ne peut y ajouter ni en retrancher un seul mot. Pourtant, l’écriture a d’infinies variations, et le taiji quan aussi. Si l’on intervertit les postures et que les raccords se trouvent naturels, pourquoi ne le pourrait-on pas ? La forme du taiji quan est le corps dans lequel on travaille habituellement ; dans l’usage, comment graver le bord du bateau pour y chercher l’épée tombée à l’eau, en s’en tenant obstinément à l’ordre ? Ce serait là le comble de la sottise.
問君所著之太極拳術。當可作為準則。
Question. — L’Art du taiji quan que vous avez écrit peut-il servir de critère ?
答何敢云然。不過余從楊澄甫先生學太極拳時。對於架子之姿勢。頗十分注意。著此書時。每式必問過五六次。方敢下筆。澄甫先生亦敎誨不倦。此書不過代澄甫先生筆述之耳。
Réponse. — Comment oserais-je le dire ? Seulement, quand j’étudiais le taiji quan auprès de M. Yang Chengfu, je faisais grande attention aux postures de la forme ; en écrivant ce livre, je l’interrogeais cinq ou six fois sur chaque posture avant d’oser coucher l’encre. M. Chengfu enseignait sans se lasser. Ce livre n’est que la mise par écrit de ses paroles.
問楊澄甫先生現在所練之架子。與君所作之書。又略有不同者何耶。
Question. — La forme que pratique actuellement M. Yang Chengfu diffère légèrement de celle de votre livre. Pourquoi ?
答澄甫先生現在所練之架子。惟第二次琵琶式後。又添一摟膝抝步。白蛇吐信之後。又將身體屈回如撇身錘後之搬攔錘一樣。此則無甚大關係者也。蓋若遇地方寬闊之處。左右摟膝抝步。本可多打數次。不但左摟膝可加。右摟膝亦可加。琵琶式變搬攔錘。與抝步變搬攔錘。均無不可。至於白蛇吐信之後。澄甫先生敎余之時。本未回身。若敵拳來擊。吾以左手接其肘。以右拳擊其脇下。故稍坐腰卽將拳打出。更為簡便。兩次撇身錘後及彎弓射虎後均係回身。蓋已有三次矣。
Réponse. — Dans la forme qu’il pratique actuellement, seule différence : après la seconde posture du pipa s’ajoute un « brosser le genou en pas croisé », et après le « serpent blanc qui darde sa langue », le corps se replie comme pour le « parer, bloquer, frapper » qui suit le « poing qui détourne le corps ». Cela n’a pas grande importance : si l’on a de la place, on peut répéter plusieurs fois « brosser le genou en pas croisé » à gauche et à droite — on peut ajouter le brossage gauche, on peut aussi ajouter le droit. Passer de la posture du pipa au « parer, bloquer, frapper », ou du pas croisé au « parer, bloquer, frapper », tout est possible. Quant au « serpent blanc qui darde sa langue », quand M. Chengfu me l’enseignait, on ne retournait pas le corps : si l’ennemi frappait, je recevais son coude de la main gauche et frappais ses côtes du poing droit ; en asseyant un peu la taille, le poing partait — c’était plus simple. Après les deux « poing qui détourne le corps » et après « bander l’arc, tirer le tigre », on retourne le corps : cela fait déjà trois fois.
問君所增加之長拳。又將反面之式加入何耶。
Question. — Dans la boxe longue que vous avez ajoutée, pourquoi avoir inclus les postures du côté opposé ?
答若講練功夫。練太極拳已足。長拳本可不練。余因人身之運動。似宜左右平均發育。故將反式加入。諸君以此長拳作體育運動之法觀之。可也。
Réponse. — Pour le travail proprement dit, pratiquer le taiji quan suffit ; la boxe longue peut même être omise. Mais comme le mouvement du corps humain gagne à développer également la gauche et la droite, j’y ai ajouté les postures inversées. Considérez cette boxe longue simplement comme une méthode d’exercice physique.
問太極拳架子如摟膝抝步。必將手往後轉一大圈。然後向前打出。如此迂緩。何能應敵。
Question. — Dans la forme, par exemple « brosser le genou en pas croisé », il faut faire décrire à la main un grand cercle vers l’arrière avant de frapper devant. Si lent et détourné, comment répondre à un ennemi ?
答太極拳之各式。均係圓圈。蓋求其鬆開圓滿。全身轉動。此所以練體也。若求其用。豈能拘定形式。譬如三百六十一度之渾圓體。用時僅用一度。或半度。均無不可。而練體則不可不求其圓滿。若應敵時。亦照練體之迂緩。此眞笨伯之流矣。
Réponse. — Toutes les postures du taiji quan sont des cercles : on cherche le relâchement et la plénitude du cercle, le corps entier qui se meut — c’est ainsi qu’on travaille le corps. Pour l’usage, comment se laisser lier par la forme ? Une sphère complète compte trois cent soixante et un degrés ; dans l’usage, un seul degré, ou même un demi-degré, suffit. Mais pour travailler le corps, il faut exiger le cercle plein. Si, face à l’ennemi, on faisait la même lenteur détournée que dans la pratique, on serait un vrai nigaud.
問老輩練拳之意思。雖不能見。亦有所聞否。
Question. — Nous ne pouvons voir comment les anciens pratiquaient ; en avez-vous entendu parler ?
答聞楊少候先生說。露禪老先生。練單鞭下勢時。以制錢一枚。置於地上。可以用口銜起。又可以以肩靠人之膝。其腰之下如是。班候先生練拳之時。或面現喜色而冷笑。或忽作怒容而發喊。是所謂帶喜怒者也。此則功夫深到而自然顯之於外者。非勉强而可學者。
Réponse. — M. Yang Shaohou racontait : quand le vieux maître Luchan pratiquait le « fouet unique en posture basse », il posait une sapèque sur le sol et pouvait la ramasser avec la bouche ; il pouvait aussi appuyer l’épaule contre le genou d’autrui — tant sa taille descendait. Quand M. Banhou pratiquait la boxe, tantôt son visage s’éclairait d’un sourire froid, tantôt il prenait soudain un air furieux et poussait un cri : c’est ce qu’on appelle « porter en soi la joie et la colère ». Ces choses, fruits d’un travail profond, se manifestent au dehors d’elles-mêmes ; on ne peut les apprendre par contrainte.
III. La poussée des mains
問初學推手。可用力否。
Question. — Au début de la poussée des mains, peut-on user de force ?
答。不可用力。打手歌云。掤捋擠按須認眞。掤捋擠按四字要分淸楚。擠按坐前腿。掤捋坐後腿。先照規矩。每日打數百手。或數千手。則自然兩腿有根。腰極靈活。一年之後。再彼此找勁。(找勁者。彼此不照規矩。隨意攻擊化解)找勁不可太早。太早則喜用力。成為習慣。不能得精巧之意。
Réponse. — On ne doit pas user de force. Le Chant de la poussée des mains dit : « Le peng, le lü, le ji, l’an doivent être pris au sérieux. » Il faut bien distinguer ces quatre caractères : pour le ji et l’an, on s’asseoit sur la jambe avant ; pour le peng et le lü, sur la jambe arrière. D’abord, suivez les règles ; chaque jour, faites des centaines ou des milliers de répétitions, et naturellement les deux jambes prendront racine et la taille deviendra extrêmement souple. Après un an, cherchez alors le jin avec le partenaire (chercher le jin : sans suivre les règles, attaquer et neutraliser à volonté). Ne cherchez pas le jin trop tôt : trop tôt, on prend plaisir à la force, elle devient une habitude, et l’on ne peut obtenir l’intention fine et habile.
問掤捋擠按四字。能包涵無窮之變化耶。
Question. — Ces quatre caractères, peng, lü, ji, an, peuvent-ils contenir d’infinies variations ?
答此四字內含之意思無窮。卽如一按字。有輕靈而進者。有重實而進者。有左重右虛而進者。有左虛右重而進者。有兩手開之意而進者。有兩手合之意而進者。如一擠字。有正擠者。有偏擠者。有加肘擠者。有換手擠者。而用臂之各點。又時時變換。如此點之中心已過。卽改用彼點。節節是曲綫。節節是直綫。處處是黏勁。處處是放勁。所謂曲中求直者是也。又有摺疊而擠者。或翻上摺疊。或翻下摺疊。均隨敵人之意而變換之。如一掤字。或直掤。或橫掤。或在上掤。或在下掤。粘住敵人之臂或手。隨時變換方向。總之不要敵人在我臂上或身上。得有一目的而可以放勁。若敵人將得有目的。卽立時改變其方向。惟須粘住。不可丢離。若敵人丢離。速速打去。所謂逢丢必打是也。如一捋字。有向上捋者。有向下捋者。有平捋者。捋之中有撅。有機會則用。若用勁整快。則手臂或斷矣。
Réponse. — Ces quatre caractères contiennent des significations sans fin. Prenons l’an (pousser) : il y a pousser en avançant légèrement et agilement, pousser en avançant lourdement et solidement, pousser en avançant avec le côté gauche lourd et le droit vide, pousser en avançant avec le côté gauche vide et le droit lourd, pousser en avançant avec l’intention d’écarter les deux mains, pousser en avançant avec l’intention de les joindre. Prenons le ji (presser) : il y a presser de face, presser de biais, presser en y ajoutant le coude, presser en changeant de main ; et les points d’appui du bras changent sans cesse : quand le centre de ce point est dépassé, on passe à l’autre point. Segment après segment, courbes ; segment après segment, droites ; partout le jin qui colle, partout le jin qui projette : c’est ce qu’on appelle « chercher la droite dans la courbe ». Il y a encore presser en pliant : pli retourné vers le haut ou vers le bas, toujours en s’adaptant à l’intention de l’ennemi. Prenons le peng (parer) : peng direct, peng horizontal, peng par en haut, peng par en bas — collé au bras ou à la main de l’ennemi, on change de direction à tout moment. En un mot, il ne faut pas laisser l’ennemi trouver sur mon bras ou sur mon corps un point de mire où il puisse projeter son jin ; s’il est sur le point d’en trouver un, changer aussitôt de direction. Seulement, il faut rester collé, sans le lâcher ni s’en détacher. Si l’ennemi se détache, frappez vite : c’est ce qu’on dit, « à tout lâcher, frapper ». Prenons le lü (rouler) : il y a rouler vers le haut, rouler vers le bas, rouler à l’horizontale ; dans le roulement se trouve le bris ; on l’emploie quand l’occasion s’en présente — si le jin est entier et rapide, le bras de l’autre peut se briser.
問不動步推手與動步推手孰要。
Question. — De la poussée des mains à pas fixes et de celle à pas mobiles, laquelle importe le plus ?
答不動步推手。所以練腰。腰若靈活。化人之勁而有餘。則可不用步。動步推手。兼練腰步。若敵敏捷。則不得不運用步法。與之周旋。旣有腰。而步法又活。則變動方向更速。得機得勢。游刃有餘。
Réponse. — La poussée à pas fixes sert à travailler la taille. Quand la taille est souple au point de neutraliser le jin de l’autre avec de la marge, on peut se passer des pas. La poussée à pas mobiles travaille à la fois la taille et les pas. Si l’ennemi est agile, on ne peut éviter d’employer le jeu des pas pour manœuvrer avec lui. Avec la taille, et le jeu des pas en plus vif, on change de direction plus vite, on saisit l’occasion et l’avantage, la lame trouve de la marge.
問大捋之用如何。
Question. — À quoi sert le grand lü ?
答大捋是走四隅。採挒肘靠。採是採住敵人之手。使之不易變動。挒是用掌挒之。使敵人欲放勁之時而中斷。肘是用肘。靠是用肩。大捋之步法。更大而速。非兩腿有勁。不能輕靈變化。
Réponse. — Le grand lü parcourt les quatre coins et met en œuvre le cai (cueillir), le lie (fendre), le zhou (coude) et le kao (appui). Le cai, c’est saisir la main de l’ennemi pour qu’il ne puisse aisément varier ; le lie, c’est fendre de la paume pour interrompre l’ennemi au moment où il veut projeter son jin ; le zhou, c’est le coude ; le kao, c’est l’épaule. Les pas du grand lü sont plus grands et plus rapides ; sans force dans les deux jambes, on ne peut varier avec agilité.
問除掤捋擠按採挒肘靠八法之外。尚有他法否。
Question. — En dehors des huit méthodes peng, lü, ji, an, cai, lie, zhou, kao, y en a-t-il d’autres ?
答聞尚有抓筋按脉。閉穴截膜。擒拏崩放。抖擻切錯。諸法。余不過略聞其名。尚未知其用也。
Réponse. — J’ai entendu dire qu’il y a encore : saisir les tendons, presser les veines, fermer les points, trancher les membranes, saisir et verrouiller, rompre et lâcher, secouer, couper et décaler. Je n’en connais que les noms ; je n’en sais pas encore l’usage.
問推手全不用力。若敵力太大。直逼吾身。將奈之何。
Question. — Dans la poussée des mains on n’use jamais de force ; mais si la force de l’ennemi est trop grande et qu’il presse droit sur mon corps, que faire ?
答推手雖不用力。然練之數年。自然生一種掤勁。此種掤勁。並非有意用力。而敵人之力。自能掤住。不能近身。初學者鬆開練習數年。使全身毫無殭硬之處。亦可練習掤勁推手。雖用掤勁。須隨腰轉。俗亦謂之老牛勁。
Réponse. — Bien que la poussée des mains n’use pas de force, après plusieurs années de pratique naît naturellement une sorte de jin de peng : ce jin n’est pas une force volontaire, et pourtant la force de l’ennemi est parée d’elle-même, sans pouvoir approcher du corps. Le débutant se relâche et pratique quelques années jusqu’à ce que le corps n’ait plus le moindre endroit raide ; il peut alors pratiquer aussi la poussée des mains en jin de peng. Même en usant du peng, il faut suivre la rotation de la taille ; dans le langage courant, on l’appelle aussi le « jin du vieux bœuf ».
問太極拳推手之意以何為宗。
Question. — Sur quoi fonder le sens de la poussée des mains du taiji quan ?
答自以王宗岳先生太極拳論為宗。若違乎太極拳論之意者。則敢斷言其錯誤。
Réponse. — Il faut se fonder sur le Discours sur le taiji quan de M. Wang Zongyue. Tout ce qui contredit le sens du Discours est, j’ose l’affirmer, erroné.
問太極拳論之外。尚有發揮精意者否。
Question. — En dehors du Discours sur le taiji quan, y a-t-il d’autres écrits qui développent l’intention subtile ?
答有李亦畬先生之五字訣。發揮拳論之意。亦甚扼要。茲錄其訣如下。一曰心靜。心不靜則不專一。一舉手。前後左右。全無定向。起初舉動。未能由已。要悉心體認。隨人所動。隨屈就伸。不丢不頂。勿自伸縮。彼有力。我亦有力。我力在先。彼無力。我亦有力。我意仍在先。(按此數語。略有語病。應云無論。彼有力無力。我之意總在彼先。)要刻刻留心。挨何處。心要用在何處。須向不丢不頂中討消息。從此做去。一年半載。便能施于身。此全是用意。不是用勁。久之則人為我制。我不為人制矣。二曰身靈。身滯則進退不能自如。故要身靈。舉手不可有呆像。彼之力方礙我皮毛。我之意已入彼骨裏。兩手支撑。一氣貫穿。左重則左虛而右已去。右重則右虛而左已去。氣如車輪。週身俱要相隨。有不相隨處。身便散亂。便不得力。其病於腰腿求之。先以心使身。從人不從已。後身能從心。由已仍從人。由已則滯。從人則活。能從人。手上便有分寸。秤彼勁之大小分厘不錯。權彼來之長短毫髮無差。前進後退。處處恰合。工彌久而技彌精。三曰氣歛。氣勢散漫。便無含蓄。身易散亂。務使氣歛入骨。呼吸通靈。周身罔間。吸為合為蓄。呼為開為發。(按先天之呼吸之體。吸開呼合。後天呼吸之用。吸合呼開。)蓋吸則自然提得起。亦拏得人起。呼則自然沈得下。亦放得人出。此是以意運氣。非以力運氣也。四曰勁整。一身之勁。練成一家。分淸虛實。發勁要有根源。勁起於脚根。主宰於腰。形於手指。發於脊背。又要提起全副精神。於彼勁將出未發之際。我勁已接入彼勁。恰好不後不先。如皮燃火。如泉湧出。前進後退。無絲毫散亂。曲中求直。蓄而後發。方能隨手奏效。此謂借力打人。四兩撥千斤也。五曰神聚。上四者俱備。總歸神聚。神聚則一氣鼓鑄。練氣歸神。氣勢騰挪。精神貫注。開合有數。虛實淸楚。左虛則右實。右虛則左實。(按此係指自身之虛實而言。)虛非全然無力。(按此力字改作意字佳。)氣勢要有騰挪。實非全然占煞。精神要貴貫注。力從人借。氣由脊發。胡能氣由脊發。氣向下沈。由兩肩收入脊骨。注於腰間。此氣之由上而下也。謂之合。由腰形於脊骨。布於兩膊。施於手指。此氣之由下而上也。謂之開。合便是收。開便是放。能懂得開合。便知陰陽。到此地位。工用一日。技精一日。漸至從心所欲。罔不如意矣。尚有撒放密訣四句。一曰擎。擎開彼身借彼力。中有靈字。二曰引。引到身前勁始蓄。中有歛字。三曰鬆。鬆開我勁勿使屈。中有靜字。四曰放。放時腰脚認端的。中有整字。以上乃李亦畬先生所傳。亦甚精要。
Réponse. — Il y a la Formule des cinq caractères de M. Li Yiyu, qui développe le sens du Discours sur la boxe de façon fort essentielle. La voici. Premièrement, le cœur calme. Si le cœur n’est pas calme, il n’est pas concentré sur une seule chose : dès qu’on lève la main, devant, derrière, à gauche, à droite, tout est sans direction fixe. Au début, le mouvement ne peut pas encore venir de soi : il faut s’appliquer à éprouver par le corps, suivre le mouvement de l’autre, céder dans la courbure et vous étendre dans le droit, ne pas se détacher, ne pas s’opposer, ne pas s’étendre ni se replier de soi-même. Quand l’autre a de la force, j’ai aussi de la force, et ma force précède la sienne ; quand l’autre n’a pas de force, j’ai aussi de la force, et mon intention précède encore la sienne. (Ces quelques mots ont un léger défaut de rédaction ; il faudrait dire : que l’autre ait de la force ou n’en ait pas, mon intention est toujours avant la sienne.) Il faut être attentif à chaque instant : là où l’autre m’approche, là doit se porter le cœur. C’est dans le ne-pas-se- détacher-ne-pas-s’opposer qu’il faut chercher la clef. En pratiquant ainsi, en un an ou deux, cela s’applique au corps. Tout cela est affaire d’intention, non de jin ; avec le temps, l’autre est sous mon contrôle, et je ne suis plus sous le sien.
Deuxièmement, le corps agile. Si le corps est engourdi, avancer et reculer ne se font pas librement ; il faut donc le corps agile. En levant les mains, point d’air figé. La force de l’autre vient à peine de gêner ma peau que mon intention est déjà entrée dans ses os ; les deux mains se soutiennent, un seul souffle les traverse. S’il pèse à gauche, la gauche se vide et la droite est déjà partie ; s’il pèse à droite, la droite se vide et la gauche est déjà partie. Le souffle est comme une roue ; tout le corps doit l’accompagner. Là où il n’accompagne pas, le corps se désordonne et l’on n’a plus de force : c’est dans les reins et les jambes qu’il faut chercher la maladie. D’abord, commander le corps par le cœur, suivre l’autre et non soi ; ensuite, le corps peut suivre le cœur, et ce qui vient de soi suit encore l’autre. Venir de soi, c’est l’engourdissement ; suivre l’autre, c’est la vie. Quand on sait suivre l’autre, la main a du discernement : elle pèse la grandeur du jin de l’autre sans se tromper d’un centième, elle mesure la longueur de son attaque sans faillir d’un cheveu ; avancer, reculer, tout concorde. Plus le travail dure, plus la technique s’affine.
Troisièmement, le souffle recueilli. Si l’allure du souffle s’éparpille, il n’y a plus de retenue et le corps se désordonne facilement. Il faut faire que le souffle se recueille jusque dans les os, que la respiration devienne pénétrante et subtile, sans interruption dans tout le corps. L’inspiration est fermeture et réserve ; l’expiration est ouverture et émission. (Dans la forme du souffle inné, inspirer ouvre et expirer ferme ; dans l’usage du souffle acquis, inspirer ferme et expirer ouvre.) Car en inspirant on soulève naturellement, et l’on peut aussi soulever l’autre ; en expirant on descend naturellement, et l’on peut aussi projeter l’autre. C’est mouvoir le souffle par l’intention, non par la force.
Quatrièmement, le jin entier. Le jin de tout le corps, travaillé, devient une seule famille ; le vide et le plein bien distingués. L’émission du jin doit avoir une racine : le jin part du talon, est gouverné par la taille, se manifeste dans les doigts, s’émet par l’épine dorsale. Il faut aussi soulever toute sa vigueur d’esprit : au moment où le jin de l’autre va sortir sans être encore émis, mon jin a déjà rejoint le sien, ni trop tôt ni trop tard, comme le feu qui prend à la peau, comme la source qui jaillit. Avancer, reculer, sans le moindre désordre ; chercher la droite dans la courbe, réserver puis émettre : alors chaque mouvement porte son fruit. C’est ce qu’on appelle « emprunter la force pour frapper l’homme, quatre onces déplacent mille livres ».
Cinquièmement, l’esprit concentré. Quand les quatre précédents sont réunis, tout se ramène à l’esprit concentré. L’esprit concentré, le souffle est fondu d’un seul coup, le souffle travaillé retourne à l’esprit ; l’allure du souffle est mobile, la vigueur d’esprit est tendue. L’ouverture et la fermeture ont leurs nombres ; le vide et le plein sont clairs : la gauche vide, la droite pleine ; la droite vide, la gauche pleine. (Cela concerne le vide et le plein de son propre corps.) Le vide n’est pas l’absence totale de force (il vaudrait mieux dire : d’intention) — l’allure du souffle doit rester mobile ; le plein n’est pas l’occupation totale — la vigueur d’esprit doit rester tendue. La force s’emprunte à l’autre, le souffle s’émet par l’épine dorsale. Comment le souffle s’émet-il par l’épine ? Le souffle descend, se recueille des deux épaules dans la colonne, et se concentre dans les reins : ce souffle qui va de haut en bas s’appelle fermeture. Puis, des reins, il se manifeste dans la colonne, se répand dans les deux bras et s’applique aux doigts : ce souffle qui va de bas en haut s’appelle ouverture. Fermer, c’est recueillir ; ouvrir, c’est lâcher. Qui comprend l’ouverture et la fermeture connaît le yin et le yang. Parvenu à ce point, chaque jour de travail affine la technique d’un jour, jusqu’à faire ce que le cœur désire, sans rien qui ne réponde.
Il y a encore le Secret de l’émission en quatre phrases. Premièrement, soulever : soulever le corps de l’autre en empruntant sa force — il y a là le caractère ling (agile). Deuxièmement, attirer : attirer l’autre devant soi, et alors seulement le jin se réserve — il y a là le caractère lian (recueilli). Troisièmement, relâcher : relâcher mon jin sans le laisser ployer — il y a là le caractère jing (calme). Quatrièmement, lâcher : au moment de lâcher, la taille et les pieds reconnaissent le vrai — il y a là le caractère zheng (entier). Tout ce qui précède vient de M. Li Yiyu, et c’est aussi fort essentiel.
問二人比手之時。究以身壯力大為占便宜。然否。
Question. — Quand deux hommes se mesurent, celui qui est fort de corps et grand de force a-t-il vraiment l’avantage ?
答二人比手。亦猶用兵。多算勝少算。無算者雖勇必敗。比手則意多者勝。無意者敗。蓋彼用之力。我知之甚悉。我用之意。虛實無定。奇正相生。一意方過二意又發。二意方過。三意又發。老子所謂一生二。二生三。三生萬物。變化無窮。喜用力者。必為力所拘。不能隨時隨處變化。用意者。屈伸自由。縱橫莫測。機至發動。如電光之閃炸彈之發。彼雖跌出。尚不知所以然。此意之勝於力無疑也。
Réponse. — Deux hommes qui se mesurent, c’est comme faire la guerre : qui calcule beaucoup l’emporte sur qui calcule peu ; qui ne calcule pas, si brave soit-il, est vaincu. Au combat, celui qui a beaucoup d’intention gagne, celui qui n’en a pas perd. Car la force qu’il emploie, je la connais fort bien ; et l’intention que j’emploie n’a ni vide ni plein fixes : l’ordinaire et le surprenant s’engendrent l’un l’autre. Une intention vient de passer, une deuxième se déclenche ; la deuxième vient de passer, une troisième se déclenche. Comme dit Laozi : « Un engendre deux, deux engendre trois, trois engendre les dix mille êtres » — les variations sont sans fin. Qui aime la force est nécessairement prisonnier de la force, incapable de varier selon le temps et le lieu. Qui use de l’intention fléchit et s’étend librement, imprévisible dans tous les sens ; l’occasion venue, il se déclenche comme l’éclair qui brille, comme la bombe qui éclate : l’autre est projeté sans même savoir pourquoi. Que l’intention l’emporte sur la force, il n’y a pas de doute.
問推手聽勁。(知覺對方用力之方向長短。謂之聽勁。)祇用兩臂。他處亦須聽勁否。
Question. — Dans la poussée des mains, l’écoute du jin (percevoir la direction et la longueur de la force de l’autre, voilà ce qu’on appelle écouter le jin) n’emploie-t-elle que les deux bras ? Faut-il aussi écouter le jin ailleurs ?
答聽勁功夫。先練習兩臂。久而久之。全身皆須練習聽勁。粘在何處。其處皆有知覺。皆能懂勁。敵掌或拳。挨近吾身。皆能化去其力。使之落空。方能謂之眞懂勁也。
Réponse. — Le travail de l’écoute du jin s’exerce d’abord aux deux bras ; avec le temps, tout le corps doit l’exercer. Où que l’on colle, là doit être la perception, là doit se comprendre le jin. Quand la paume ou le poing de l’ennemi approche de mon corps, tout point sait neutraliser sa force et la faire tomber dans le vide : alors seulement on peut parler de vraiment comprendre le jin.
問粘住敵人。一動手彼卽跌出。是用何法。
Question. — Collé à l’ennemi, d’un seul geste il est projeté. Par quelle méthode ?
答太極拳論云。有上卽有下。有前卽有後。有左卽有右。此三語最宜注意。所謂誘之以利。攻其不備者也。孫武子曰。備前則後寡。備後則前寡。備左則右寡。備右則左寡。無所不備。則無所不寡。寡者不備之意也。蓋備前則忘後。吾攻前正所以攻後。備左則忘右。吾攻左正所以攻右。與兵法正同矣。
Réponse. — Le Discours sur le taiji quan dit : « S’il y a le haut, il y a le bas ; s’il y a l’avant, il y a l’arrière ; s’il y a la gauche, il y a la droite. » Ces trois phrases méritent la plus grande attention : c’est ce qu’on appelle « l’attirer par un profit, l’attaquer où il ne se garde pas ». Sunzi dit : « Garde l’avant, l’arrière est dégarni ; garde l’arrière, l’avant est dégarni ; garde la gauche, la droite est dégarnie ; garde la droite, la gauche est dégarnie ; garder partout, c’est être dégarni partout. » Dégarni veut dire non gardé. Car garder l’avant, c’est oublier l’arrière : attaquer l’avant, c’est justement attaquer l’arrière ; garder la gauche, c’est oublier la droite : attaquer la gauche, c’est justement attaquer la droite. C’est exactement l’art de la guerre.
問不粘亦可聽勁否。
Question. — Peut-on écouter le jin sans coller ?
答亦或有此理。內家拳不外練精化氣。練氣化神。練神還虛。三種境界。若能練精化氣。則體魄堅剛。外力不入。若能練氣化神。則飛騰變化。意動形隨。若能練神還虛。則人我兩忘形神俱遣。至此境界。雖不粘而亦能制人矣。
Réponse. — Il y a bien de cela. La boxe interne n’est rien d’autre que trois degrés : travailler l’essence pour la transformer en souffle, travailler le souffle pour le transformer en esprit, travailler l’esprit pour le ramener au vide. Si l’on sait transformer l’essence en souffle, le corps devient ferme et dur, la force extérieure n’y entre pas. Si l’on sait transformer le souffle en esprit, on s’élève et l’on varie : l’intention bouge et la forme suit. Si l’on sait ramener l’esprit au vide, autrui et moi sont oubliés l’un et l’autre, la forme et l’esprit sont également abandonnés. Parvenu à ce degré, on peut maîtriser l’autre sans même coller.
問八卦掌步行圜式。移步換形。變化無窮。不知太極亦有圓轉之步法否。
Question. — La marche circulaire du bagua zhang, déplaçant le pas et changeant de forme, varie sans fin. Le taiji a-t-il aussi des pas qui tournent en rond ?
答昔楊少侯先生。曾敎余二人右手相粘。由下往上畫一圓圈。兩人之步。亦作圓形向右旋轉。右步在內。一起一落。仍在原處。左步前邁。步落地極輕。所謂邁步如猫形者是也。左手相粘。則左步在內。右步前邁。向左旋轉。此係二人粘手練習。聽勁之意。亦在其內。而移步換形。步法之變法。與八卦無異。
Réponse. — Jadis M. Yang Shaohou m’enseigna ceci : deux personnes collent leurs mains droites et tracent un cercle de bas en haut, pendant que les pas, eux aussi, décrivent un cercle en tournant vers la droite : le pied droit est à l’intérieur, se lève et se pose, toujours à la même place ; le pied gauche avance, et le pas se pose extrêmement léger — c’est ce qu’on appelle « avancer comme le chat ». Si l’on colle les mains gauches, le pied gauche est à l’intérieur, le droit avance, et l’on tourne vers la gauche. C’est un exercice de mains collées à deux, où l’écoute du jin est aussi contenue ; et le déplacement du pas changeant la forme, les variations du jeu de pieds, ne diffèrent en rien du bagua.
問黃百家內家拳法有應敵打法色名若干。如長拳滾砍。分心十字。擺肘逼門。迎風鐵扇。異物投先。推肘捕陰。彎心杵肘。舜子投井。剪腕點節。紅霞貫日。烏雲掩月。猿猴獻菓。綰肘裹靠。仙人照掌。彎弓大步。兌換抱月。左右揚鞭。鐵門閃。柳穿魚。滿肚疼。連技箭。一提金。雙架筆。金剛跌。雙推窗。順牽羊。亂抽麻。燕抬腮。虎抱頭。四把腰等名目。今之太極拳。亦有之否。
Question. — Les Méthodes de boxe interne de Huang Baijia énumèrent des techniques de combat aux noms colorés : poing long et tranchant roulé, croix qui fend le cœur, coude balancé qui force la porte, éventail de fer contre le vent, lâcher pour jeter d’abord, pousser le coude et saisir le bas-ventre, poitrine creusée et pilon du coude, Shun jeté dans le puits, cisailler le poignet et frapper les articulations, nuage rouge perçant le soleil, nuage noir voilant la lune, le singe offre un fruit, enrouler le coude et s’envelopper pour s’appuyer, l’immortel montre sa paume, grand pas de l’arc bandé, échanger pour étreindre la lune, lever le fouet à gauche et à droite, la porte de fer qui claque, le saule enfile le poisson, ventre plein de douleur, flèches enchaînées, soulever une once d’or, tenir le pinceau à deux mains, la chute du vajra, pousser la fenêtre à deux mains, tirer le mouton, tirer le chanvre en désordre, l’hirondelle relève la joue, le tigre serre sa tête, saisir la taille des quatre côtés, et ainsi de suite. Le taiji quan d’aujourd’hui a-t-il cela aussi ?
答此皆用法之名。太極拳用法。聽人之勁。隨機應變。本無定法。昔時以形之近似而假以名。歷時旣久。未敢强解以說。然其用法。未必盡失其傳也。其要為敬緊徑勁切五字。敬者。時時留意。不敢散漫也。緊者。卽粘連逼緊之意也。徑者。近也。用最近捷之法也。勁者。堅剛之意。極柔軟然後極堅剛也。切者。相密切而不丢離也。
Réponse. — Ce sont là des noms d’emplois. L’emploi dans le taiji quan, c’est écouter le jin de l’autre et répondre selon les circonstances ; il n’y a point de méthode fixe. Jadis, on prêtait des noms d’après la ressemblance des formes ; le temps a passé, je n’ose forcer l’explication. Pourtant l’usage n’en est pas nécessairement perdu : l’essentiel tient en cinq caractères — jing (respectueux), jin (serré), jing (direct), jin (ferme), qie (collé). Respectueux : être attentif à chaque instant, ne pas se laisser aller. Serré : l’intention de coller, de s’enchaîner et de presser. Direct : le proche, employer la méthode la plus courte et la plus rapide. Ferme : l’idée de dureté — extrême souplesse, puis extrême fermeté. Collé : être intimement en contact, sans se détacher ni lâcher.
問太極拳必求其柔。柔之利益何在。
Question. — Le taiji quan exige absolument la souplesse. Quel en est le bénéfice ?
答求其柔者。所以使全身能撤散而不連帶也。假如推其手。手動而肘不動。推其肘。肘動而肩不動。推其肩。肩動而身不動。推其身。身動而腰不動。推其腰。腰動而腿不動。故能穩如泰山。若放人之時。則又由脚而腿而腰而身而肩而肘而手連為一氣。故能去如放箭。若不能柔。全身成一整物。力雖大。然更遇力大於我者。推其一處。則全身皆立不穩矣。柔之功用豈不大哉。故能整能散。能柔能剛。能進能退。能虛能實。乃太極拳之妙用也。
Réponse. — Chercher la souplesse, c’est faire que le corps entier puisse se défaire, chaque partie sans entraîner l’autre. Supposez qu’on pousse sa main : la main bouge et le coude ne bouge pas ; qu’on pousse son coude : le coude bouge et l’épaule ne bouge pas ; qu’on pousse son épaule : l’épaule bouge et le corps ne bouge pas ; qu’on pousse son corps : le corps bouge et la taille ne bouge pas ; qu’on pousse sa taille : la taille bouge et la jambe ne bouge pas. Aussi peut-il être stable comme le mont Tai. Mais quand il projette l’autre, du pied à la jambe, à la taille, au corps, à l’épaule, au coude, à la main, tout s’enchaîne en un seul souffle : l’autre part comme une flèche qu’on décoche. Si l’on ne peut être souple, le corps entier devient un seul bloc : la force peut être grande, mais si l’on rencontre plus fort que soi et qu’on pousse un seul endroit, tout le corps perd l’équilibre. La fonction de la souplesse n’est-elle pas grande ? Savoir s’unir et savoir se défaire, savoir être souple et savoir être ferme, savoir avancer et savoir reculer, savoir être vide et savoir être plein : voilà l’usage merveilleux du taiji quan.
問太極拳不用抵抗力。何以推不能動。
Question. — Le taiji quan n’use pas de force de résistance ; comment se fait-il qu’on ne puisse pas le faire bouger en le poussant ?
答太極拳雖不用抵抗力。然不用力而練出之掤勁。極為圓滿。不但兩臂有之。全身處處皆有。故功夫深者。彼雖有時不用化勁。而亦推之不動。其抵抗力實為極大。此非有意之抵抗。所謂重如泰山者是也。
Réponse. — Bien que le taiji quan n’use pas de force de résistance, le jin de peng travaillé sans force est extrêmement rond et plein : il n’est pas seulement dans les deux bras, il est en chaque point du corps. Aussi, chez qui a un travail profond, même sans employer parfois le jin de neutralisation, on ne le fait pas bouger en le poussant ; sa force de résistance est en réalité très grande, mais ce n’est pas une résistance volontaire : c’est ce qu’on appelle « lourd comme le mont Tai ».
問有時用力推之。而覺無有何耶。
Question. — Parfois on pousse de toutes ses forces et l’on sent comme rien. Pourquoi ?
答。此卽是化勁。能不丢不頂。其長短緩急均與來者適合。如捕風捉影。處處落空。看是甚輕。而不知乃是提起全付精神。運用腰腿。所謂輕如鴻毛者是也。
Réponse. — C’est le jin de neutralisation. Sans se détacher ni s’opposer, on accorde longueur et vitesse à ce qui vient : comme saisir le vent, attraper l’ombre, tout tombe dans le vide. Cela paraît fort léger, et l’on ne sait pas que c’est soulever toute sa vigueur d’esprit et mettre en œuvre la taille et les jambes : c’est ce qu’on appelle « léger comme une plume ».
問推手之拿法如何。
Question. — Qu’en est-il des saisies dans la poussée des mains ?
答太極之拿。並非用大力按住。使之不能動也。其原理有三。一所拿之直綫方向。能背住對方之力。不能用力翻過。二對方之力雖大。我不與抵抗。略隨之起。轉一圓圈。則彼力自斷。復隨我之曲綫而轉至原處。不能翻過。此皆含有幾何及力學之理。三內勁充足。雖輕輕粘住。對方亦不能動。一二法也。三勁也。知法而無勁。有勁而不知法。皆不能拿人。皆不可缺者也。
Réponse. — La saisie du taiji ne consiste pas à maintenir l’autre par une grande force pour l’empêcher de bouger. Ses principes sont au nombre de trois. Premièrement, saisir selon la ligne droite de la direction de l’autre peut tourner le dos à sa force : il ne peut la retourner par la force. Deuxièmement, même si la force de l’autre est grande, je ne lui résiste pas ; je la suis un peu en la soulevant et en tournant un cercle : sa force se coupe d’elle-même, puis suit ma courbe et revient à la place d’origine, sans pouvoir se retourner. Ces deux cas contiennent des principes de géométrie et de mécanique. Troisièmement, si le jin interne est en abondance, même en collant tout doucement, l’autre ne peut bouger. Les deux premiers sont des méthodes, le troisième est du jin. Connaître la méthode sans le jin, ou avoir le jin sans connaître la méthode : dans les deux cas on ne peut saisir l’autre. Les deux sont indispensables.
問太極拳論云。捨已從人。豈自毫不作主張乎。
Question. — Le Discours sur le taiji quan dit : « Abandonner soi-même pour suivre l’autre. » Ne prend-on donc absolument aucune initiative ?
答論所謂捨已從人者。卽老子所謂與之為取也。隨彼之長短。則視我之功夫之大小。功夫小者。則隨之必長。必俟其力盡後。方能回擊。功夫漸大者。則隨之亦可漸短。俟其力之半途斷時。卽可回擊。功夫愈大者。則隨之極微。彼力已斷。卽可回擊。有時粘住。彼力竟不能發出。卽可放勁。則不必從人。而自作主張矣。
Réponse. — Ce que le Discours appelle « abandonner soi pour suivre l’autre », c’est ce que Laozi appelle « donner pour recevoir ». La longueur du suivi dépend de la grandeur de mon travail. Si le travail est petit, on suit nécessairement longtemps et l’on doit attendre que sa force soit épuisée pour frapper en retour. Si le travail croît, le suivi peut raccourcir : on attend que sa force se rompe à mi-course pour frapper en retour. Plus le travail est grand, plus le suivi est minuscule : sa force rompue, on frappe aussitôt en retour. Parfois, collé, sa force ne peut même pas se déclencher : on projette alors son jin sans avoir à suivre l’autre — on prend soi-même l’initiative.
問放勁時。沈着鬆淨。專主一方。是否全身之勁皆去。
Question. — Quand on projette le jin, « s’enfoncer et se détendre net, se consacrer à une seule direction » : est-ce tout le jin du corps qui part ?
答是。全身之勁去。故放之必遠。若只兩臂之勁。則有限矣。太極放人之勁極長。而功夫愈大者。則其動愈短。有時不見其動。而人已跌出。蓋其動雖短。其勁仍甚長也。
Réponse. — Oui. Tout le jin du corps part, aussi la projection est-elle nécessairement lointaine. S’il n’y avait que le jin des deux bras, ce serait limité. Le jin qui projette l’autre dans le taiji est extrêmement long ; et plus le travail est grand, plus le mouvement est court. Parfois on ne voit pas de mouvement et l’autre est déjà projeté : car, si court que soit le mouvement, le jin n’en reste pas moins très long.
問太極拳論云。動中求靜靜猶動。如推手之時。動中如何求靜。
Question. — Le Discours sur le taiji quan dit : « Dans le mouvement, chercher le calme ; dans le calme, il y a encore le mouvement. » Pendant la poussée des mains, comment chercher le calme dans le mouvement ?
答推手與人相粘。隨人轉動。動之中須有靜意。如動中無靜。是為流動。則動必不能穩。假使敵人乘我之動而放勁。流動必為人放出。動中有靜意。隨時能聽勁變化。不易為人放出。靜之中須有動意。如靜中無動。是為死靜。則靜必不能活。假使敵人乘我之靜而放勁。死靜必為人放出。靜中有動意。隨時能聽勁變化。不易為人放出。此最精之理也。
Réponse. — Dans la poussée des mains, collé à l’autre, on tourne avec lui ; dans le mouvement il faut une intention de calme. Si le mouvement est sans calme, c’est du mouvement qui coule : le mouvement ne peut alors être stable, et si l’ennemi profite de mon mouvement pour projeter son jin, ce mouvement qui coule me fera projeter. Avec une intention de calme dans le mouvement, on peut à tout moment écouter les variations du jin : il n’est pas facile de me projeter. Dans le calme il faut une intention de mouvement. Si le calme est sans mouvement, c’est un calme mort : le calme ne peut alors être vivant, et si l’ennemi profite de mon calme pour projeter son jin, ce calme mort me fera projeter. Avec une intention de mouvement dans le calme, on peut à tout moment écouter les variations du jin : il n’est pas facile de me projeter. C’est là le principe le plus subtil.
問推手掤捋擠按。用同一之法。有施之甲而能放出。施之乙不易放出。則又何故。
Question. — Dans la poussée des mains, on emploie la même méthode de peng, lü, ji, an ; appliquée à A, elle le projette ; appliquée à B, elle ne le projette pas facilement. Pourquoi ?
答此各人身體剛柔動作之性質不同也。有臂軟而腰硬者。臂硬而腰軟者。有臂腰俱軟者。有臂腰俱硬者。故用同一之法。而效則異。此則須舍其活動難放之處。打其不動易放之處。舍其活動難放之時。打其動完易放之時。則每發必中矣。
Réponse. — C’est que la nature du corps de chacun — fermeté, souplesse, mouvement — diffère. Il y a le bras souple et la taille dure ; le bras dur et la taille souple ; le bras et la taille tous deux souples ; le bras et la taille tous deux durs. Aussi la même méthode a-t-elle des effets différents. Il faut alors laisser l’endroit qui s’agite et se projette difficilement, et frapper l’endroit immobile qui se projette facilement ; laisser le moment où il s’agite et se projette difficilement, et frapper le moment où son mouvement s’achève et se projette facilement. Chaque émission atteint alors sûrement.
問何謂難放易放之處。
Question. — Qu’appelle-t-on endroits difficiles ou faciles à projeter ?
答譬如甲此處甚活。彼處不活。卽打其不活之處易放之處。
Réponse. — Par exemple, si chez A tel endroit est fort mobile et tel autre ne l’est pas, on frappe l’endroit qui n’est pas mobile, celui qui se projette facilement.
何謂難放易放之時。
Question. — Qu’appelle-t-on moments difficiles ou faciles à projeter ?
答譬如甲正動之時。方向已變。不得中心。是難放之時。此中心將過。得第二個中心。彼來不及變動。則是易放之時也。
Réponse. — Par exemple, au moment où A est en mouvement, sa direction a déjà changé et l’on ne peut atteindre le centre : c’est un moment difficile à projeter. Quand ce centre va passer et qu’un second centre se présente, sans qu’il ait le temps de varier : c’est un moment facile à projeter.
問何謂退中求進。
Question. — Qu’appelle-t-on chercher l’avance dans la retraite ?
答假使敵人進迫。我不能不退。然有時手臂粘住之處。隨彼之進而回屈者。而同時身步反往前伸進。彼力完時。我手隨腰放勁。則彼跌出更遠。
Réponse. — Si l’ennemi presse en avant, je ne peux que reculer. Mais parfois, à l’endroit où le bras colle, on suit son avance en repliant le bras, tandis qu’en même temps le corps et le pas s’étirent au contraire en avant. Quand sa force s’épuise, ma main suit la taille et projette le jin : l’autre est projeté d’autant plus loin.
問太極拳最要是不丢不頂。假使對方能聽勁。二人不丢不頂。則永遠不能將人放出。將如之何。
Question. — L’essentiel du taiji quan est de ne pas se détacher et de ne pas s’opposer. Si l’autre sait écouter le jin et que tous deux ne se détachent ni ne s’opposent, on ne pourra jamais projeter l’autre. Que faire alors ?
答假使對方兩臂均能聽勁。不能得其機會。而身上尚未能聽勁。忽然乘機丢斷。速往身上放勁。亦有時能將對方放出。所謂勁斷而意不斷也。
Réponse. — Si les deux bras de l’autre savent écouter le jin, on ne peut trouver d’occasion ; mais si son corps ne sait pas encore écouter le jin, on peut, saisissant l’occasion, rompre soudain le contact et projeter vite son jin sur son corps : parfois l’on projette l’autre ainsi. C’est ce qu’on appelle « le jin se rompt, l’intention ne se rompt pas ».
問前言不粘之時。亦能聽勁。其情形如何。
Question. — Vous avez dit plus haut que sans coller on peut aussi écouter le jin. Dans quelles circonstances ?
答粘住。人不能將我打出。是能聽粘住之勁。不粘住。人卽能將我打出。是不能聽不粘住之勁。不粘住之勁。亦要能聽。無論不防之時。人不能將我打出。則是功夫純到而能聽不粘住之勁也。
Réponse. — Collé, l’autre ne peut me faire sortir : c’est qu’on sait écouter le jin en collant. Sans coller, l’autre peut me faire sortir : c’est qu’on ne sait pas écouter le jin sans coller. Il faut aussi savoir écouter le jin sans coller : quand, même au moment où l’on ne se garde pas, l’autre ne peut me faire sortir, c’est que le travail est pur et achevé, et que l’on sait écouter le jin sans coller.
IV. Les techniques libres
問太極拳之散手。如何用法。
Question. — Comment employer les techniques libres du taiji quan ?
答太極拳七十餘式。均是散手。旣有散手。何必又習推手之法。蓋太極拳散手之變化。均由推手聽勁而來。能聽勁則散手方能用之而適當。若不粘住敵人。不知聽勁。則用散手。亦猶外家拳之格打。未必着着適當也。太極拳論云。由着熟而漸悟懂勁。(着卽是散手)由懂勁而階及神明。可見着熟是第一層功夫。懂勁是第二層功夫。着熟不難。懂勁最難。譬如敵人打一拳來。若不先粘住。則不能聽人勁之。不能聽人勁之。則不能或左或右或高或低或進或退。而施用散手。旣粘住之後。若敵人手往上起。則亦隨之而起。卽可以左手擊其胸部。若敵人手往下落。則隨之下落。以左手擊其面部。若敵人手往前進。勁偏於左。則隨之向左化去其力。卽可分手。以左手粘之。騰出右手擊其頭部。勁偏于右。則隨之向右化去其力。以左手擊其頭部。或肩部。若敵人抽拳。則趁勢向前放勁。此略言其大槪也。總之太極之散手。與他種拳之散手不同。太極拳之散手。是由粘住聽勁而出。他種拳之散手。是離開而各施其手脚。遠則彼此不相及。近身則互相抱扭。仍有力者勝焉。許君禹生所作太極拳勢圖解。每式之後。均附以應用。甚為詳細。余曾叩之楊澄甫先生。云太極拳術。若將散手用法加入。則更備矣。先生曰。太極拳散手。隨機應變。無一定法。若會聽勁。則聞一知百。若不會聽勁。雖知多法。亦用不好。故余所著之書。未將散手加入也。孫武子曰。知己知彼。後人發。先人至。太極聽勁。全是知彼功夫。能粘住敵人。彼不動。我不動。彼微動。我先動。彼不會聽勁。一動卽跌出矣。若太極拳聽勁功夫尚不能到。不能粘住敵人。則不必與人動手可也。
Réponse. — Les soixante-dix postures du taiji quan sont toutes des techniques libres. Puisqu’il y a les techniques libres, pourquoi faut-il encore pratiquer la poussée des mains ? Parce que les variations des techniques libres du taiji quan viennent toutes de l’écoute du jin acquise dans la poussée des mains. Quand on sait écouter le jin, les techniques libres s’emploient à propos ; si l’on ne colle pas à l’ennemi et que l’on ne sait pas écouter le jin, employer les techniques libres revient aux blocages et frappes de la boxe externe : chaque technique ne tombe pas forcément juste. Le Discours sur le taiji quan dit : « Par la maîtrise des techniques, on comprend peu à peu le jin (les techniques, ce sont précisément les techniques libres) ; du jin compris, on s’élève par degrés jusqu’à la clarté spirituelle. » On voit que la maîtrise des techniques est la première couche de travail, la compréhension du jin la seconde. Maîtriser les techniques n’est pas difficile ; comprendre le jin est le plus difficile. Par exemple, l’ennemi lance un poing : si l’on ne colle pas d’abord, on ne peut écouter son jin ; sans écouter son jin, on ne peut ni aller à gauche ni à droite, ni en haut ni en bas, ni avancer ni reculer pour employer les techniques libres. Une fois collé : si la main de l’ennemi monte, on monte avec elle et l’on peut frapper sa poitrine de la main gauche ; si sa main descend, on descend avec elle et l’on frappe son visage de la main gauche ; si sa main avance avec le jin incliné à gauche, on suit vers la gauche pour neutraliser sa force, puis on écarte les mains, colle de la gauche et dégage la droite pour frapper sa tête ; si le jin incline à droite, on suit vers la droite pour neutraliser sa force et l’on frappe sa tête ou son épaule de la main gauche ; si l’ennemi retire son poing, on profite de l’élan pour projeter le jin en avant. Voilà l’idée générale. En un mot, les techniques libres du taiji diffèrent de celles des autres boxeurs : celles du taiji naissent du collage et de l’écoute ; celles des autres styles s’exercent à distance, chacun usant de ses mains et de ses pieds — de loin ils ne s’atteignent pas, de près ils se saisissent et se débattent, et le plus fort gagne encore. Xu Yusheng, dans son Explication illustrée des postures du taiji quan, a joint à chaque posture une application fort détaillée. J’interrogeai un jour M. Yang Chengfu : si l’on ajoutait les emplois des techniques libres à l’Art du taiji quan, ne serait-il pas plus complet ? Il répondit : « Les techniques libres du taiji quan répondent aux circonstances ; il n’y a pas de méthode fixe. Qui sait écouter le jin entend une chose et en connaît cent ; qui ne sait pas écouter le jin, même s’il connaît beaucoup de méthodes, ne les emploie pas bien. » C’est pourquoi je n’ai pas ajouté les techniques libres dans mon livre. Sunzi dit : « Connais-toi toi-même et connais l’autre ; pars après l’autre, arrive avant lui. » L’écoute du jin du taiji est tout entière l’art de connaître l’autre : collé à l’ennemi, s’il ne bouge pas, je ne bouge pas ; s’il bouge à peine, je bouge le premier. Qui ne sait pas écouter le jin est projeté dès qu’il bouge. Si l’on n’a pas encore atteint l’écoute du jin du taiji, si l’on ne peut coller à l’ennemi, il vaut mieux ne pas engager le combat du tout.
問若遇他派拳家。手脚極快。一時不能粘住。將奈之何。
Question. — Si l’on rencontre un boxeur d’une autre école, aux mains et aux pieds extrêmement rapides, sans pouvoir le coller d’emblée, que faire ?
答他派拳。均以離開見長。然離開過遠。亦不能打上吾身。若欲打上吾身。必係手足能相及之處。彼近吾身。則吾可粘之矣。粘住之後。則可聽彼之勁。急動則急應。緩動則緩隨。若遇此時。不可膽小。急進身粘之。粘住則無危險。不粘則彼可得勢矣。
Réponse. — Les autres écoles excellent à combattre à distance. Mais s’il est trop loin, il ne peut pas non plus m’atteindre ; pour m’atteindre, il faut que ses mains ou ses pieds arrivent à portée. Dès qu’il approche de mon corps, je peux le coller. Une fois collé, je peux écouter son jin : mouvement pressé, réponse pressée ; mouvement lent, suivi lent. En ce moment, il ne faut pas être poltron : avancez d’un coup pour coller. Collé, point de danger ; sans coller, il prend l’avantage.
問二人粘手聽勁之功夫略等。亦能施用散手否。
Question. — Si deux hommes collent et que leurs travaux d’écoute du jin sont à peu près égaux, peuvent-ils employer les techniques libres ?
答此則不易施用。蓋俱能聽勁。則不使之脫離故也。若一方能丢離而施用散手。則其功夫必較深。故精於太極者。粘住人。則對方決難以施其散手。故粘手之功夫。至為重要。而不可輕視之也。
Réponse. — Cela n’est pas facile à employer : si tous deux savent écouter le jin, chacun empêche l’autre de se détacher. Si l’un des deux parvient à se détacher et à employer ses techniques libres, son travail est nécessairement plus profond. Aussi, qui est expert en taiji, en collant à l’autre, rend-il ses techniques libres décidément difficiles à employer. Le travail des mains collées est donc capital ; on ne doit pas le mépriser.
Applications des postures
問攬雀尾之用法如何。
Question. — Comment employer « attraper le moineau par la queue » ?
答敵如右拳打來。我以右手粘之。敵如又用左拳打來。則左手粘其手腕。進右步。如右步本在前。則不必進。以右臂捋之。彼如向後奪。則趁其奪勁擠之。或按之。看其形勢如何而應用之可也。
Réponse. — Si l’ennemi frappe du poing droit, je colle de la main droite ; s’il frappe encore du poing gauche, je colle son poignet de la main gauche, j’avance le pied droit (s’il est déjà devant, inutile d’avancer) et je le roule du bras droit. S’il se dégage en arrière, je profite de son élan de dégagement pour presser ou pousser. Selon la tournure des choses, on applique ce qu’il faut.
問單鞭之用法如何。
Question. — Comment employer le « fouet unique » ?
答單鞭之用。係應付左右兩面之敵。有時亦用雙掌。
Réponse. — Le fouet unique sert à faire face à des ennemis venant des deux côtés. Parfois on y emploie aussi les deux paumes.
問吊手有何用。
Question. — À quoi sert la main crochet ?
答吊手是捲勁。用時先以指。繼以手指之骨節。繼以手背。繼以腕骨。如輪之向前向下轉動。
Réponse. — La main crochet est un jin d’enroulement. En l’employant, on use d’abord des doigts, puis des articulations des doigts, puis du dos de la main, puis des os du poignet, comme une roue qui tourne vers l’avant et vers le bas.
問提手用法。
Question. — Comment employer « lever les mains » ?
答我進右拳或右掌時。敵若以右手下按我之右腕。則隨其按勁而下鬆。以左手分其右手。騰出右手由下而上提。由腹而胸而下頦而鼻。此向上之提勁也。
Réponse. — Quand j’avance le poing droit ou la paume droite, si l’ennemi presse mon poignet droit de sa main droite, je me relâche vers le bas en suivant sa pression, j’écarte sa main droite de la main gauche, et ma main droite dégagée remonte de bas en haut : du ventre à la poitrine, au menton, au nez. C’est le jin de levée vers le haut.
問白鶴亮翅用法。
Question. — Comment employer « la grue blanche déploie ses ailes » ?
答我進右掌或右拳。敵若以左手往下按我右腕。以右拳回擊。則吾右手隨其下按之勁而下鬆。以左手粘其右拳。略往下採。右手從右邊旋轉而上。以手背擊其太陽穴。此名為反珠掌。
Réponse. — Quand j’avance la paume droite ou le poing droit, si l’ennemi presse mon poignet droit de sa main gauche et riposte du poing droit, ma main droite se relâche vers le bas en suivant sa pression, ma main gauche colle son poing droit et le cueille un peu vers le bas, et ma main droite remonte en tournant par le côté droit pour frapper sa tempe du dos de la main. Cela s’appelle la « paume qui retourne la perle ».
問摟膝抝步用法。
Question. — Comment employer « brosser le genou en pas croisé » ?
答敵擊右拳。我以左手往外摟。以右掌擊其胸部。反之敵若擊左拳。我以右手往外摟。以左手擊其胸部亦可。
Réponse. — L’ennemi frappe du poing droit : je brosse vers l’extérieur de la main gauche et frappe sa poitrine de la paume droite. Inversement, s’il frappe du poing gauche, je brosse vers l’extérieur de la main droite et frappe sa poitrine de la main gauche : c’est possible aussi.
問手揮琶琵用法。
Question. — Comment employer « jouer du pipa » ?
答敵若以右拳打來。其臂甚直。我以右掌接其腕。以左掌接其肘。往右用腰勁。兩掌相錯。則彼之臂必受傷。若勁整時。則肘處之骨節或斷也。此卽捋勁。亦謂之撅勁。
Réponse. — Si l’ennemi frappe du poing droit, le bras fort tendu, je reçois son poignet de la paume droite et son coude de la paume gauche ; vers la droite, usant du jin de la taille, les deux paumes se croisent en sens contraires : son bras est nécessairement blessé. Si le jin est entier, l’articulation du coude peut se rompre. C’est le jin du lü, qu’on appelle aussi jin qui casse.
問進步搬攔錘用法。
Question. — Comment employer « avancer, parer, bloquer et frapper du poing » ?
答敵若以右拳打我胸部或腹部。則以右拳由上往下接按其腕。手心向上。以左掌擊其面部。彼若以左手接吾左掌。則速以右拳擊其腹部或胸部。卽所謂緊三錘也。
Réponse. — Si l’ennemi frappe du poing droit ma poitrine ou mon ventre, je fais descendre mon poing droit de haut en bas pour recevoir et presser son poignet, paume vers le haut, et je frappe son visage de la paume gauche. S’il reçoit ma paume gauche de sa main gauche, je frappe vite son ventre ou sa poitrine du poing droit : c’est ce qu’on appelle les « trois poings serrés ».
問如封似閉用法。
Question. — Comment employer « comme sceller et fermer » ?
答我擊右拳時。彼若左手橫推吾肘。我則以左手由肘外接其腕。隨彼推勁而往右領。右手騰出適按其肘節。兩手齊按。則彼跌出矣。
Réponse. — Quand je frappe du poing droit, s’il pousse mon coude de travers avec sa main gauche, je vais de l’extérieur du coude recevoir son poignet de la main gauche, je le conduis vers la droite en suivant sa poussée, ma main droite dégagée presse juste l’articulation de son coude ; les deux mains pressant ensemble, il est projeté.
問十字手用法。
Question. — Comment employer « les mains en croix » ?
答此我兩手。粘住彼之兩手。有時欲用分勁或用合勁時用之。
Réponse. — C’est quand mes deux mains collent aux deux siennes : on l’emploie quand on veut user du jin d’écartement ou du jin de rapprochement.
問抱虎歸山用法。
Question. — Comment employer « porter le tigre vers la montagne » ?
答抱虎歸山乃應兩面敵法。故先分手。敵若由右面斜進來打。我卽以右手由上接粘之。以左掌擊其面部。設又有敵人由左面來攻。則轉身以單鞭擊之。楊少侯先生云。抱虎歸山。尚須下身抄虎之前後腿。蓋又一種練法也。
Réponse. — « Porter le tigre vers la montagne » est une méthode pour répondre à des ennemis des deux côtés ; aussi commence-t-on par écarter les mains. Si un ennemi attaque en biais par la droite, je reçois et colle de la main droite par en haut et frappe son visage de la paume gauche. Si un autre ennemi attaque par la gauche, je me retourne et le frappe du fouet unique. M. Yang Shaohou disait que « porter le tigre vers la montagne » exigeait encore de baisser le corps pour saisir les pattes avant et arrière du tigre : c’est une autre façon de pratiquer.
問肘下錘用法。
Question. — Comment employer « le poing sous le coude » ?
答此連環三手也。以右掌或拳橫擊敵之太陽穴。設敵以左手由外來隔。則抽回。藏左肘下。以左掌擊其面部。設彼又隔我左掌。則右掌由肘下擊其胸部。三手必有一中也。
Réponse. — Ce sont trois mains enchaînées : je frappe de travers la tempe de l’ennemi de la paume droite ou du poing. S’il pare de la main gauche par l’extérieur, je retire ma main et la cache sous mon coude gauche, puis je frappe son visage de la paume gauche. S’il pare encore ma paume gauche, ma paume droite frappe sa poitrine en passant sous le coude. Des trois mains, une au moins atteint.
問倒輦猴用法。
Question. — Comment employer « reculer en chassant le singe » ?
答敵若以右拳擊我胸部或腹部。則以左掌採其右腕。含胸坐後腿。以右掌擊其面部。敵若以左拳擊我胸部或腹部。則以右掌採其左腕。含胸坐後腿。以左掌擊其面部。
Réponse. — Si l’ennemi frappe du poing droit ma poitrine ou mon ventre, je cueille son poignet droit de la paume gauche, creuse la poitrine et m’assieds sur la jambe arrière, puis je frappe son visage de la paume droite. S’il frappe du poing gauche, je cueille son poignet gauche de la paume droite, creuse la poitrine et m’assieds sur la jambe arrière, puis je frappe son visage de la paume gauche.
問斜飛式用法。
Question. — Comment employer « la posture du vol oblique » ?
答吾擊右掌或右拳時。敵若以左手往右推吾右肘。則以左手從右肘採其左手。騰出右手。向其太陽處擊之。此卽挒勁也。
Réponse. — Quand je frappe de la paume droite ou du poing droit, si l’ennemi pousse mon coude droit vers la droite de sa main gauche, je cueille sa main gauche depuis mon coude de la main gauche, je dégage ma main droite et je frappe sa tempe. C’est le jin du lie (fendre).
問海底針用法。
Question. — Comment employer « l’aiguille au fond de la mer » ?
答敵若握吾右腕時。則用海底針式。彼卽不能得力。手必鬆散。
Réponse. — Si l’ennemi saisit mon poignet droit, j’emploie la posture de l’aiguille au fond de la mer : il ne peut plus prendre de force et sa main doit se relâcher.
問扇通臂用法。
Question. — Comment employer « l’éventail à travers les bras » ?
答敵握吾右腕。旣用海底針化去其力。彼若上奪。則順勢右手上抬。進左步以左掌擊其胸部。
Réponse. — L’ennemi saisit mon poignet droit ; « l’aiguille au fond de la mer » a neutralisé sa force. S’il se dégage vers le haut, je suis l’élan en levant la main droite, j’avance le pied gauche et je frappe sa poitrine de la paume gauche.
問撇身錘用法。
Question. — Comment employer « le poing qui détourne le corps » ?
答我用右肘擊敵。彼若以手下按。則隨其下接之力沈肘。以拳下擊其胸部。左掌擊其面部。此亦謂之筋斗錘。
Réponse. — Je frappe l’ennemi du coude droit ; s’il presse vers le bas de la main, je suis sa force qui descend et enfonce le coude, puis je frappe sa poitrine du poing vers le bas et son visage de la paume gauche. Cela s’appelle aussi le « poing de la culbute ».
問抎手用法。
Question. — Comment employer « les mains qui ondulent » ?
答抎手本為練腰之要式。兩手如輪。所以捋敵之手也。或敵由後面來擊。我轉腰以臂接之。翻掌擊其肩部。
Réponse. — Les mains qui ondulent sont par nature une posture capitale pour travailler la taille ; les deux mains sont comme des roues, pour rouler la main de l’ennemi. Si l’ennemi attaque par derrière, je tourne la taille, reçois de l’avant-bras et retourne la paume pour frapper son épaule.
問高探馬用法。
Question. — Comment employer « scruter le cheval de haut » ?
答敵擊右拳。我以左掌接之。以右手擊其面部。
Réponse. — L’ennemi frappe du poing droit : je le reçois de la paume gauche et frappe son visage de la main droite.
問右分脚用法。
Question. — Comment employer le « coup de pied latéral droit » ?
答敵若以左掌或拳來擊。吾進右步。以左手接其腕節。以右臂撅之。起右脚踢其腹部。敵若以右掌或拳來擊。吾進左步。以右手接其腕節。以左臂撅之。起左脚踢其腹部。
Réponse. — Si l’ennemi attaque de la paume gauche ou du poing, j’avance le pied droit, je reçois son poignet de la main gauche, je le casse du bras droit, et je lève le pied droit pour lui donner dans le ventre. S’il attaque de la paume droite ou du poing, j’avance le pied gauche, je reçois son poignet de la main droite, je le casse du bras gauche, et je lève le pied gauche pour lui donner dans le ventre.
問轉身蹬脚用法。
Question. — Comment employer « se retourner et pousser du pied » ?
答敵由後面來擊。則轉身分手擊其面部。隨以足蹬之。使之不能防也。以下蹬脚。大槪相同。
Réponse. — L’ennemi attaque par derrière : je me retourne, j’écarte les mains, je frappe son visage et je pousse aussitôt du pied, pour qu’il ne puisse se garder. Pour les coups de pied deng qui suivent, c’est à peu près la même chose.
問栽錘用法。
Question. — Comment employer « le poing qui plonge » ?
答設敵伏身以手擊吾下部或摟吾之左足。卽以左手摟開。以右拳下擊之。
Réponse. — Si l’ennemi se baisse pour frapper mes parties basses de la main ou pour saisir mon pied gauche, je brosse sa main de la main gauche et je le frappe vers le bas du poing droit.
問白蛇吐信用法。
Question. — Comment employer « le serpent blanc qui darde sa langue » ?
答與撇身錘相同。不過此用掌耳。
Réponse. — C’est identique au « poing qui détourne le corps », si ce n’est qu’on y emploie la paume.
問披身伏虎式用法。
Question. — Comment employer « draper le corps, dompter le tigre » ?
答敵雙手握我右臂。則右臂隨腰往下往右轉動。則可化彼之力。以左手握其右肘。騰出右手。可以遶上橫擊其頭部。如雙手握我左臂。則向左轉動。以右手握其左肘。騰出左手。遶上擊其頭部。或敵左手推吾右腕。吾以左手由臂下接其左腕。騰出右手。以拳擊其腰部。反之敵若右手推吾左腕。吾以右手由臂下接其左腕。騰出左手。以拳擊其腰部。惟兩足亦必隨勢而邁動。如練拳時之步式。
Réponse. — Si l’ennemi saisit mon bras droit des deux mains, mon bras droit, suivant la taille, tourne vers le bas et la droite : je neutralise ainsi sa force ; je saisis son coude droit de la main gauche, je dégage ma main droite, qui peut contourner par le haut et frapper de travers sa tête. S’il saisit mon bras gauche des deux mains, je tourne vers la gauche, je saisis son coude gauche de la main droite, je dégage ma main gauche, qui contourne par le haut et frappe sa tête. Autre cas : l’ennemi pousse mon poignet droit de sa main gauche ; je reçois son poignet gauche de ma main gauche en passant sous le bras, je dégage ma main droite et je frappe sa taille du poing. Inversement, s’il pousse mon poignet gauche de sa main droite, je reçois son poignet gauche de ma main droite en passant sous le bras, je dégage ma main gauche et je frappe sa taille du poing. Seulement, les deux pieds doivent aussi se mouvoir selon la circonstance, comme le jeu des pas dans la pratique de la forme.
問雙風貫耳用法。
Question. — Comment employer « le double vent qui perce les oreilles » ?
答設吾雙手前按時。敵以兩手下壓。則順勢由下分開。上擊其耳門。
Réponse. — Quand je pousse en avant des deux mains et que l’ennemi presse des deux mains vers le bas, je profite de l’élan pour écarter par en bas et frapper vers le haut ses oreilles.
問野馬分鬃用法。
Question. — Comment employer « le cheval sauvage écarte sa crinière » ?
答敵若右拳擊吾頭部或胸部。則我以右手往左採之。進左足邁至彼之身後。以左臂進抵其胸。腰往左轉。則彼身必往左跌。敵若左拳來擊。吾左手往左採之。進右足邁至彼之身後。以右臂進抵其胸。腰往右轉。則彼身必往右跌。
Réponse. — Si l’ennemi frappe du poing droit ma tête ou ma poitrine, je cueille son poing de la main droite vers la gauche, j’avance le pied gauche jusqu’à passer derrière lui, mon avant-bras gauche vient contre sa poitrine, la taille tournant à gauche : son corps tombe nécessairement à gauche. S’il frappe du poing gauche, je cueille de la main gauche vers la gauche, j’avance le pied droit jusqu’à passer derrière lui, j’appuie mon avant-bras droit contre sa poitrine, la taille tournant à droite : son corps tombe nécessairement à droite.
問玉女穿梭用法。
Question. — Comment employer « la jeune fille lance la navette » ?
答敵以右拳或掌擊我頭部。我以左臂上掤。以右掌擊其胸部。凡我臂與彼相粘時。彼手若上起。則可以玉女穿梭式擊之。勢順而易也。
Réponse. — L’ennemi frappe ma tête du poing droit ou de la paume : je pare vers le haut de l’avant-bras gauche et frappe sa poitrine de la paume droite. En général, quand mon bras colle au sien, si sa main monte, on peut le frapper de la posture de la jeune fille à la navette : la situation est favorable et c’est facile.
問單鞭下勢用法。
Question. — Comment employer « le fouet unique en posture basse » ?
答下勢係因敵人猛力往前。則坐身以化其力。然後起而擊之。
Réponse. — La posture basse sert quand l’ennemi fonce avec violence : on assied le corps pour neutraliser sa force, puis on se relève et on le frappe.
問金鷄獨立用法。
Question. — Comment employer « le coq d’or se tient sur une patte » ?
答與敵貼身太近時。則以掌或拳擊其下頦。同時以膝擊敵之小腹。
Réponse. — Quand on est collé à l’ennemi de trop près, on frappe son menton de la paume ou du poing, et en même temps son bas-ventre du genou.
問上步七星用法。
Question. — Comment employer « avancer en sept étoiles » ?
答敵若以拳由下往上擊吾面部。則以兩拳架而放之。此亦截勁也。或同時起右足踢其下部。凡足虛點。皆預備用足也。
Réponse. — Si l’ennemi frappe mon visage d’un poing montant de bas en haut, je forme une barre des deux poings et je le projette : c’est aussi un jin d’interception. On peut en même temps lever le pied droit pour frapper ses parties basses. Chaque fois qu’un pied se pose à vide, c’est qu’il se prépare à servir de coup de pied.
問退步跨虎用法。
Question. — Comment employer « reculer en chevauchant le tigre » ?
答用上步七星法。設敵力甚大。復往前進。則退步分手。領彼之拳傾向旁側。則起左足踢之。
Réponse. — On emploie la méthode des sept étoiles ; si la force de l’ennemi est très grande et qu’il avance encore, on recule d’un pas en écartant les mains, on conduit son poing de côté, puis on lève le pied gauche et on le frappe.
問轉脚擺蓮用法。
Question. — Comment employer « tourner le pied et balancer le lotus » ?
答敵若以右拳來擊。吾以右手往右領。以左手推其肘。則可旋轉身軀。以右足踢其背部。
Réponse. — Si l’ennemi frappe du poing droit, je le conduis vers la droite de la main droite et pousse son coude de la main gauche ; je peux alors faire pivoter le corps et frapper son dos du pied droit.
問彎弓射虎用法。
Question. — Comment employer « bander l’arc et tirer le tigre » ?
答敵若往右推吾右臂。卽順其勁往右鬆。彼力盡後。則以右拳轉至彼右脇下。用腰勁回放之。
Réponse. — Si l’ennemi pousse mon bras droit vers la droite, je me relâche vers la droite en suivant son jin. Quand sa force est épuisée, je fais passer mon poing droit sous ses côtes droites et, du jin de la taille, je projette en retour.
以上所舉散手用法。不過言其大槪。然敵之來勢無定。我何能執一定之法而禦之。總之非隨機應變不可。若欲隨機應變。非平時推手。練出極靈敏之感覺。雖手疾眼快。亦不能用之密合而無間。故用散手。仍須由粘手變化而來。不然。雖記得打法解法數百手。亦不能應付千門萬派之拳脚。太極惟有一粘字。千變萬化。皆由粘字而出。太極拳論云。人不知我。我獨知人。英雄所向無敵。蓋由此而及也。蓋推手之法。全是練習知人功夫。他派拳法雖好。惟無推手。故全靠手疾眼快。然一粘住。則不知勁來之方向長短。不免有抵抗或落空之弊。孫子曰。知彼知已。百戰不殆。卽此意也。
Réponse. — Les emplois des techniques libres énumérés ci-dessus ne donnent que l’idée générale. L’attaque de l’ennemi n’a rien de fixe : comment m’attacherais-je à une méthode fixe pour m’en défendre ? En un mot, il faut répondre selon les circonstances. Et pour répondre selon les circonstances, il faut que la poussée des mains pratiquée d’ordinaire ait développé une sensation extrêmement vive ; sinon, même avec des mains rapides et des yeux vifs, on ne peut appliquer les techniques avec une justesse sans faille. Aussi l’emploi des techniques libres doit-il naître des variations des mains collées. Autrement, même en se souvenant de centaines de frappes et de défenses, on ne peut faire face aux poings et aux pieds de mille écoles et dix mille styles. Le taiji n’a qu’un seul caractère : coller. Mille variations, dix mille changements, tout sort du coller. Le Discours sur le taiji quan dit : « L’autre ne me connaît pas, moi seul je connais l’autre. Le héros est invincible partout : c’est par là qu’il y parvient. » Car les méthodes de la poussée des mains sont tout entières l’art d’apprendre à connaître l’autre. Les boxeurs des autres écoles ont de bonnes méthodes, mais ils n’ont pas la poussée des mains : ils ne comptent que sur des mains rapides et des yeux vifs. Qu’une fois collé, l’autre ne connaisse ni la direction ni la longueur de mon jin, et il ne peut éviter de résister ou de tomber dans le vide. Sunzi dit : « Connais l’autre et connais-toi toi-même : en cent batailles, point de péril. » C’est exactement cela.
問粘住敵人之手。彼若用脚。則將如何。
Question. — Collé à la main de l’ennemi, s’il emploie le pied, que faire ?
答亦可隨時知覺。彼用腿則身必動。彼將起脚。我往下採其手。則彼腿自不能抬起而落下。或彼將起脚。我進步插襠放之。則彼自立不穩而跌出。蓋兩足立地尚有時不能立穩。何況一足。敵若用掃腿。均可前進放勁。
Réponse. — On peut le percevoir à tout moment : s’il emploie la jambe, son corps bouge nécessairement. Quand il va lever le pied, je cueille sa main vers le bas : sa jambe ne peut se lever et retombe. Ou bien, quand il va lever le pied, j’avance d’un pas en m’insérant dans son entrejambe et je projette : il perd l’équilibre et tombe. Car debout sur deux pieds, il lui arrive déjà de ne pas tenir stable ; à plus forte raison sur un seul. S’il emploie un balayage, on peut toujours avancer et projeter le jin.
V. Les jin du taiji quan
問太極之勁。略分幾種意思。
Question. — Les jin du taiji se divisent à peu près en combien de catégories ?
答就余所知者。約有粘勁。化勁 提勁 放勁 借勁 截勁 捲勁 入勁 抖擻勁數種。
Réponse. — Pour ce que j’en sais, il y a à peu près : le jin qui colle, le jin qui neutralise, le jin qui soulève, le jin qui projette, le jin qui emprunte, le jin qui intercepte, le jin qui enroule, le jin qui pénètre, le jin qui secoue.
問何謂粘勁。
Question. — Qu’est-ce que le jin qui colle ?
答粘住敵人之臂。或輕粘之。或重粘之。不使之丢脫。是謂粘勁。
Réponse. — Coller au bras de l’ennemi, légèrement ou fortement, sans le laisser se détacher ni s’échapper : c’est le jin qui colle.
問何謂化勁。
Question. — Qu’est-ce que le jin qui neutralise ?
答粘住敵人。彼若用力來推。則粘而化之。大槪直來之力。用曲綫左右引之。使變其方向。是謂化勁。
Réponse. — Collé à l’ennemi, s’il pousse avec force, on colle et l’on neutralise. En général, une force qui vient en ligne droite, on la conduit par une courbe à gauche ou à droite pour en changer la direction : c’est le jin qui neutralise.
問何謂提勁。
Question. — Qu’est-ce que le jin qui soulève ?
答粘住敵人之臂。彼若用力上翻。則隨之上起。使之脚跟提起。是謂提勁。
Réponse. — Collé au bras de l’ennemi, s’il se retourne vers le haut avec force, on s’élève avec lui, faisant lever ses talons : c’est le jin qui soulève.
問何謂放勁。
Question. — Qu’est-ce que le jin qui projette ?
答敵脚跟提起。身不穩時。則隨其傾側之方向而放之。則毫不費力。而跌出必遠。是謂放勁。太極拳論云。蓄勁如張弓。發勁如放箭。敵提起時。我勁已蓄。隨其方向。沈着鬆淨。去如放箭。孫子曰。勢如擴弩。節如發機。卽此意也。
Réponse. — Quand les talons de l’ennemi se lèvent et que son corps est instable, on projette selon la direction de son inclinaison : sans le moindre effort, il est projeté au loin. C’est le jin qui projette. Le Discours sur le taiji quan dit : « Accumuler le jin comme on tend un arc ; émettre le jin comme on décoche une flèche. » Quand l’ennemi se soulève, mon jin est déjà accumulé ; suivant sa direction, enfoncé et détendu net, il part comme une flèche qu’on décoche. Sunzi dit : « La puissance est comme une arbalète bandée ; le déclenchement, comme la détente du mécanisme. » C’est exactement cela.
問何謂借勁。
Question. — Qu’est-ce que le jin qui emprunte ?
答敵若前推。則借其前推之力而採之。敵若後扯。則借其後扯之力而放之。左右上下皆然。是謂借勁。
Réponse. — Si l’ennemi pousse en avant, on emprunte la force de sa poussée pour le cueillir ; s’il tire en arrière, on emprunte la force de sa traction pour le projeter. À gauche, à droite, en haut, en bas, il en va de même : c’est le jin qui emprunte.
問何謂截勁。
Question. — Qu’est-ce que le jin qui intercepte ?
答敵若用拳來擊。不及變化。則用截粘。截勁者。卽碰勁也。一碰卽跌出。此非功夫深者不能也。
Réponse. — Si l’ennemi frappe du poing sans qu’on ait le temps de varier, on intercepte en collant. Le jin qui intercepte est un jin qui heurte : au seul contact, l’autre est projeté. Qui n’a pas un travail profond ne le peut pas.
問何謂捲勁。
Question. — Qu’est-ce que le jin qui enroule ?
答拳到敵身。如鎚鑽之前進。是謂捲勁。
Réponse. — Le poing qui atteint le corps de l’ennemi en avançant comme un foret qui perce : c’est le jin qui enroule.
問何謂入勁。
Question. — Qu’est-ce que le jin qui pénètre ?
答掌貼敵身。氣往下沈。掌一閃動。其勁直入內。五臟震動。必受重傷。是謂入勁。
Réponse. — La paume collée au corps de l’ennemi, le souffle descend ; la paume donne un bref éclair de mouvement et le jin entre droit à l’intérieur : les cinq organes en sont ébranlés, l’ennemi est nécessairement gravement blessé. C’est le jin qui pénètre.
問何謂抖擻勁。
Question. — Qu’est-ce que le jin qui secoue ?
答敵若由背後擊來。無暇轉身。則身一抖擻。彼必跌出。此則非到神妙之地不能也。是謂抖擻勁。
Réponse. — Si l’ennemi frappe par derrière sans qu’on ait le loisir de se retourner, on secoue le corps d’un coup : il est nécessairement projeté. Sans être parvenu au degré merveilleux, on ne le peut pas. C’est le jin qui secoue.
問勁與着有何分別。
Question. — Quelle différence entre le jin et les techniques ?
答着乃變化之法也。勁卽運入着之中。着有萬而勁則一。無論何着。勁是一箇。惟用時之意不同。故勁亦隨之而變。
Réponse. — Les techniques sont les méthodes de variation ; le jin est ce qui se transporte à l’intérieur des techniques. Les techniques sont dix mille, le jin est un seul : quelle que soit la technique, le jin est un. Seulement, l’intention diffère selon l’emploi, et le jin varie avec elle.
問勁與力有何分別。
Question. — Quelle différence entre le jin et la force ?
答力是生來本有。勁是功夫練出。生來本有之力。是一種生力。譬如生鐵。未經煆煉。功夫練出之勁。譬如煉鐵而已成鋼。古語云。力不敵功。功卽練出之勁也。然各種拳派。均是煆煉。而煉出之勁則又不同。太極拳是鬆散練出。乃柔帶剛之眞內勁也。凡堅硬練出者。鬆散無意之時。則勁不存在。被人猛擊。不免受傷。而鬆散練出者。鬆散無意之時。勁仍存留。其氣自然充滿全身。無絲毫之間斷。雖被人擊。不致受傷。
Réponse. — La force est innée ; le jin est forgé par le travail. La force innée est une force brute, comme la fonte non encore affinée ; le jin forgé par le travail est comme le fer affiné devenu acier. Le vieux dicton dit : « La force ne vaut pas le travail » — le travail, c’est le jin forgé. Cependant toutes les écoles de boxe sont des affinages, et les jin qui en sortent diffèrent. Le taiji quan se forge par le relâchement : c’est le vrai jin interne, une souplesse qui porte la fermeté. Chez qui se forge par la dureté, au moment où il se relâche sans y penser, le jin n’existe plus ; si on le frappe violemment, il ne peut éviter d’être blessé. Chez qui se forge par le relâchement, au moment où il se relâche sans y penser, le jin demeure encore : son souffle remplit naturellement tout le corps, sans la moindre interruption, et même frappé, il n’est pas blessé.
問圓勁直勁。是分是合。
Question. — Le jin circulaire et le jin droit : les sépare-t-on ou les unit-on ?
答太極拳論云。曲中求直。圓勁之中。必須有直勁。直勁之中。必須有圓勁。若有圓勁而無直勁。則只能化而不能放。若有直勁而無圓勁。則遇有化勁者。必致落空。故圓直二勁。能融合為一則善矣。
Réponse. — Le Discours sur le taiji quan dit : « Chercher la droite dans la courbe. » Dans le jin circulaire, il doit y avoir du jin droit ; dans le jin droit, il doit y avoir du jin circulaire. Avec le circulaire sans le droit, on ne peut que neutraliser, non projeter ; avec le droit sans le circulaire, face à qui a le jin de neutralisation, on tombe nécessairement dans le vide. Aussi, quand les deux jin, circulaire et droit, peuvent se fondre en un seul, c’est l’idéal.
問硬勁與鬆勁有何分別。
Question. — Quelle différence entre le jin dur et le jin relâché ?
答硬勁自握其勁。百斤之勁。打上人身。不過五十斤。一半仍留在巳身。鬆勁譬如丢一石塊。務求其遠。若有百斤之勁。則全放在人身上。毫不存留於己身。
Réponse. — Le jin dur retient sa propre force : cent livres de jin qui frappent le corps de l’autre n’y portent que cinquante livres, la moitié restant dans son propre corps. Le jin relâché est comme lancer une pierre : on cherche à la jeter le plus loin possible ; si l’on a cent livres de jin, tout est déposé sur le corps de l’autre, sans rien retenir dans le sien.
問用截勁有定時否。
Question. — Y a-t-il un moment fixe pour employer le jin qui intercepte ?
答用截勁最要時之恰當。差之秒忽。則機會錯過。大抵彼勁將發未發。將展未展之時。用截勁最好。
Réponse. — Pour le jin qui intercepte, l’important est que le moment soit juste ; manquez d’une fraction de seconde et l’occasion est passée. En général, le meilleur moment est celui où son jin va se déclencher sans être encore déclenché, va se déployer sans être encore déployé.
VI. Le daoyin et la méditation assise
問太極拳。與古導引之術同否。
Question. — Le taiji quan est-il le même que l’ancien art du daoyin ?
答古導引熊經鳥申。華佗五禽戲。皆取法於鳥獸。太極亦有倒輦猴野馬分鬃種種名目。太極拳不外乎虛實開合。虛實開合。卽所以調呼吸也。其最妙處。則在全身運動極匀而緩。動作匀緩。則呼吸自然深長。故息不必調而自調。導引亦不過假形式之開合。以調其呼吸耳。易筋經八段錦乃一技一節之運動。太極拳則是全體之運動。可使四肢百體。皆平均發育。毫無偏重之處。此所以能却病延年也。參同契為丹書之祖。曰緩體處空房。緩體二字。最宜注意。卽太極拳論。所謂鬆淨是也。蓋緩體鬆淨。則氣自沈於丹田。故主張用力者。決不能歸於自然舒適之境。則不可得太極導引之利益。形式雖是而意則非矣。
Réponse. — L’ancien daoyin — « l’ours qui se suspend, l’oiseau qui s’étire », les cinq jeux des animaux de Hua Tuo — prend modèle sur les oiseaux et les bêtes. Le taiji a aussi des noms comme « reculer en chassant le singe », « le cheval sauvage écarte sa crinière ». Le taiji quan n’est rien d’autre que le vide et le plein, l’ouverture et la fermeture ; et le vide et le plein, l’ouverture et la fermeture, servent justement à régler la respiration. Son plus grand merveilleux est que le corps entier se meut de façon extrêmement égale et lente ; le mouvement égal et lent, la respiration devient naturellement profonde et longue : le souffle n’a pas besoin d’être réglé, il se règle de lui-même. Le daoyin, lui aussi, ne fait que régler la respiration par l’ouverture et la fermeture des formes. Le Yijin jing et les Huit pièces de brocart sont des exercices membre par membre, section par section ; le taiji quan est un exercice du corps entier, qui fait développer également les quatre membres et les cent parties, sans rien privilégier : voilà pourquoi il peut écarter les maladies et prolonger la vie. Le Can tong qi, ancêtre des livres d’alchimie, dit : « Ralentis le corps et demeure dans la chambre vide. » Ces deux mots, « ralentis le corps », méritent la plus grande attention : c’est ce que le Discours sur le taiji quan appelle « relâché et net ». Car, le corps ralenti, relâché et net, le souffle descend de lui-même au dantian. Aussi ceux qui prêchent la force ne peuvent jamais revenir à l’état naturel et confortable, et ne peuvent obtenir les bienfaits du daoyin du taiji : la forme y est, mais l’intention n’y est pas.
問太極拳之呼吸如何。
Question. — Comment est la respiration du taiji quan ?
答太極拳之呼吸。隨體式之開合。吸為開。呼為合。李亦畬先生云。吸則自然提得起。亦拏得人起。呼則自然沈得下。亦放得人出。吸本為入氣。而反為提。呼本為出氣。而反為沈。蓋太極呼吸之升沈。實為先天氣之消息。故與靜坐金丹之訣密合。其所以能却病延年者由此也。柳華陽風火經云。吸降呼升者。卽先天後。天二氣之炁也。然後天氣吸。則先天炁升焉。升是升於乾。而為採取也。後天氣吸。則先天炁降焉。降是降於坤而為烹練也。若以口鼻一呼一吸為升降者。則去先天之炁遠矣。按其所言先天炁之升降。與太極拳內中之消息相同。故太極為動中求靜。輔佐靜功之最要法門。凡認太極拳為武技。專求取勝於人者。豈知此中之玄妙耶。
Réponse. — La respiration du taiji quan suit l’ouverture et la fermeture des postures : inspirer est ouverture, expirer est fermeture. M. Li Yiyu dit : « En inspirant, on soulève naturellement, et l’on peut soulever l’autre ; en expirant, on descend naturellement, et l’on peut projeter l’autre. » Inspirer est par nature entrer le souffle, et voilà qu’il soulève ; expirer est par nature sortir le souffle, et voilà qu’il enfonce. Car la montée et la descente de la respiration du taiji sont en réalité la contraction et l’expansion du souffle inné ; aussi s’accorde-t-elle étroitement avec les formules de la méditation assise et de l’élixir d’or. C’est par là qu’elle peut écarter les maladies et prolonger la vie. Le Classique du vent et du feu de Liu Huayang dit : « L’inspiration qui descend et l’expiration qui monte, ce sont les deux souffles, inné et acquis. Quand le souffle acquis inspire, le souffle inné monte ; il monte au qian (乾), et c’est la cueillette. Quand le souffle acquis expire, le souffle inné descend ; il descend au kun (坤), et c’est la cuisson. Si l’on prend l’inspiration et l’expiration de la bouche et du nez pour la montée et la descente, on est bien loin du souffle inné. » Ce qu’il dit de la montée et de la descente du souffle inné est identique à la contraction et à l’expansion qui se trouvent dans le taiji quan. Aussi le taiji est-il la méthode la plus essentielle pour chercher le calme dans le mouvement et seconder le travail assis. Ceux qui ne voient dans le taiji quan qu’un art martial, ne cherchant qu’à vaincre autrui, comment connaîtraient-ils la subtilité qui s’y cache ?
問取名太極。究係何意。
Question. — Pourquoi, au fond, ce nom de taiji ?
答太極本一圓形。為陰陽渾合之一體。太極拳處處求圓滿。分陰陽虛實。故以為名。然此尚是形容其外之體用也。不知人身中間一穴。為立命之處。名為大中極。大者。太也。此穴卽人身之太極中點。立爐安鼎。坎離交媾。卽在此處。太極拳運轉先天之炁。凝神入氣穴。不久則丹生焉。故太極拳能通小周天之气。較之但枮坐者更為速焉。
Réponse. — Le taiji est par nature une figure circulaire, un seul corps où le yin et le yang se fondent. Le taiji quan cherche en tout point la plénitude du cercle et distingue le yin du yang, le vide du plein : voilà pourquoi il porte ce nom. Mais cela ne décrit encore que la forme extérieure, le corps et l’usage. On ne sait pas que, dans le corps humain, il est une cavité centrale, là où s’établit la vie, nommée « grand pivot central » (da zhong ji, 大中極) — « grand » (da) vaut « suprême » (tai). Cette cavité est le point central du taiji dans le corps humain : c’est là qu’on dresse le four et qu’on pose le chaudron, c’est là que kan et li (l’eau et le feu) s’unissent. Le taiji quan fait circuler le souffle inné, concentre l’esprit dans la cavité du souffle, et bientôt l’élixir y naît. Aussi le taiji quan peut-il ouvrir le souffle de la petite circulation céleste, plus vite que la seule station assise immobile.
問練太極拳兼習靜坐可否。
Question. — Peut-on pratiquer le taiji quan et en même temps la méditation assise ?
答兼習靜坐。自與養生却病更有效益。惟靜坐之功。難得眞傳。傳授不好。往往流弊甚大。不但無益而反有害。如欲兼習靜坐。無眞傳口訣。卽照練太極拳之意。跏跌而坐。須有虛靈頂頸。尾閭中正。兩目垂簾。兩手相握抱臍。收視反聽。迴光反照。謹閉五賊。恐被盜馳。謹於眼則目不外視而魂歸肝。謹於耳則耳不外聽而精歸腎。謹於口則兌合不談而神歸心。謹於鼻則鼻不外嗅而魄歸肺。謹於意則用志不分而意歸脾。精神魂魄意。心肝脾肺腎。金木水火土。耳目口鼻意。攢簇各歸其根。各復其命。則天心自見。神明自來。必有特別感覺發現。而自與凡人不同矣。柳華陽注重風火。火者神也。風者先天之呼吸也。何以能練神化氣。如水必賴火烹而後發為蒸汽精者水也。若用神火下照。則精自可化而為氣矣。神火下照。有時恐力不足。故鼓巽風以動之。則火必旺。亦由鑄金者之鼓其風箱也。太極拳之能調呼吸。卽風火之用也。如蒸汽機。借火力以烹水。發為蒸汽。而數萬噸之重量。可以鼓動。而人身之精氣神三寶。若能保守煅煉。其神通亦不可思議矣。
Réponse. — Pratiquer en même temps la méditation assise apporte assurément encore plus d’efficacité pour nourrir la vie et écarter les maladies. Seulement le travail de la méditation assise obtient difficilement la vraie transmission ; si l’enseignement n’est pas bon, les effets pernicieux sont souvent très grands : non seulement inutile, mais nuisible. Si l’on veut pratiquer aussi la méditation assise sans formules secrètes de vraie transmission, on suit l’intention du taiji quan : s’asseoir en tailleur, la tête légère et l’énergie suspendue au sommet, le weilü centré, les deux yeux à demi clos, les deux mains jointes autour du nombril, retirer la vue et retourner l’ouïe, ramener la lumière pour éclairer en dedans, fermer soigneusement les cinq voleurs, de peur d’être volé et dispersé. Soigneux de l’œil, l’œil ne regarde pas au dehors et l’âme hun retourne au foie ; soigneux de l’oreille, l’oreille n’écoute pas au dehors et l’essence retourne aux reins ; soigneux de la bouche, la bouche se tait et l’esprit retourne au cœur ; soigneux du nez, le nez ne sent pas au dehors et l’âme po retourne aux poumons ; soigneux de l’intention, la volonté ne se disperse pas et l’intention retourne à la rate. Essence, esprit, âmes hun et po, intention ; cœur, foie, rate, poumons, reins ; métal, bois, eau, feu, terre ; oreilles, yeux, bouche, nez, intention — tout se rassemble, chacun retourne à sa racine, chacun revient à sa destinée : alors le cœur céleste se manifeste de lui-même, la clarté de l’esprit vient d’elle-même, une sensation particulière apparaît, et l’on diffère naturellement des hommes ordinaires. Liu Huayang insiste sur le vent et le feu : le feu, c’est l’esprit ; le vent, c’est la respiration innée. Comment travailler l’esprit et le transformer en souffle ? Comme l’eau qui ne devient vapeur qu’échauffée par le feu — l’essence est l’eau : si l’on fait descendre le feu de l’esprit pour l’éclairer, l’essence se transforme d’elle-même en souffle. Quand le feu de l’esprit éclaire en bas, on craint parfois que sa puissance ne suffise pas ; aussi souffle-t-on le vent du xun pour l’agiter, et le feu est alors assurément vigoureux — comme le fondeur de métal active son soufflet. La capacité du taiji quan à régler la respiration est précisément l’usage du vent et du feu. Comme la machine à vapeur : empruntant la chaleur du feu pour bouillir l’eau, elle en fait de la vapeur, et des milliers de tonnes peuvent être mises en mouvement. Si les trois trésors du corps humain — essence, souffle, esprit — savent se conserver et se forger, leurs pouvoirs sont inconcevables.
問練太極拳可以代靜坐否。
Question. — Le taiji quan peut-il remplacer la méditation assise ?
答何嘗不可。靜坐妄念難除。練太極拳。精神貫注。可以毫無妄念。及至心平氣靜。人我俱忘。境界微妙。身體舒適。難以言語形容。是可謂之入太極三昧。
Réponse. — Pourquoi pas ? Dans la méditation assise, les pensées déréglées sont difficiles à écarter ; en pratiquant le taiji quan, la vigueur d’esprit est tendue et l’on peut être absolument sans pensées déréglées. Quand on atteint le cœur égal et le souffle calme, autrui et moi oubliés l’un et l’autre, un état subtil, un corps à l’aise, difficile à décrire par les mots : on peut dire qu’on est entré dans le samadhi du taiji.
VII. Constitution physique et réussite des pratiquants
問如何體格學太極拳最為相宜。
Question. — Quelle constitution convient le mieux au taiji quan ?
答無不相宜。惟體格軟硬。習之略分難易耳。大槪體格瘦者。較為靈活。而厚重則遜之。肥者較為穩厚。而不免於拙滯。各有所長。亦有所短。然若能勤練功夫。其成功一也。
Réponse. — Toutes conviennent ; seule, la souplesse ou la raideur du corps rend l’apprentissage un peu plus ou moins facile. En général, le corps maigre est plus agile, mais il lui manque la lourdeur stable ; le corps gras est plus stable et massif, mais il ne peut éviter la lourdeur maladroite. Chacun a ses forces et ses faiblesses ; mais qui travaille avec diligence réussit pareillement.
問練功夫者雖多。而眞能成為名手。則不多覯。是何故耶。
Question. — Beaucoup pratiquent le travail, mais on rencontre rarement ceux qui deviennent vraiment des maîtres renommés. Pourquoi ?
答吾聞之楊澄甫先生云。成為名手。一要傳授好。二要肯下功夫。三要體格雄厚而又活潑。四要心精細而能領會。四者俱全。若下十年苦功。未有不成名者也。
Réponse. — J’ai entendu M. Yang Chengfu dire : « Pour devenir un maître renommé, il faut : premièrement une bonne transmission ; deuxièmement, accepter de s’investir dans le travail ; troisièmement, une constitution à la fois solide et vive ; quatrièmement, un esprit fin qui sait saisir. Réunissez ces quatre choses et mettez-y dix ans d’efforts : personne n’a jamais manqué de se faire un nom. »
問譬如一人有力。一人無力。同時學太極拳。自以有力者優勝。
Question. — Par exemple, l’un a de la force, l’autre n’en a pas ; s’ils apprennent le taiji quan en même temps, le fort l’emporte naturellement ?
答若初學數年之間。尚未懂勁之時。不免有時頂撞。自有力者勝。若懂勁之後。能不丢不頂。而腰腿又靈活。至此之時。則有力者亦未必占便宜也。
Réponse. — Pendant les premières années, avant de comprendre le jin, on ne peut éviter parfois de heurter de front : le fort gagne naturellement. Une fois le jin compris, quand on sait ne pas se détacher ni s’opposer et que la taille et les jambes sont souples, le fort n’a plus nécessairement l’avantage.
問功夫之深淺。如何評論。
Question. — Comment juger de la profondeur du travail ?
答自表面觀之。二人比手。自有勝負。若精密論斷。譬如一人體格雄厚有力。一人體格單弱無力。若此二人比手。雄厚者不能將單弱者打出。則此單弱者之功夫必甚深。應當評為較優也。蓋就原人而論。自是强勝於弱。强不勝弱。則强者之功夫。不及弱者明矣。
Réponse. — À la surface, quand deux hommes se mesurent, il y a victoire et défaite. Pour juger finement : si l’un a une constitution solide et puissante, l’autre une constitution frêle et faible, et que dans leur rencontre le solide ne peut projeter le frêle, alors le travail du frêle est nécessairement très profond et doit être jugé supérieur. Car, à constitution égale, le fort l’emporte naturellement sur le faible ; si le fort ne l’emporte pas sur le faible, il est clair que le travail du fort n’égale pas celui du faible.
問拳有各派。互相詆訾。非眞比手。不能斷其優劣。
Question. — Les écoles de boxe sont diverses et se dénigrent mutuellement ; sans de vraies rencontres, on ne peut trancher leurs mérites ?
答雖眞比手。亦難評斷。蓋習甲種拳者。只有三年功夫。而習乙種者。有五六年功夫。而乙勝。此乃甲之功夫不深。非拳派之劣也。若欲精密比較。須選年歲體格力量智慧無不相同之人。同時各學一種拳術。敎授者又均是名手。五六年之後。約相比較。如此或可以定拳派之優劣耳。
Réponse. — Même avec de vraies rencontres, il est difficile de trancher. Si celui qui pratique la boxe A n’a que trois ans de travail et celui qui pratique la boxe B cinq ou six ans, et que B gagne, c’est que le travail de A n’est pas profond, non que son école est inférieure. Pour comparer finement, il faudrait choisir des hommes d’âge, de constitution, de force et d’intelligence identiques, apprenant chacun en même temps un art de boxe, avec des maîtres également renommés ; après cinq ou six ans, les confronter à peu près également : c’est ainsi seulement qu’on pourrait peut-être fixer les mérites des écoles.
問練太極拳宜緩。若表演時。太緩則人厭觀。尚不如外家拳之有精神。應如何而能引起觀者之興味。
Question. — Le taiji quan doit se pratiquer lentement. Mais en démonstration, trop lent, le public se lasse et le trouve moins plein d’allant que la boxe externe. Comment éveiller l’intérêt des spectateurs ?
答太極拳精神內歛。非眞識者不能知。本不宜於表演。蓋太問拳本為修身練已之功夫。非博人之喝采也。惟太極拳為最適宜於養生之運動。不能不加以提倡。表演之時。不可太慢。余每見前輩功夫好者。自己練習與表演不甚相同。識是故也。太極拳。二人活步推手。圓轉變化。其精彩不下於外家拳之對打。亦可引起觀者之興味。
Réponse. — Le taiji quan recueille l’esprit au-dedans ; qui n’est pas un vrai connaisseur ne peut le saisir, et il ne se prête pas à la démonstration. Car le taiji quan est par nature un travail pour se cultiver soi-même et s’exercer soi-même, non pour recueillir les acclamations. Mais comme il est l’exercice le plus propre à nourrir la vie, on ne peut pas ne pas le promouvoir. En démonstration, il ne faut pas être trop lent. J’ai souvent vu les anciens au travail profond pratiquer fort différemment quand ils s’exerçaient seuls et quand ils se montraient : c’est qu’ils savaient cela. La poussée des mains à pas mobiles de deux partenaires, en ses cercles et ses variations, n’a pas moins d’éclat qu’un combat de boxe externe, et peut aussi éveiller l’intérêt des spectateurs.
問欲成出類拔萃之名手。功夫如何練習。
Question. — Pour devenir un maître renommé, hors du commun, comment pratiquer ?
答。須先有五種心。一信仰心。學一種拳術。必須有絕大之信仰。不可稍存懷疑之意。二尊重心。旣擇師而從。須尊重恭敬。不可稍存玩狎之意。三有恆心。人而無恆。不可以作巫醫。學拳術更非有恆不可。四忍耐心。五年不成。期之十年。十年不成。期之二十年。雖資質魯鈍。一時難見功效。若有絕大之忍耐力。未有不成者也。五謙遜心。功夫雖小有成就。不可自以為高。絕無對手。無論何種拳術。必有其特長之處。皆須虛心研究。然後能知已知彼。而不致因驕以失敗矣。
Réponse. — Il faut d’abord cinq cœurs. Premièrement, le cœur de foi : pour apprendre un art de boxe, il faut une foi absolue, sans la moindre once de doute. Deuxièmement, le cœur de respect : ayant choisi un maître pour le suivre, il faut le respecter et l’honorer, sans la moindre once de légèreté. Troisièmement, le cœur de constance : « un homme sans constance ne peut même être sorcier ni médecin » ; à plus forte raison l’art de la boxe exige-t-il la constance. Quatrièmement, le cœur de patience : si cinq ans ne suffisent pas, visez dix ; si dix ans ne suffisent pas, visez vingt. Même avec une intelligence lente, même si l’on ne voit pas d’effet aussitôt, avec une patience absolue, nul n’a jamais manqué de réussir. Cinquièmement, le cœur d’humilité : même un petit succès dans le travail ne doit pas faire se croire élevé au-dessus de tout rival. Quel que soit l’art de boxe, il a nécessairement ses points forts ; il faut les étudier d’un esprit vide. Alors seulement on connaît l’autre et soi-même, et l’on n’échoue pas par orgueil.
VIII. Les bienfaits du taiji quan
問練太極拳於身體究有效驗否。
Question. — Le taiji quan a-t-il vraiment des effets sur le corps ?
答余創辦致柔拳社已四載餘。入社學者。不下千餘人。皆為身體病苦而來者。一年之後。宿疾脫體。精神健旺。顏色光潤。無論肺病咯血胃病不能飲食遺精痔瘡頭痛頭暈手足麻木肺胃氣痛。種種沈疴。不勝枚舉。練太極拳後。莫不霍然。此本社已見之明效大驗也。
Réponse. — J’ai fondé la Société de boxe Zhirou il y a plus de quatre ans. Plus d’un millier de personnes y sont entrées, toutes venues à cause de souffrances du corps. Après un an, leurs maladies anciennes quittèrent leur corps, leur esprit devint vigoureux, leur teint éclatant. Maladies de poitrine avec crachats de sang, maladies d’estomac ne permettant ni manger ni boire, pertes séminales, hémorroïdes, maux de tête, vertiges, engourdissement des mains et des pieds, douleurs du souffle de l’estomac et des poumons — toutes sortes de maux profonds, trop nombreux pour les énumérer : après avoir pratiqué le taiji quan, tous furent guéris d’un coup. C’est l’effet manifeste et éprouvé qu’a vu notre société.
問女子宜練太極拳否。
Question. — Les femmes doivent-elles pratiquer le taiji quan ?
答女子身體柔順。練太極拳尤為相宜。本社女子因病來學者。均已健壯。有廣東梁璧疊女士。從余學二年。曾作文一篇。錄於後。女界不可不注意也。文曰。吾雖為女子。而體質非弱。惟性好靜。終日默坐。專心學問。以為立身處世之本。對於修養健康之道。素不講求。日積月累。遂覺氣不足以舉其體。馴至脾失健運。患胃病者垂三四年。日與藥爐為伍。視世間如地獄。無復一毫生人樂趣。一二名醫告吾曰。此病非藥可治。首須節勞。又須稍事於勞。所謂稍事於勞。蓋指體育運動言也。予是時一笑置之。第念生性好靜而不好動。若勉作運動。反增其苦。於是轉習畫。欲以筆墨點綴花木禽魚。揮灑烟雲山水。為陶冶性情之資。然於病仍不減。於藥亦不能為效。計無復之。回念醫者曩告吾言。意稍稍動。適湖北陳微明先生。在滬設立致柔拳社。以太極拳敎授男女生徒甚衆。學者各有所得。有宿疾無不盡去。吾父勸吾入社習拳。吾以太極為理中氣。為天道之行健。與調和人身氣血之至理相通。乃毅然入社。時丁卯夏六月也。習拳法未一月。食量頓增。三月後。體量加重。約五之一。嚮所不能為之事。今皆能之。嚮以為苦者。而今則以為樂。精神暢遂體質豐膄。朋友親戚相見。幾不能識。吾亦不知何以收效如此之速也。嗣知太極拳法。渾圓無極。歸於一氣。本天地造物之通於人身者。復隨其機而運用之。使血脈永無凝滯。葆先天之靈明。得後天之長養。正者引之而無盡。邪者格然而不能入。顧太極拳法取柔。莊子謂天下至柔。馳騁天下至剛。老子謂柔制剛。弱勝强。天演之理。故能收益一切。不用力而力自生。不傷氣而氣愈足。諸種內家拳術。以太極拳法為最圓滿。相傳人得之者。可以輕身而延齡。雖不必盡信。而吾之所得已如此矣。陳先生嘗語予日。汝之始來。為却病也。繼自今久習勿怠。他日所進。將有不可限量。不可思議者。夫吾於太極拳法。其所以學之。與其所得之者。固大有感於其中。深恨得先生太晚。又焉敢怠哉。以上梁女士所述。足見太極拳尤益於女子。惟須有恆心。不淺嘗輙止。未有不見效者也。
Réponse. — Le corps de la femme est souple et docile : le taiji quan lui convient particulièrement. Les femmes venues à notre société pour cause de maladie sont toutes devenues robustes. Il y a Mademoiselle Liang Bidie du Guangdong, qui a étudié deux ans avec moi et a composé un texte, reproduit ci-après — le monde féminin ne doit pas le négliger. Voici son texte.
« Bien que je sois une femme, ma constitution n’était pas faible. Mais mon naturel aimait le calme : je passais mes journées assise en silence, tout entière à mes études, pour fonder ma vie et me tenir dans le monde. Quant aux voies de la culture de soi et de la santé, je ne m’en souciais jamais. Les jours s’accumulant, je sentis que mon souffle ne suffisait plus à porter mon corps ; peu à peu ma rate perdit sa fonction vigoureuse et je souffris d’une maladie d’estomac pendant près de trois ou quatre ans. Compagnonne quotidienne du fourneau à médicaments, je voyais le monde comme un enfer, sans la moindre joie de vivre. Un ou deux médecins renommés me dirent : cette maladie, la médecine ne la guérit pas ; il faut d’abord ménager ses efforts, et pourtant en faire un peu — par “en faire un peu”, ils entendaient l’exercice physique. Sur le moment, j’en ris. Je pensais : mon naturel aime le calme, non le mouvement ; si je m’oblige à l’exercice, j’augmenterai ma peine. Je me tournai alors vers la peinture, voulant par le pinceau et l’encre parer fleurs et arbres, oiseaux et poissons, déployer fumées et nuages, montagnes et eaux, pour nourrir mon caractère. Mais la maladie ne diminuait pas, et les médicaments ne faisaient aucun effet. À bout de ressources, je repensai aux paroles des médecins, et mon intention s’ébranla un peu. Juste alors, M. Chen Weiming du Hubei fondait à Shanghai la Société de boxe Zhirou et enseignait le taiji quan à de nombreux élèves, hommes et femmes ; chacun y gagnait quelque chose, et les maladies anciennes s’en allaient toutes. Mon père me pressa d’entrer dans la société pour pratiquer la boxe. Je pensai que le taiji est la raison qui ordonne le souffle central, le mouvement infatigable de la voie céleste, en accord avec le principe suprême qui harmonise le souffle et le sang du corps humain. Je décidai donc d’entrer, en juin de l’année dingmao (1927). En moins d’un mois de pratique, mon appétit augmenta soudain ; trois mois plus tard, mon poids avait augmenté d’environ un cinquième. Ce que je ne pouvais faire autrefois, je le fais maintenant ; ce que je trouvais pénible, je le trouve maintenant agréable. L’esprit libre et content, le corps plein et gras, mes amis et mes proches, en me revoyant, pouvaient à peine me reconnaître. Je ne savais pas moi-même pourquoi l’effet avait été si rapide. J’appris ensuite que la méthode du taiji quan, cercle parfait et sans faîte, se ramène à un seul souffle : elle prend ce que la création du ciel et de la terre a de commun avec le corps humain, puis en use en suivant son mouvement, si bien que le sang et les vaisseaux ne sont jamais figés, que la clarté innée est conservée, que la nourriture acquise est obtenue ; ce qui est droit, on l’attire sans fin ; ce qui est pervers, on le repousse pour qu’il ne puisse entrer. Considérez que la méthode du taiji quan prend la souplesse : Zhuangzi dit que ce qu’il y a de plus souple au monde domine ce qu’il y a de plus dur ; Laozi dit que le souple soumet le dur, que le faible vainc le fort — c’est la loi de l’évolution. Aussi peut-elle recueillir tous les bénéfices : sans user de force, la force naît d’elle-même ; sans blesser le souffle, le souffle est d’autant plus abondant. De tous les arts de boxe interne, la méthode du taiji quan est la plus parfaite. La tradition veut que qui l’obtient puisse alléger son corps et prolonger ses années ; sans y croire entièrement, ce que j’en ai obtenu est déjà tel. M. Chen me dit un jour : “Vous êtes venue pour écarter la maladie ; désormais, pratiquez longtemps sans relâche ; ce que vous gagnerez un jour sera sans mesure et sans imagination.” Pour ma part, pourquoi j’ai appris la méthode du taiji quan et ce que j’en ai obtenu, j’en garde une profonde émotion ; je regrette seulement d’avoir trouvé le maître si tard — et comment oserais-je me relâcher ? »
Ce que rapporte Mademoiselle Liang montre assez que le taiji quan profite particulièrement aux femmes. Seulement il faut de la constance, ne pas goûter et s’arrêter : nul n’a manqué d’en voir l’effet.
Notes
- Chen Weiming (陳微明, 1881–1958) : lettré, ancien compilateur au Bureau d’histoire des Qing, élève de Yang Chengfu à Pékin puis fondateur à Shanghai de la société Zhirou quanshe (致柔拳社), nom tiré du Daodejing (« concentre le souffle et atteins la souplesse », 專氣致柔). Le Taiji da wen fut publié en 1929, avec des calligraphies de Li Jinglin et Chu Minyi.
- Portée de la traduction : le chapitre « Pratique des postures une à une » (太極拳單式練法), dont les explications renvoient à des figures, ainsi que les annexes (registres des membres, statuts de la société, programme d’études) sont omis. Le cœur du livre — préface et huit chapitres — est traduit intégralement.
- La formule des cinq caractères (五字訣) de Li Yiyu (李亦畬, 1832–1892), citée au chapitre III, est l’un des textes classiques les plus commentés du taiji quan ; Chen Weiming la reproduit ici avec ses propres parenthèses de commentaire, que nous avons conservées.
- Buxiao Sheng (不肖生) est le nom de plume du romancier Xiang Kairan (向愷然), auteur du Jianghu qixia zhuan (江湖奇俠傳) ; il figure d’ailleurs dans les registres de membres de la société Zhirou publiés en annexe du livre.
- Xu Xuanping (許宣平) : légendaire taoïste des Tang à qui la tradition attribue une forme de taiji en trente-sept postures ; son nom revient dans la préface pour justifier la pratique des postures isolées.
- La date de la préface : le texte porte « 已已秋 » ; il s’agit vraisemblablement d’une coquille pour « 己巳 » (jisi), soit l’automne 1929, année même de la publication.
Source du texte chinois : Chen Weiming, Taiji da wen (太極答問), 1929, avec la « Pratique des postures une à une » (附單式練法) et les annexes — texte chinois reproduit sur la page de Paul Brennan, « Answering Questions About Taiji (Taiji Da Wen) » (2012). Texte dans le domaine public (auteur mort en 1958). Traduction française : nouvelle traduction réalisée directement à partir de l’original chinois pour ce site.