Le She fa (射法, « Principes du tir à l’arc ») est le chapitre treize du Jixiao xinshu (紀效新書, « Nouveau livre des méthodes efficaces »), le grand traité militaire de Qi Jiguang (戚繼光, 1528-1588), général des Ming qui réorganisa la défense des côtes du Zhejiang contre les pirates japonais et rédigea l’ouvrage en 1560. L’arc y garde la première place : c’est l’arme savante par excellence, celle dont dépendent aussi bien le cavalier que le fantassin, et Qi Jiguang lui consacre un chapitre de maximes sèches et concrètes, héritées pour une part des écrits sur le tir de Yu Dayou (俞大猷, 1503-1579), son aîné et compagnon d’armes.

Le texte ne décrit aucune posture spectaculaire : il ne parle que de la pleine ouverture (滿), de l’examen (審) qui suit l’armement et précède le départ de la flèche, de la pointe de fer (鏃) que le bout du doigt doit sentir, et du calme qui seul rend le coup sûr. Chaque maxime commence par le caractère 一, « un », qui sert de puce énumérative dans les textes militaires de l’époque — les traductions ci-dessous suivent cet ordre.

Le texte chinois appartient au domaine public : Qi Jiguang est mort en 1588 et l’ouvrage date de 1560. Les passages sont traduits ici en intégralité.

Traduction nouvelle réalisée directement à partir du texte chinois original.

一列女傳云怒氣開弓息氣放箭蓋怒氣開弓則力雄而引滿息氣放箭則心定而慮周

Il est dit dans les Lie nü zhuan (列女傳, « Biographies de femmes exemplaires ») : « En colère, on bande l’arc ; le souffle apaisé, on décoche. » Car bander l’arc dans la colère donne une force vigoureuse et amène la corde à pleine ouverture ; décocher avec le souffle apaisé rend le cœur stable et la réflexion complète.

一量力調弓量弓制矢此為至要也故荀子曰弓矢不調羿不能以必中孟子謂羿之教人射必至於彀學者亦必至於彀射家要法

Mesurer sa force pour accorder l’arc, mesurer l’arc pour tailler la flèche : voilà le point capital. Aussi Xunzi dit-il : « Si l’arc et la flèche ne sont pas accordés, même Yi ne saurait toucher à coup sûr. » Mencius dit que Yi, enseignant le tir, exigeait toujours que l’on parvînt à la pleine ouverture (彀, gou), et que l’élève devait lui aussi y parvenir. C’est là la méthode essentielle des archers.

一持弓矢審固審者詳審固者把持堅固也

Tenir l’arc et la flèche avec examen (審, shen) et fermeté (固, gu) : shen, c’est examiner en détail ; gu, c’est une prise ferme et solide.

一凡打袖皆因把持不定

Toute corde qui vient frapper la manche vient de ce que la prise n’est pas stable.

一凡矢搖而弱皆因鏃不上指也

Toute flèche qui vacille et part sans force vient de ce que la pointe de fer (鏃, zu) ne monte pas jusqu’au doigt.

一法曰鏃不上指必無中理指不知鏃同於無目此指字乃是左手中指末知鏃者指末自知鏃到不假於目也必指末知鏃然後為滿必箭箭皆知鏃方可言射

La méthode dit : si la pointe ne monte pas jusqu’au doigt, il n’y a sûrement aucun moyen de toucher ; si le doigt ne sent pas la pointe, c’est comme n’avoir pas d’yeux. Le mot « doigt » (指) désigne ici le bout du majeur de la main gauche. « Sentir la pointe », c’est lorsque le bout du doigt sent de lui-même la pointe arriver, sans le secours des yeux. Il faut que le bout du doigt sente la pointe pour qu’il y ait pleine ouverture ; il faut que, flèche après flèche, l’on sente la pointe pour pouvoir parler de tir.

一審者審於弓滿矢發之際今人多於大半矢之時審之亦何益乎

L’examen s’applique à l’instant où l’arc est plein et la flèche sur le point de partir. Aujourd’hui, beaucoup examinent alors que la flèche n’est guère plus qu’à demi tirée : quel profit en tirer ?

一審者今人皆以為審的而已殊不知審的第審中之一事耳蓋弓滿之際精神已竭手足已虛若卒然而發則矢直不直中不中皆非由我心使之也必加審之使精神和易手足安固然後發矢其不直不中為何

Aujourd’hui, tous croient que l’examen consiste seulement à examiner la cible, sans savoir que l’examen de la cible n’est qu’une des choses dont l’examen se compose. Car à l’instant de la pleine ouverture, l’esprit et le corps sont déjà à bout, les mains et les pieds déjà vides ; si l’on décoche brusquement, que la flèche aille droit ou non, qu’elle touche ou non, cela ne vient plus de son propre cœur. Il faut ajouter l’examen pour rendre l’esprit harmonieux et détendu, les mains et les pieds sûrs et stables, et alors seulement décocher : comment n’irait-elle pas droit, comment ne toucherait-elle pas ?

一射法中審字與大學慮而後能得慮字同君子於至善既知所止而定而靜而安矣又必能慮焉而後能得所止君子於射箭引滿之餘發矢之際又必加審焉而後中的可決欲知審字工夫合於慮字工夫玩味之乃得

Le mot « examen » (審) du tir à l’arc est le même que le mot « réflexion » (慮) dans la phrase « après avoir réfléchi, on obtient » du Da Xue (大學, « La Grande Étude »). Le gentilhomme, ayant connu dans le souverain bien le lieu où s’arrêter, est dès lors fixé, calme et en repos ; mais il doit encore pouvoir réfléchir, et c’est alors qu’il obtient le lieu de son repos. De même l’archer, après la pleine ouverture et à l’instant du départ de la flèche, doit encore ajouter l’examen, et c’est alors que toucher le centre devient certain. Qui veut connaître le travail de l’examen, qu’il le compare au travail de la réflexion : c’est en y goûtant qu’on le saisit.

一大指壓中指把弓此至妙之古法也决不可不從之

Le pouce presse le majeur pour tenir l’arc : c’est là une méthode ancienne d’un art consommé, à laquelle il est absolument impossible de ne pas se conformer.

一馬弓决要開至九分滿記之記之若七八分亦難中也

À l’arc de cavalier, il faut absolument ouvrir jusqu’à neuf parts sur dix. Retenez-le, retenez-le : à sept ou huit parts, il est bien difficile de toucher.

一馬上射把箭須以箭二枝連弓弝把定又以一枝中弦掛為便其有以箭揷衣領內或揷腰間俱不便决要從吾言

Pour tirer à cheval, il faut tenir deux flèches ensemble contre la poignée de l’arc (弝), et en suspendre une sur la corde : voilà la commodité. Fourrer des flèches dans le col de l’habit ou à la ceinture n’est en rien commode ; il faut absolument suivre mes paroles.

一凡箭去寧髙而過的慎勿低而不及也此人人之病記之記之

Quand la flèche part, mieux vaut qu’elle passe trop haut que de tomber trop bas et de rester en deçà. C’est là le défaut de tout le monde : retenez-le, retenez-le.

一塲中射須要業業恐不中决不可有一毫自放之意都如無監射各官在上都如平日自射一般慢慢一枝知鏃過一枝一枝審過一枝如何不中

Quand on tire dans l’enceinte d’examen, il faut être dans une crainte attentive de manquer et n’avoir pas la moindre intention de se laisser aller : faites comme s’il n’y avait aucun officier de surveillance au-dessus de vous, comme si vous tiriez comme à l’ordinaire. Lentement, une flèche dont le bout du doigt sent la pointe, on la passe ; une flèche que l’on examine, on la passe ; ainsi flèche après flèche — comment manquerait-on ?

一凡中的之前可取必者皆自從容閒暇中能必之未有忙忽而可取必者忙忽而有中者亦倖耳

Ce qui permet d’être sûr de toucher le centre vient toujours du calme et du loisir ; jamais personne n’a pu en être sûr dans la hâte et la confusion. Si l’on touche en pleine hâte, c’est fortune.

一凡射至五矢之外猶未中的更要從容審决不可因不中而自忙若忙則六七八九矢更無中理也

Si, après cinq flèches et plus, l’on n’a toujours pas touché le centre, il faut plus encore de calme et d’examen ; ne jamais se troubler de n’avoir pas touché. Car si l’on se trouble, les sixième, septième, huitième et neuvième flèches n’auront plus aucune chance de toucher.

一教騎射箭法曰勢如追風目如流電滿開弓急放箭目勿瞬視身勿倨坐出弓如懷中吐月平箭如弦上懸衡

Enseignement du tir à cheval : allure comme si l’on poursuivait le vent, yeux comme un éclair qui court ; ouvrir l’arc à fond, décocher vivement ; que l’œil ne cligne pas, que le corps ne s’asseye pas raide ; pousser l’arc comme la lune qui sort de la poitrine ; niveler la flèche comme une balance (衡) suspendue à la corde.

一步射箭法曰箭者殺人於百步之外者也射者必量其弓弓量其力無動容作色和其肢體調其氣息一其心志故曰莫患弓軟服當自逺莫患力贏引之自伾但力勝其弓必先持滿射之先近而逺此不易之法也大端還要學扯滿射逺及到然後自近求凖非如一人自未開弓便止射三二十步起也如此一為所局豈能逺耶

Méthode du tir à pied : la flèche est ce qui tue l’homme à plus de cent pas. L’archer doit donc mesurer son arc, et l’arc mesure sa force. Ne pas changer de mine ni de couleur, harmoniser ses membres, régler son souffle, unifier son esprit. Aussi dit-on : « Ne crains pas que l’arc soit mou : à force de le dompter, il ira de lui-même loin ; ne crains pas que ta force soit insuffisante : à force de tirer, elle viendra d’elle-même. » Mais quand la force l’emporte sur l’arc, il faut d’abord tenir la pleine ouverture et tirer ; tirer d’abord de près, puis de loin : c’est là une méthode immuable. L’essentiel est encore d’apprendre à tirer à pleine ouverture et à tirer loin ; une fois arrivé là, chercher la justesse en partant de près. Ce n’est pas comme celui qui, avant même d’avoir ouvert son arc, s’arrête à tirer à vingt ou trente pas : ainsi borné, comment irait-il loin ?

凡射或對賊對把站定觀把子或賊人不許看扣(目稍瞬則不及避而制於人此眼法也)

Au tir, que ce soit contre un brigand ou contre une cible, tiens-toi ferme et regarde la cible ou l’ennemi ; il n’est pas permis de regarder l’encoche. (Si l’œil cligne un tant soit peu, on n’a pas le temps d’esquiver et l’on est dominé par l’autre. C’est là la méthode de l’œil.)

凡射前腿似橛後腿似瘸隨箭改移只在後脚左眉尖直對右脚尖丁字不成八字不就射右改左射左改右(二句正中的之妙此足法也)

Au tir, la jambe de devant est comme un pieu (橛), la jambe de derrière comme percluse (瘸). On décale et l’on modifie son aplomb selon la flèche, et cela seulement du pied arrière. La pointe du sourcil gauche est en ligne droite avec la pointe du pied droit. Ni caractère 丁, ni caractère 八. Pour tirer à droite, on décale à gauche ; pour tirer à gauche, on décale à droite. (Ces deux phrases sont le secret même du coup au centre. C’est là la méthode du pied.)

凡射前手如推泰山後手如握虎尾一拳主定前後直正慢開弓緊放箭射大存於小射小加於大(存壓其前手加舉其前手)務取水平前手撇後手絕(一句射之玄機一撇一絕正相應之妙一齊著力使兩臂膊伸合則箭疾而加於尋常數等矣此手法也)

Au tir, la main de devant est comme si elle repoussait le mont Tai, la main de derrière comme si elle saisissait la queue d’un tigre. Un poing tient ferme, l’avant et l’arrière droits et justes. Ouvrir lentement l’arc, lâcher vivement la flèche. Visant grand, garde le petit ; visant petit, ajoute au grand. (Garder, c’est abaisser la main de devant ; ajouter, c’est élever la main de devant.) Il faut prendre le niveau de l’eau. La main de devant écarte (撇), la main de derrière tranche net (絕). (Cette phrase est le mystère du tir : l’une qui écarte et l’autre qui tranche se répondent à merveille ; toutes deux portent l’effort ensemble, faisant s’étendre et se fermer les deux bras — alors la flèche est rapide et dépasse de plusieurs degrés l’ordinaire. C’est là la méthode de la main.)

凡射頤惡旁引頭惡却垂胸惡前凸背惡後偃(乃身之病此身法也)

Au tir, le menton déteste être tiré de côté, la tête déteste pencher en arrière, la poitrine déteste saillir en avant, le dos déteste se renverser en arrière. (Ce sont là les maladies du corps. C’est la méthode du corps.)

凡射法箭搖頭乃是右手大食指扣弦太緊之故其扣弦太緊之故是無名小指鬆開之故學射者有此病射時用小草梢一寸用無名指小指共拾於手心箭去而草不墜即箭不搖擺矣

Au tir, si la flèche branle de la tête, c’est que le pouce et l’index de la main droite accrochent la corde trop serré ; et s’ils l’accrochent trop serré, c’est que l’annulaire et l’auriculaire sont relâchés. Les élèves du tir ont ce défaut. En tirant, on prend une tige d’herbe d’un pouce, et l’annulaire et l’auriculaire la serrent ensemble dans la paume : si, la flèche partie, l’herbe ne tombe pas, la flèche ne vacillera plus.

凡對敵射箭只是箇膽大力定勢險節短則無不中人無人能避矣此狀形容不出大端將弓扯起且勿盡滿且勿輕發只是四平架手立定則勢自險矣必待將近數十步約我一發必能中敵必能殺人至死或患將㘦身或為賊先鋒一中而收利十倍則節自短矣馬上之賊只當看大的射不可射人諺云射人先射馬擒賊必擒頭是也

Contre l’ennemi, tirer des flèches n’est rien d’autre que : courage grand, force stable, posture périlleuse (險), cadence courte (節短) — alors il n’est personne que l’on ne touche, personne qui puisse éviter. Cet état ne se peut décrire : pour l’essentiel, on lève l’arc sans l’ouvrir tout à fait et sans décocher à la légère, on se tient simplement dans l’armature à quatre niveaux (四平架) et l’on se fixe debout — la posture en devient d’elle-même périlleuse. Il faut attendre que l’ennemi soit à quelques dizaines de pas, de sorte qu’un seul départ de flèche soit sûr de toucher et sûr de tuer jusqu’à la mort ; que l’on craigne que l’ennemi n’arrive au corps, ou que l’on serve d’avant-garde aux brigands, un seul coup rend dix fois le profit : alors la cadence est d’elle-même courte. Contre des brigands à cheval, il ne faut viser que la grande masse et non l’homme. Le proverbe dit : « Pour tirer un homme, tire d’abord son cheval ; pour prendre des brigands, prends d’abord leur chef. »

凡馬須要平日適飼養時調度蹤蹲聽令進止觸物不驚馳道不削前兩脚從耳下齊出後兩脚向前倍之則疾且穩而人可用器矣故馬者人之命塞馬慣戰數倍中國居常調度之功也

Le cheval doit, les jours ordinaires, être bien nourri et soigné, dressé à s’accroupir à l’arrêt et à obéir aux ordres d’avancer et de s’arrêter, à ne pas s’effaroucher des choses qu’il touche et à ne pas dévier sur la voie de galop ; ses deux pieds de devant sortent également sous les oreilles, ses deux pieds de derrière doublent par-devant : alors il est rapide et stable, et l’homme peut user d’armes sur son dos. Aussi le cheval est-il la vie de l’homme. Les chevaux des frontières, aguerris, valent plusieurs fois ceux de Chine : c’est là l’effet d’un dressage ordinaire et constant.

Les deux manières de pousser l’arc

實握射圖

Première méthode : pousser l’arc à pleine prise (實握射圖, « figure du tir à prise pleine »).

此法弓滿左肱直如弦而弓斜如月前平奶頭

Quand l’arc est plein, le bras gauche est droit comme une corde, l’arc seul s’incline comme un croissant de lune, et la main de devant est à hauteur du mamelon.

掌心推射圖

Seconde méthode : pousser l’arc avec la paume (掌心推射圖, « figure de la poussée de l’arc par la paume »).

此法弓滿則肱之曲心對下肘平如衡而弓須兼八分平勢

Quand l’arc est plein, le pli intérieur du bras regarde vers le bas, le coude est horizontal comme une balance (衡), et l’arc doit garder huit parts d’assiette horizontale.


Notes du traducteur

  1. Le Jixiao xinshu (紀效新書) fut rédigé par Qi Jiguang vers 1560, alors qu’il commandait la défense côtière du Zhejiang. Le chapitre treize (卷十三) est consacré au tir à l’arc ; Paul Brennan signale que la première moitié en est vraisemblablement due à Yu Dayou (俞大猷), autre grand général de l’époque Ming et auteur d’écrits sur le tir.
  2. L’examen (審, shen) est le pivot du chapitre : ce n’est pas la visée, mais l’instant d’immobilité lucide entre la pleine ouverture et le départ de la flèche. Qi Jiguang le rapproche du 慮 (« réflexion ») du Da Xue (大學), où la séquence 定 — 靜 — 安 — 慮 — 得 (« fixé, calme, en repos, réfléchi, obtenu ») décrit l’ordre intérieur du sage.
  3. La pointe sur le doigt (鏃上指) : à pleine ouverture, la pointe de fer de la flèche vient toucher le bout du doigt qui tient la corde ; ce contact est le seul critère fiable de l’ouverture complète. Le texte chinois précise qu’il s’agit du bout du majeur gauche (左手中指末).
  4. 勢險節短 : formule empruntée au Sunzi bingfa (孫子兵法, chapitre 5) — la posture tendue comme un arc bandé, le départ bref comme la détente d’un mécanisme.
  5. Les quatre dessins joints à l’article source (deux vues de face et de dos pour chacune des deux méthodes de prise) sont des tracés au trait modernes sur fond blanc, sans le grain ni les légendes d’une page imprimée ; il n’a pu être établi qu’ils reproduisent les figures de l’édition Ming plutôt qu’ils n’ont été redessinés. Ils n’ont donc pas été reproduits ici, par prudence sur le droit d’auteur.

Texte chinois : 射法, chapitre 13 du 紀效新書 de Qi Jiguang (戚繼光, 1528-1588), 1560 — domaine public. Le texte chinois a été relevé dans l’article de Paul Brennan, « Qi Jiguang’s Chapter on Archery » : https://brennantranslation.wordpress.com/2021/02/28/qi-jiguangs-chapter-on-archery/ — la traduction française ci-dessus a été établie directement à partir du chinois, sans reprendre la traduction anglaise de Brennan.