Le Quanjing jieyao (拳經捷要, « Les Essentiels de la boxe » ou « les clés de la souplesse ») est le chapitre quatorze du Jixiao xinshu (紀效新書, « Nouveau livre des méthodes efficaces »), le grand traité militaire de Qi Jiguang (戚繼光, 1528-1588), général des Ming qui réorganisa la défense des côtes du Zhejiang contre les pirates japonais et rédigea cet ouvrage en 1560. Le chapitre est le plus ancien grand texte illustré de boxe chinoise qui nous soit parvenu : l’auteur y rassemble ce qu’il considère comme le meilleur de la boxe de son temps et le fixe en trente-deux postures (三十二勢), chacune figurée par un dessin et accompagnée d’une stance et d’un quatrain mnémonique. Bien que la boxe ne soit à ses yeux qu’un exercice préparatoire — le fondement commun de tous les arts d’armes —, ce chapitre est devenu la référence fondatrice de toute l’histoire de la boxe chinoise, et l’on y retrouve déjà, nommées, des postures que reprendront plus tard le taiji quan et toutes les grandes écoles.

Le texte chinois appartient au domaine public : Qi Jiguang est mort en 1588 et l’ouvrage date de 1560. Les planches reproduites ici sont les figures de l’édition classique du Jixiao xinshu et de l’encyclopédie militaire Wubei zhi (武備志, 1621) de Mao Yuanyi.

Traduction nouvelle réalisée directement à partir du texte chinois original.

Titre et attribution (書名)

拳經捷要

(紀效新書卷十四)

戚繼光

« Les Essentiels de la boxe », extrait du chapitre quatorze du Jixiao xinshu, par Qi Jiguang.

[1560]

Avertissement liminaire (卷十四開篇)

此藝不甚預於兵能有餘力則亦武門所當習但衆之不能强者亦聽其所便耳於是以此為諸篇之末茅十四

Ces techniques ne préparent pas vraiment au métier des armes, mais à qui a des forces de reste elles doivent aussi être enseignées, comme faisant partie des arts du guerrier ; quant à ceux que la foule n’a pas rendus forts, on les y laisse aller selon leur commodité. C’est pourquoi j’en fais le dernier de ces chapitres.

Le texte principal (拳經捷要篇)

Le texte chinois d’origine est continu et sans ponctuation ; nous l’avons divisé en ses membres de phrase, mais sans y ajouter de ponctuation, afin de pouvoir en donner la traduction.

拳法似無預於大戰之技然活動手足慣勤肢體此為初學入藝之門也故存於後以備一家

Les méthodes de boxe ne semblent pas compter au nombre des techniques de la grande guerre ; mais elles font jouer les mains et les pieds et accoutument les membres et le corps au labeur : c’est là la porte par laquelle on entre dans l’art. C’est pourquoi je les ai conservées à part, afin d’en faire aussi une école.

學拳要身法活便手法便利脚法輕固進退得宜腿可飛騰

Pour apprendre la boxe, il faut un corps souple et mobile, des mains agiles, des pieds légers et bien plantés ; avancer et reculer à propos, et les jambes pourront prendre leur vol.

而其妙也顛起倒挿而其猛也披劈橫拳而其快也活捉朝天而其柔也知當斜閃

Sa merveille est dans les renversements, les redressements, les chutes et les percées ; sa férocité, dans les fentes et les fauchages du poing ; sa rapidité, dans la prise vivante et le visage tourné vers le ciel ; sa souplesse, dans l’art de savoir esquiver de biais.

故擇其拳之善者三十二勢勢勢相承遇敵制勝變化無窮微妙莫測窈焉㝠焉人不得而窺者謂之神

J’ai donc choisi ce que la boxe a de meilleur : trente-deux postures, chacune s’engendrant l’une l’autre. Face à l’adversaire, on conquiert la victoire par des transformations sans fin, d’une subtilité impénétrable, si secrètes et si obscures que personne ne peut les deviner : c’est ce qu’on appelle l’esprit.

俗云拳打不知是迅雷不及掩耳

Le vulgaire dit : « le poing frappe sans qu’on le sache » ; c’est le tonnerre qui ne laisse pas le temps de se boucher les oreilles.

所謂不招不架只是一下犯了招架就有十下

Et comme on dit encore : « sans parade ni garde, il n’y a qu’un seul coup ; une fois pris dans la parade, il y en a dix. »

博記廣學多算而勝

Une vaste mémoire, un large savoir et beaucoup de calcul donnent la victoire.

古今拳家宋太祖有三十二勢長拳又有六步拳猴拳囮拳名勢各有所稱而實大同小異

Parmi les escrimeurs du poing, anciens et modernes : le premier empereur des Song avait une boxe longue en trente-deux postures, et il y avait encore la boxe des six pas, la boxe du singe et la boxe du leurre, dont les noms et les postures ont chacun leur justification, mais qui en vérité se ressemblent bien plus qu’elles ne diffèrent.

至今之温家七十二行拳三十六合鎖二十四棄探馬八閃畨十二短此亦善之善者也

Encore aujourd’hui, les soixante-douze poings marchés de la famille Wen, les trente-six verrous, les vingt-quatre frappes dites du cavalier, les huit volte-face subites et les douze techniques courtes comptent parmi les meilleures du meilleur.

吕紅八下雖剛未及綿張短打

Les huit jetées de Lü Hong sont d’une grande dureté, mais elles n’atteignent pas le corps à corps court de « Zhang le soyeux ».

山東李半天之腿鷹爪王之拿千跌張之跌張伯敬之打少林寺之棍與青田棍法相兼楊氏鎗法與巴子拳棍皆今之有名者

Les jambes de Li Bantian du Shandong, les saisies de « Wang la serre d’aigle », les jetées de « Zhang aux mille chutes », les frappes de Zhang Bojing, le bâton du temple de Shaolin allié aux méthodes de bâton de Qingtian, la lance de la famille Yang jointe au poing et au bâton de Bazi : voilà les noms fameux d’aujourd’hui.

雖各有所長各傳有上而無下有下而無上就可取勝於人此不過偏於一隅

Chacun a son fort, mais chaque transmission a ses qualités du haut sans le bas, ou du bas sans le haut ; on peut bien vaincre son homme, ce n’est jamais qu’un talent de coin.

若以各家拳法兼而習之正如常山蛇陣法擊首則尾應擊尾則首應擊其身而首尾相應此謂上下周旋無有不勝

Si l’on prenait de chaque école de boxe ce qu’elle a, pour les pratiquer ensemble, ce serait exactement la formation du serpent du mont Chang : on frappe la tête, la queue répond ; on frappe la queue, la tête répond ; on frappe le milieu, tête et queue répondent ensemble. C’est ce qu’on appelle avoir le haut et le bas à son service : on est alors sans adversaire.

大抵拳棍刀鎗𨥁鈀劔㦸弓矢鈎䥥挨牌之類莫不先由拳法活動身手

En général, poings, bâton, sabre, lance, fourche, rateau, épée, hallebarde, arc et flèches, crochets, faucilles et pavois de presse : nul de ces arts ne commence autrement que par la boxe, pour faire jouer le corps et les mains.

其拳也為武藝之源

Ainsi la boxe est-elle la source de l’art martial.

今繪之以勢註之以訣以啟後學

J’en ai donc dessiné les postures et je les ai annotées de formules, afin d’éveiller ceux qui viendront après moi.

既得藝必試敵切不可以勝負為愧為竒

Une fois que l’on possède l’art, il faut l’éprouver contre un adversaire ; et il ne faut jamais tirer honte d’une défaite ni vanité d’une victoire.

當思何以勝之何以敗之勉而久試

Il faut se demander pourquoi l’on a vaincu, pourquoi l’on a perdu, s’y efforcer et éprouver longtemps.

怯敵還是藝淺善戰必定藝精

Craindre l’adversaire est encore la marque de bien peu d’art ; vaincre avec aisance prouve sûrement un art raffiné.

古云藝髙人膽大信不誣矣

Les anciens disent : « qui a l’art haut a le courage grand » : parole dont on ne peut se tromper.

余在舟山公署得参戎劉草堂打拳所謂犯了招架便是十下之謂也此最妙即棍中之連打

Alors que j’occupais un poste officiel à Zhoushan, je reçus du commandant Liu Caotang l’enseignement de sa boxe : c’est cela même, « une fois pris dans la parade, en voilà dix ». C’est là ce qu’il y a de plus merveilleux, c’est-à-dire la frappe continue du bâton.

Les trente-deux postures (三十二勢)

(chaque formule est citée telle qu’elle figure dans l’édition du Jixiao xinshu, sans ponctuation ajoutée ; le nom de la posture en gras est celui qui ouvre la formule, en caractères tels qu’ils sont imprimés.)

1. Retrousser paresseusement sa robe (懶扎衣)

[1] 懶扎衣出門架子變下勢霎步單鞭對敵若無膽向先空自眼明手便

« Retrousser paresseusement sa robe » sert à faire figure en sortant de la porte : on change ensuite en posture basse, en pas d’un instant ou en fouet unique. Si l’adversaire n’ose pas avancer le premier, on l’attend immobile, l’œil clair et la main prête.

Dessin de la posture 1, « retrousser paresseusement sa robe » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

2. Le coq d’or se tient sur une patte (金雞獨立)

[2] 金雞獨立顛起裝腿橫拳相兼搶背臥牛雙倒遭著叫苦連天

Dans « le coq d’or se tient sur une patte », on part d’un abaissement pour se redresser ; on pose la jambe et le poing fauche en travers. L’adversaire est renversé sur le dos comme un bœuf couché, les quatre pattes en l’air : touché, il gémit jusqu’au ciel.

Dessin de la posture 2, « le coq d’or se tient sur une patte » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

3. L’éclaireur à cheval (探馬)

[3] 探馬傳自太祖諸勢可降可變進攻退閃弱生强接短拳之至善

La technique de « l’éclaireur à cheval » se transmet depuis le premier empereur des Song. Comme toute posture, elle peut s’abaisser ou se transformer : qu’on attaque ou qu’on recule en esquivant, le faible y devient fort. C’est le moyen par excellence d’intercepter un poing court.

Dessin de la posture 3, « l’éclaireur à cheval » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

4. Le fouet unique rompu (抝單鞭)

[4] 抝單鞭黃花緊進披挑腿左右難防搶步上拳連劈揭沈香勢推倒泰山

Dans « le fouet unique rompu », on avance serré comme une fleur jaune serrant ses pétales ; l’adversaire décoche des coups de pied à gauche et à droite, difficiles à parer, mais on bondit en avant et les poings montent, fauchant et arrachant coup sur coup. Dans la posture du bois d’agar, on renverserait le mont Tai.

Dessin de la posture 4, « le fouet unique rompu » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

5. Le poing des sept étoiles (七星拳)

[5] 七星拳手足相顧挨步逼上下隄籠饒君手快脚如風我自有攪衝劈重

Dans « le poing des sept étoiles », main et pied se gardent l’un l’autre ; on presse en pas serré, enserrant le haut et le bas. Fussiez-vous habile, la main rapide et le pied comme le vent, je saurai agiter, percer et fendre lourdement.

Dessin de la posture 5, « le poing des sept étoiles » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

6. Monter à rebours sur le dragon (倒騎龍)

[6] 倒騎龍詐輸佯走誘追入遂我回衝恁伊力猛硬來攻怎當我連珠砲動

Par « monter à rebours sur le dragon », on feint la défaite et la fuite pour attirer l’adversaire : une fois qu’il s’est engagé à la poursuite, on se retourne et l’on fonce. Quelle que soit la violence de son assaut, comment soutiendrait-il ma salve de coups de canon ?

Dessin de la posture 6, « monter à rebours sur le dragon » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

7. Le pied suspendu (懸脚)

[7] 懸脚虛餌彼輕進二换腿决不饒輕趕上一掌滿天星誰敢再來比並

« Le pied suspendu » est un appât : l’autre avance à la légère, on change de jambe et l’on frappe sans pitié, on le rejoint d’une paume qui fait danser les étoiles. Qui oserait encore venir se mesurer ?

Dessin de la posture 7, « le pied suspendu » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

8. La posture de Qiu et Liu (丘劉勢)

[8] 丘劉勢左搬右掌劈來脚入步連心挪更拳法探馬均打人一著命盡

« La posture de Qiu et Liu » écarte de la gauche et frappe de la paume droite ; on fend le coup de pied qui vient et l’on passe le pas droit au cœur. C’est en somme l’« éclaireur à cheval » de l’autre côté : un seul coup porté et la vie s’achève.

Dessin de la posture 8, « la posture de qiu et liu » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

9. L’enfoncement vers le bas (下挿勢)

[9] 下挿勢專降快腿得進步攪靠無别鈎脚鎖臂不容離上驚下取一跌

« L’enfoncement vers le bas » est fait pour dompter les jambes rapides : à peine a-t-on gagné un pas que l’on bouscule et l’on presse du corps, sans autre manière. On crochète la jambe, on verrouille le bras sans lâcher : on alerte en haut, on prend en bas, et l’autre tombe.

Dessin de la posture 9, « l’enfoncement vers le bas » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

10. La posture de l’embuscade (埋伏勢)

[10] 埋伏勢窩弓待虎犯圈套寸步難移就機連發幾腿他受打必定昬危

« L’embuscade » est un arc tendu dans une fosse, guettant le tigre. Entré dans le piège, l’adversaire ne peut plus bouger d’un pouce ; on saisit l’occasion pour décocher plusieurs coups de pied, et sous les coups il perd à coup sûr connaissance.

Dessin de la posture 10, « la posture de l’embuscade » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

11. Jeter le cadre (拋架子)

[11] 拋架子搶步披掛補上腿那怕他識右橫左採快如飛架一掌不知天地

Par « jeter le cadre », on se rue en avant, on s’enveloppe de biais et l’on ajoute un coup de jambe, que l’autre le devine ou non ; on fauche de la droite, on cueille de la gauche, rapide comme un vol, puis l’on abat une paume, et l’autre ne sait plus ni ciel ni terre.

Dessin de la posture 11, « jeter le cadre » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

12. La posture du coude pincé (拈肘勢)

[12] 拈肘勢防他弄腿我截短須認髙低劈打推壓要皆依切勿手脚忙急

« La posture du coude pincé » garde contre les jambes de l’adversaire ; pour intercepter au plus court, il faut distinguer le haut du bas. Fendre, frapper, pousser, presser : tout doit s’ensuivre, et jamais la main ni le pied ne doivent s’agiter avec précipitation.

Dessin de la posture 12, « la posture du coude pincé » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

13. Le pas d’un instant (一霎步)

[13] 一霎步隨機應變左右腿衝敵連珠恁伊勢固手風雷怎當我閃驚巧取

« Le pas d’un instant » répond à toute circonstance : on charge l’adversaire de la jambe, à gauche et à droite, en rafale. Même si sa posture est solide et ses mains promptes comme foudre, il ne pourra tenir contre ma feinte et ma prise habile.

Dessin de la posture 13, « le pas d’un instant » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

14. La posture de saisie (擒拿勢)

[14] 擒拿勢封脚套子左右壓一如四平直來拳逢我投活恁快腿不得通融

« La saisie » ferme le piège du coup de pied ; on presse à gauche comme à droite, exactement comme dans le « quatre-plat » de face. Le poing qui vient droit trouve en moi de quoi être détourné : même une jambe rapide ne passera pas.

Dessin de la posture 14, « la posture de saisie » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

15. Le quatre-plat de la barrière du puits (井攔四平)

[15] 井攔四平直進剪臁踢膝當頭滚穿劈靠抹一鈎鐵樣將軍也走

Pour le « quatre-plat de la barrière du puits », on avance droit. Que l’on cisaille mon tibia ou que l’on vise mon genou, je roule droit devant et je perce ; je fends, je m’appuie, je balaie d’un crochet : même un général de fer s’enfuirait.

Dessin de la posture 15, « le quatre-plat de la barrière du puits » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

16. Le coup de pied du démon (鬼蹴脚)

[16] 鬼蹴脚搶人先着補前掃轉上紅拳背弓顛披揭起穿心肘靠玅難傳

Par « le coup de pied du démon », on se rue pour frapper le premier ; on complète d’un balayage avant, puis l’on se relève avec un poing rouge, le dos courbé et le corps penché, on se couvre et l’on monte. On déploie alors le « coude qui transperce le cœur », subtilité malaisée à transmettre.

Dessin de la posture 16, « le coup de pied du démon » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

17. La posture du doigt vers l’entrejambe (指當勢)

[17] 指當勢是箇丁法他難進我好向前踢膝滚躦上面急回步顚短紅拳

« La posture du doigt vers l’entrejambe » est une attaque des parties ; l’autre ne peut plus avancer, tandis que je monte à mon aise : coup de pied à son genou, on roule et l’on perce vers le haut ; au visage, on retire vivement le pas et l’on secoue d’un poing rouge court.

Dessin de la posture 17, « la posture du doigt vers l’entrejambe » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

18. La posture de la tête de fauve (獸頭勢)

[18] 獸頭勢如牌挨進恁快脚遇我慌𢗅低驚高取他難防接短披紅衝上

« La tête de fauve » avance comme on pousse un pavois. Fussent ses pieds rapides, il se trouble en me rencontrant ; on alerte en bas, on prend en haut, et il ne peut parer. Joint de près, on l’enveloppe d’un poing rouge et l’on monte à l’assaut.

Dessin de la posture 18, « la posture de la tête de fauve » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

19. Le quatre-plat du milieu (中四平勢)

[19] 中四平勢實推固硬攻進快腿難來雙手逼他單手短打以熟為乖

Avec « le quatre-plat du milieu », on pousse ferme et l’on attaque la solidité de l’autre ; la jambe rapide ne trouve plus de passage. Les deux mains pressent une seule des siennes : dans le combat de près, c’est l’habitude qui rend habile.

Dessin de la posture 19, « le quatre-plat du milieu » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

20. La posture du tigre couché (伏虎勢)

[20] 伏虎勢側身弄腿但來凑我前撑看他立站不穩後掃一跌分明

Avec « le tigre couché », on détourne le corps pour jouer des jambes ; tout ce qui s’approche, on l’étaye et on le repousse de l’avant. Dès qu’on le voit debout, chancelant, le balayage arrière le fait tomber net.

Dessin de la posture 20, « la posture du tigre couché » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

21. Le quatre-plat haut (高四平)

[21] 高四平身法活變左右短出入如飛逼敵人手足無措恁我便脚踢拳捶

Pour le « quatre-plat haut », la méthode du corps est souple et changeante : on va et vient de court, à gauche et à droite, entrant et sortant comme en volant. On presse l’adversaire jusqu’à ce que mains et pieds ne sachent plus que faire ; alors, à mon gré, le pied frappe et le poing pile.

Dessin de la posture 21, « le quatre-plat haut » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

22. L’enfoncement à rebours (倒挿勢)

[22] 倒挿勢不與招架靠腿快討他之嬴背弓進步莫遲停打如谷聲相應

« L’enfoncement à rebours » ne pare pas : il se fie à la jambe rapide pour arracher la victoire de l’autre. Le dos courbé, on avance sans s’arrêter, et la frappe se répercute comme l’écho dans un vallon.

Dessin de la posture 22, « l’enfoncement à rebours » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

23. Le poing magique (神拳)

[23] 神拳當面挿下進步火燄攅心遇巧就拿就跌舉手不得留情

Pour « le poing magique », on fait face et l’on enfonce vers le bas, puis l’on avance, flamme qui fuse jusqu’au cœur. Si l’on rencontre un habile, on saisit et l’on fait tomber : une fois les mains levées, plus de ménagement.

Dessin de la posture 23, « le poing magique » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

24. Le fouet unique (一條鞭)

[24] 一條鞭橫直披砍兩進腿當面傷人不怕他力粗膽大我巧好打通神

Avec « le fouet unique », un bras s’étend de biais, l’autre taille droit ; les deux jambes avancent pour blesser l’adversaire de face. Peu importe qu’il ait la force rude et l’audace grande : mon habileté frappe juste et passe l’esprit.

Dessin de la posture 24, « le fouet unique » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

25. Le moineau et le ver de terre (雀地龍)

[25] 雀地龍下盤腿法前揭起後進紅拳他退我雖顛補衝來短當休延

« Le moineau et le ver de terre » est une méthode de jambe du bas : on se relève d’abord par devant, puis l’on avance du poing rouge. Si l’autre recule, j’ai beau partir d’un abaissement, mon élan le rejoint, et le combat court ne souffre pas de retard.

Dessin de la posture 25, « le moineau et le ver de terre » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

26. La main tournée vers le soleil (朝陽手)

[26] 朝陽手偏身防腿無縫鎖逼退豪英倒陣勢彈他一脚好教師也喪聲名

Avec « la main tournée vers le soleil », on incline le corps pour garder contre la jambe ; le verrouillage est sans fissure et repousse le brave. Ayant ainsi renversé sa position, on lui décoche un coup de pied : même un bon maître y perdrait son renom.

Dessin de la posture 26, « la main tournée vers le soleil » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

27. L’aile d’oie sauvage (鴈翅)

[27] 鴈翅側身挨進快腿走不留停追上穿肚一腿要加剪劈推紅

Avec « l’aile d’oie sauvage », on se glisse de biais en avant ; la jambe rapide file sans s’arrêter. On rejoint l’autre et on lui perce le ventre d’un coup de pied, en y ajoutant ciseau, fente, poussée ou poing rouge.

Dessin de la posture 27, « l’aile d’oie sauvage » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

28. La posture à califourchon sur le tigre (跨虎勢)

[28] 跨虎勢那移發脚要腿去不使他知左右跟掃一連施失手剪刀分易

Pour « à califourchon sur le tigre », quand on se déplace et lance le pied, il faut que la jambe parte sans qu’il s’en aperçoive. Talon gauche puis talon droit balaient à la suite ; si la main manque, le ciseau sépare sans peine.

Dessin de la posture 28, « la posture à califourchon sur le tigre » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

29. Le coude du phénix en travers (拗鸞肘)

[29] 拗鸞肘出步顛刴搬下掌摘打其心拿鷹捉兔硬開弓手脚必須相應

Avec « le coude du phénix en travers », on sort le pas et l’on hache, on écarte et l’on abat la paume, on arrache et l’on frappe au cœur, comme l’aigle prend le lièvre ou comme l’arc bien bandé. Main et pied doivent nécessairement se répondre.

Dessin de la posture 29, « le coude du phénix en travers » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

30. La posture du canon droit au but (當頭砲勢)

[30] 當頭砲勢衝人怕進步虎直攛兩拳他退閃我又顛踹不跌倒他也忙然

Quand « le canon droit au but » s’élance, on craint d’avancer contre lui ; pareil au tigre, on jette droit les deux poings. Qu’il recule ou esquive, je secoue et frappe encore du pied ; s’il ne tombe pas, il n’en est pas moins désemparé.

Dessin de la posture 30, « la posture du canon droit au but » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

31. Le coude du phénix en suivant (順鸞肘)

[31] 順鸞肘靠身搬打滚快他難遮攔復外滚刷回拴肚搭一跌誰敢争前

Avec « le coude du phénix en suivant », on s’appuie du corps, on écarte et l’on frappe ; on roule vite et il ne peut barrer ; puis l’on roule vers l’extérieur, on balaie, on revient lier et ceinturer, et l’autre s’effondre. Qui oserait disputer le premier rang ?

Dessin de la posture 31, « le coude du phénix en suivant » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

32. La posture du drapeau et du tambour (旗鼓勢)

[32] 旗鼓勢左右壓進近他手橫劈雙行絞靠跌人人識得虎抱頭要躱無門

Pour « le drapeau et le tambour », on presse à gauche et à droite en avançant ; on vient près de son bras et l’on fend en travers des deux côtés à la fois. On enlace et l’on s’appuie, et la chute est si nette que chacun la voit. Si l’on prend ensuite la posture du tigre qui cache sa tête, il voudra s’échapper, mais il n’y a pas d’issue.

Dessin de la posture 32, « la posture du drapeau et du tambour » : figure de l’édition du Jixiao xinshu (1560) reproduite avec son texte dans l’article de Brennan

Notes du traducteur

  1. Qi Jiguang et le Jixiao xinshu : Qi Jiguang (戚繼光, 1528-1588), général des Ming, composa le Jixiao xinshu (« Nouveau livre des méthodes efficaces ») pour réformer l’armée côtière du Zhejiang ; l’ouvrage fut achevé en 1560 et longtemps réimprimé. Le chapitre sur la boxe y tient lieu de conclusion, les méthodes de boxe étant considérées comme la base commune de tous les arts d’armes.
  2. Transmission du texte : huit des trente-deux postures (les numéros 15 à 18 et 21 à 24) manquent dans l’exemplaire conservé par la bibliothèque impériale Siku quanshu ; elles ont été rétablies d’après l’encyclopédie militaire Wubei zhi (武備志, 1621) de Mao Yuanyi, qui reproduit le chapitre complet, textes et figures. Les planches des deux sources se distinguent au premier regard à la couleur des bottes des personnages.
  3. Les noms de postures : plusieurs sont devenues des classiques de toutes les écoles — 懶扎衣 (« retrousser paresseusement sa robe », que le taiji quan connaît sous le nom de 懶紮衣 lan zha yi), 單鞭 (« le fouet unique », 單鞭 dan bian), 探馬 (« l’éclaireur à cheval »), 七星拳 (« le poing des sept étoiles »), 伏虎勢 (« le tigre couché »), 高探馬, 跨虎勢, 當頭砲勢. La filiation entre ce chapitre de 1560 et la boxe des siècles suivants est l’un des faits les mieux établis de l’histoire des arts martiaux chinois.
  4. Les « quatre-plats » (四平) : les postures 15, 19 et 21 déclinent la même famille de stances — jing lan si ping (井攔四平, « quatre-plat de la barrière du puits »), zhong si ping (中四平, « quatre-plat du milieu ») et gao si ping (高四平, « quatre-plat haut ») — où le corps est également réparti dans les quatre directions. Elles attestent une nomenclature déjà constituée au XVIe siècle.
  5. Termes obscurs : quelques expressions du texte sont énigmatiques et les commentateurs anciens eux-mêmes les discutent : 隄籠 (digue et cage), l’avancée serrée de la « fleur jaune » (黃花) à la quatrième posture, la « posture du bois d’agar » (沈香勢) de la même stance, ou les huit coups de Lü Hong (吕紅八下). Nous les avons rendues au plus près du sens littéral, sans trancher.
  6. La mention finale du premier paragraphe : la transcription du texte chinois se termine, dans le document source, par deux caractères restés dans notre citation (茅十四) qui ne se rattachent à aucune phrase et paraissent être un résidu de la transcription ; nous ne les traduisons pas.
  7. Les images : les trente-deux planches reproduites ici — un dessin par posture — sont les figures de l’édition classique du texte chinois (Jixiao xinshu, 1560, et Wubei zhi, 1621), telles qu’elles sont reproduites dans l’article de Brennan. Ce sont des documents de l’édition originale du texte chinois, donc dans le domaine public ; ce ne sont ni des créations graphiques modernes ni des photographies de l’éditeur du blog.

Source du texte chinois : 拳經捷要 (« Les Essentiels de la boxe »), chapitre quatorze du 紀效新書 (Jixiao xinshu, « Nouveau livre des méthodes efficaces ») de Qi Jiguang (戚繼光, 1528-1588), achevé en 1560 ; texte et planches relevés dans l’article « Qi Jiguang’s Boxing Classic » de Paul Brennan (https://brennantranslation.wordpress.com/2019/08/31/qi-jiguangs-boxing-classic/), dont la traduction anglaise n’a pas été utilisée. Texte chinois et figures dans le domaine public (Qi Jiguang, mort en 1588). Les trente-deux images reproduites ici sont les planches de l’édition chinoise d’origine. Traduction française : nouvelle traduction réalisée à partir de l’original chinois pour ce site.*