En marge de ses cinq grands manuels, Sun Lutang (孫祿堂, 1860-1933) laissa une série d’essais parus dans les revues d’arts martiaux de la fin des années 1920 et du début des années 1930. On trouvera ici quatre de ces écrits, rédigés en chinois classique : sur la distinction entre école interne et externe, sur la boxe et la calligraphie, sur les origines de l’art martial national, et sur la théorie commune qui unit le xingyi, le bagua et le taiji. Sun Lutang, figure majeure du « style interne » (neijia), fut directeur d’études à l’Institut d’arts martiaux du Jiangsu et l’un des maîtres les plus influents de son temps. Ces textes sont dans le domaine public.

Portrait de Sun Lutang (孫祿堂), 1929, reproduit dans l’annuaire de l’Institut d’arts martiaux du Jiangsu

Calligraphie « La base de la force nationale » (強國之基), de Sun Lutang, 1931

Premier essai — Sur la distinction entre école interne et externe (論拳術內家外家之別)

Texte publié dans l’annuaire de l’Institut d’arts martiaux du Jiangsu (Jiangsu sheng guoshuguan niankan), 31 juillet 1929. Sun Lutang y défend l’idée que la division entre école « interne » et « externe » est une illusion — seul compte l’art de nourrir le souffle.

今之談拳術者,每云有內家外家之分。或稱少林為外家,武當為內家,在道為內家;或以在釋為外家,其實皆皮相之見也。名則有少林、武當之分,實則無內家外家之別。少林,寺也;武當,山也;拳以地名,並無軒輊。至竟言少林而不言武當者亦自有故。按少林寺之拳,門類甚多,名目亦廣,輾轉相傳,耳熟能詳。武當派則不然,練者既少,社會上且有不知武當屬於何省者,非余之過言也。浙之張松溪非武當之嫡傳乎?至今浙人士承張之緒者,何以未之前聞也?近十年來,人始稍稍知武當之可貴矣。少林、武當之一隱一現者其故在此。安得遽分內外耶!

Ceux qui, aujourd’hui, parlent de la boxe disent toujours qu’il existe une division entre école interne et école externe. Les uns tiennent Shaolin pour l’externe et Wudang pour l’interne ; les autres tiennent la voie des taoïstes pour l’interne et celle des bouddhistes pour l’externe. En réalité, ce ne sont là que des vues superficielles. Il existe une distinction de nom entre Shaolin et Wudang, mais point de distinction de réalité entre école interne et externe. Shaolin est un temple, Wudang une montagne ; la boxe tient son nom du lieu et n’entraîne de ce fait aucune valeur. Ceux qui ne parlent que de Shaolin sans jamais parler de Wudang ont cependant leur raison. Les boxe du temple Shaolin sont nombreuses, leurs noms étendus, transmises de main en main, familières à toute oreille. Il n’en va pas ainsi de l’école Wudang : ses pratiquants sont rares, et il est même des gens qui ignorent à quelle province Wudang se rattache — je n’exagère point. Zhang Songxi du Zhejiang n’est-il pas un héritier direct de Wudang ? Comment se fait-il que, jusqu’à ce jour, les gens du Zhejiang qui poursuivent l’enseignement de Zhang ne se soient jamais fait connaître ? Ce n’est qu’au cours des dix dernières années qu’on a commencé d’entrevoir la valeur de Wudang. Voilà pourquoi Shaolin se montre et Wudang se cache. Comment donc se hâter de les départager en interne et externe !

或謂拳術既無內外之分,何以形勢有剛柔之判?不知一則自柔練而致剛,一則自剛練而致柔,剛柔雖分,成功則一。夫武術以和為用,和之中知勇備焉。

On objectera : si la boxe ne connaît pas la distinction interne/externe, comment ses formes marquent-elles une différence entre dur et souple ? Il faut savoir que l’une s’entraîne de la souplesse vers la dureté et l’autre de la dureté vers la souplesse ; dur et souple diffèrent, mais l’accomplissement est un. Les arts martiaux font de l’harmonie leur usage, et dans l’harmonie, connaissance et courage sont tous deux réunis.

余練拳術亦數十年矣。初亦蒙世俗之見,每日積氣於丹田,小腹堅硬如石,鼓動腹內之氣,能仆人於尋丈外,行止坐臥,無時不然。自謂積氣下沉,庶幾得拳中之內勁矣。彼不能沉氣於丹田小腹者,皆外家也。一日,山西宋世榮前輩,以函來約,余因袱被往晉。

Je pratique la boxe depuis des dizaines d’années. Au début, aveuglé par les vues communes, j’accumulais chaque jour le souffle dans le dantian, jusqu’à ce que mon bas-ventre fût dur comme la pierre ; en faisant vibrer le souffle du ventre, je pouvais terrasser un homme à dix pas, en marchant, m’arrêtant, assis, couché, à tout instant. Je me disais : en condensant le souffle vers le bas, j’aurai obtenu la force interne (jin, 勁) de la boxe. Ceux qui ne peuvent faire descendre le souffle jusqu’au dantian et au bas-ventre, je les tenais tous pour de l’école externe. Un jour, l’ancien Song Shirong (宋世榮) du Shanxi m’écrivit pour me convoquer ; je fis mon baluchon et me rendis au Shanxi.

寒暄之後,因問內外之判,宋先生曰:「呼吸有內外之分,拳術無內外之別。善養氣者即內家,不善養氣者即外家。故善養浩然之氣一語,實道破內家之奧義。拳術之功用,以動而求靜,坐功之作用,由靜而求動。其實動中靜,靜中動,本係一體,不可歧而二之。由是言之,所謂靜極而動,動極而靜,動靜即係相生,若以為有內外之分,豈不失之毫厘,差以千里。我所云呼吸有內外者,先求其通而已。通與不通,於何分之?彼未知練拳與初練拳者,其呼吸往往至中部而止,仍行返回,氣浮於上,是謂之呼吸不通。極其蔽則血氣用事,好勇鬥狠,實火氣太剛過燥之故也。若呼吸練至下行,直達丹田,久而久之,心腎相交,水火既濟,火氣不致炎上,呼吸可以自然,不致中部而返。如此方謂之內外相通,上下相通,氣自和順,故呼吸能達下部。氣本一也,誤以為兩個,其弊亦與不通等。子輿氏曰:『求其放心,放心收而後道心生。』亦即道家收視返聽之理。」

Après les politesses d’usage, je l’interrogeai sur la distinction interne/externe. Maître Song dit : « Il y a une différence entre respiration interne et externe ; la boxe, elle, ne connaît point de différence interne/externe. Celui qui nourrit bien son souffle est de l’école interne ; celui qui le nourrit mal est de l’école externe. La formule “nourrir bien son souffle plein de justice” (haoran zhi qi) révèle en vérité le sens profond de l’école interne. La fonction de la boxe est de chercher le calme dans le mouvement ; l’action de la méditation assise, de chercher le mouvement dans le calme. En réalité, au sein du mouvement il y a calme, au sein du calme il y a mouvement ; c’est un corps unique, on ne saurait le scinder en deux. De là, ce qu’on appelle “au plus grand calme naît le mouvement, au plus grand mouvement naît le calme” : le mouvement et le calme s’engendrent mutuellement. Si l’on voulait en faire une distinction interne/externe, ne serait-ce pas se tromper d’un fil et s’égarer de mille lieues ? " Ce que j’appelle respiration interne et externe, c’est d’abord chercher à ce qu’elle soit passante (tong). Comment distinguer ce qui passe de ce qui ne passe pas ? Ces gens qui ne connaissent pas la boxe et ceux qui s’y mettent à peine ont une respiration qui s’arrête au milieu du corps puis revient ; le souffle flotte en haut : voilà ce qu’on appelle respiration non passante. À l’extrême, l’erreur fait qu’on gouverne par le sang et le souffle, aimant la bataille et la violence — c’est que le feu interne, trop dur et trop sec, s’embrase. Si l’on entraîne la respiration à descendre, jusqu’au dantian, avec le temps le cœur et les reins communiquent, l’eau et le feu arrivent à leur accomplissement ; le feu ne monte plus, la respiration peut devenir naturelle et ne plus rebrousser en pleine poitrine. C’est alors seulement qu’on dit : l’interne et l’externe sont traversants, le haut et le bas traversants ; le souffle se fait alors doux et ordonné, et la respiration atteint la partie basse. Le souffle est un par nature ; se le figurer comme deux, c’est un défaut aussi grand que celui de la non-passance. Ziyu (Mencius) a dit : “Cherche ton cœur égaré ; une fois le cœur égaré recouvré, l’esprit du dao naît.” C’est encore le principe taoïste de fermer les sens et d’inverser l’écoute. »

余曰:「然則鄙人可謂得拳中之內勁乎?蓋氣已下沉,小腹亦堅硬如石矣。」

Je dis : « Je puis donc me dire en possession de la force interne de la boxe ? Car le souffle est descendu et mon bas-ventre est dur comme la pierre. »

宗先生曰:「否!否!汝雖氣通小腹,若不化堅,終必為累,非上乘也。」余又問何以化之?

Maître Song (Song) dit : « Non ! non ! Bien que ton souffle traverse le bas-ventre, si tu ne transmues pas cette dureté, elle finira par t’être une charge ; ce n’est point le niveau supérieur. » Je lui demandai alors comment la transmuer.

先生曰:「有若無,實若虛。腹之堅,非真道也。孟子言:『由仁義行,非仁義行也』。《中庸》極論『中和』之功用。須知古人所言,皆有體用。拳術中亦重中和,亦重仁義。若不明此理,即練至捷如飛鳥,力舉千鈞,不過匹夫之勇,總不離夫外家。若練至中和,善講仁義,動則以禮,見義必為,其人雖無百斤之力,即可謂之內家。迨養氣功深,貫內外,評有無,至大至剛,直養無害,無處不有,無時不然,卷之放之,用廣體微。昔人云『物物一太極,物物一陰陽。』吾人本具天地中和之氣,非一太極乎。《易經》云:『近取諸身,遠取諸物。』心在內而理周乎物,物在外而理具於心,內外一理而已矣。」

Maître Song dit : « Le plein devient comme le vide ; l’opulent devient comme le dénué. La dureté du ventre n’est point le véritable dao. Mencius dit : “Il agit par la bienveillance et la justice, non pas pour faire de la bienveillance et de la justice sa règle.” Le Zhongyong traite à fond les fonctions de “l’harmonie centrée” (zhong he). Sache que tout propos des anciens possède sa substance et son usage. Dans la boxe aussi on prise l’harmonie centrée, on prise la bienveillance et la justice. Si l’on n’éclaire pas cette raison, quand on s’entraînerait à ce point d’être vif comme l’oiseau et fort comme pour soulever mille livres, on n’est que brave de bas étage, et l’on ne s’écarte jamais de l’école externe. Si l’on s’entraîne jusqu’à l’harmonie centrée, qu’on aime à parler de bienveillance et de justice, qu’on agit avec courtoisie et qu’on fasse le bien dès qu’il est là, fût-on sans la force de cent livres, on peut se dire de l’école interne. Quand la science du souffle est profonde, elle pénètre l’interne et l’externe, jauge le oui et le non ; c’est le comble de la grandeur et de la fermeté ; nourrie droite et sans dommage, il n’est lieu où elle ne soit ni instant où il n’en soit ainsi ; roulée ou dépliée, son usage est vaste et son corps ténu. Un ancien a dit : “Chaque chose est un taiji, chaque chose est un yin et un yang.” Nous détenons en propre le souffle d’harmonie centrée du ciel et de la terre, ne sommes-nous pas chacun un taiji ? Le Yijing dit : “Prendre au plus près de son propre corps, au plus loin des autres choses.” Le cœur est au-dedans et sa raison embrasse les choses ; les choses sont au-dehors et leur raison se tient dans le cœur ; interne et externe ne sont qu’une seule raison. »

余敬聆之下,始知拳道即天道,天道即人道。又知拳之形勢名稱雖異,而理則一。向之以為有內外之分者,實所見之不透,認理之未明也。

Après l’avoir écouté avec respect, je compris que la voie de la boxe est la voie du ciel, et que la voie du ciel est la voie de l’homme. Je compris aussi que, si les formes et les noms de la boxe diffèrent, sa raison est une. Ce que je prenais pour une différence interne/externe tenait en réalité d’une vision peu pénétrante et d’une raison mal comprise.

由是推之,言語要和平,動作要自然。吾人立身涉世,處處皆是誠中形外,拳術何獨不然。試觀古來名將,如關壯繆、岳忠武等,皆以識春秋大義,說禮樂而敦詩書,故千秋後使人生敬仰崇拜之心。若田開強,古冶子輩,不過得一勇士之名而已。蓋一則內外一致,表裡精粗無不到,一則客氣乘之,自喪其所守,良可慨也。

En tirant cette conséquence : la parole doit être douce et mesurée, l’action naturelle. Dans notre conduite et nos rapports avec le monde, tout est sincérité au dedans et expression au dehors ; la boxe n’aurait-elle pas seule sa loi ? Voyez les grands généraux d’autrefois, tel Guan Yu, tel Yue Fei : tous connurent la grande justice des Printemps et Automnes, chérirent la musique et se plurent aux odes et aux livres ; c’est pourquoi, des siècles après, ils inspirent un respect plein de ferveur. Au contraire, des soudards comme Tian Kaiqiang ou Yezibe n’eurent que le renom de braves. C’est que les uns unissent le dedans et le dehors, de la surface à la profondeur et du fin au grossier ; les autres, envahis par le souffle adventice, perdent ce à quoi ils tiennent — quelle tristesse !

宋先生又云:「拳術可以變化人之氣質。」余自審尚未能見身體力行,有負前輩之教訓。今值江蘇省國術館有十八年度年刊之發行,余服務館中,亦即兩載,才識淺陋,尸位貽譏,故以聞之前人者略一言之,以志吾愧。

Maître Song dit encore : « La boxe peut transformer le tempérament d’un homme. » En examinant ce que je suis, je ne saurais dire que je l’ai mise en pratique, et je trahis les leçons de mes anciens. Aujourd’hui que paraît l’annuaire de la dix-huitième année de l’Institut d’arts martiaux du Jiangsu, où je sers depuis deux ans, et que, de savoir modeste, je n’occupe qu’un poste de sinecure, objet de raillerie, je rapporte donc brièvement ce que j’ai entendu des anciens, pour attester ma honte.

Deuxième essai — Quelques souvenirs sur la boxe (拳術述聞)

Texte publié dans l’annuaire de l’Institut d’arts martiaux du Jiangsu, 31 juillet 1929. Sun Lutang y évoque les liens entre boxe et calligraphie, l’épée taiji de Li Jinglin, et les principes communs de la boxe et de l’épée.

Page 1 du manuscrit « Quelques souvenirs sur la boxe » (拳術述聞), 1929

余幼時。卽好拳術。初不存有門派之見。故於各種拳術。均涉足而研究之。然拳術之為道也至大。體萬物而不遺。余旣無身體力行之實功。亦未明此中之精義。僅略窺其大槪而已。

Dès mon enfance, j’aimai la boxe. Au début je n’avais nulle prévention d’école, aussi parcourus-je et étudiai-je les différents arts de boxe. Mais la voie de la boxe est immense : elle embrasse toutes les choses sans en omettre une. Comme je n’avais point encore la pratique réelle du corps et que je n’en comprenais pas la vertu profonde, je n’en avais qu’un aperçu du général.

Page 2 du manuscrit « Quelques souvenirs sur la boxe » (拳術述聞), 1929

曩居北平。有高道夫君者。漢中人。工書法。於大小篆及漢魏源流殆無所不通。從余習拳年餘。伊云。吾兹習此。為日不久。而心領神會。乃知拳術之與書法及身體。故有莫大之關係者。運用雖不同。其理則一也。余詰之。伊云。拳術有五綱之起點。書法有五鋒之起筆。余復詢二五之理。曰。拳術之五綱。為劈、崩、趲、炮、槓。卽五行中金、木、水、火、土也。至十二形之奥妙。亦不外五拳中和之起點。進退、起落、變化、之要道。古人云。五行合一。致其中和。天地之事。無不可推矣。書法則有五鋒。為中、逆、齊、側、搭。卽臨碑帖之五筆法也。碑中張遷鄭文公大小篆等。都不外乎五鋒。雖有中、逆、齊、側、搭、之分。及用筆之不同。然皆中鋒。故拳術五拳之中和。書法五鋒之中鋒。二者運用雖有不同。然其精奥其原理固二而一者也。吾習此雖年餘。而觀今日之書法。及乎一己之精神。與去歲已迥然不同。故知拳術實與書法身體。具有密切之關係也。嗣高君因事返漢中。數年闊別。直至去秋。余在新都供職本館。高君聞訊來訪。斯時高君則已由王鐵珊先生之介紹。充馮煥章司令之書法教授矣。

Autrefois, habitant à Pékin, il y avait un certain Gao Daofu, un homme de Hanzhong, habile calligraphe, versé dans les grandes et petites écritures scellées et les continuations des Han et des Wei. Il apprit la boxe avec moi plus d’une année. Il me dit : « Me voici qui m’exerce à cela ; voici peu de temps, et déjà j’en saisis l’esprit, jusqu’à comprendre que la boxe a, avec la calligraphie et le corps, un lien des plus étroits. Bien que leurs usages diffèrent, leur raison est une. » Je l’interrogeai. Il dit : « La boxe a les cinq axes pour point de départ ; la calligraphie a les cinq pointes pour lever le pinceau. » Je demandai encore la raison de ces cinq. Il dit : « Les cinq axes de la boxe sont fendre (pi), écraser (beng), percer (zuan), tirer-canon (pao) et traverser (heng) — ce sont les cinq éléments : métal, bois, eau, feu, terre. Quant aux douze formes, leurs subtilités ne sortent pas de la centration des cinq poings comme point de départ : les voies essentielles d’avancer et de reculer, de se lever et de tomber, de se transformer. Un ancien a dit : “Les cinq éléments unis, on parvient à leur centration ; les affaires du ciel et de la terre, il n’en est pas qu’on ne puisse alors déduire.” » Il poursuivit : « La calligraphie a cinq pointes : centre, inverse, pareille, inclinée, appuyée — les cinq façons de mener le pinceau à l’étude des stèles et des modèles. Les stèles de Zhang Qian, de Zheng Wengong, en grande et petite écriture scellée, n’en sortent point. Bien qu’on distingue centre, inverse, pareille, inclinée, appuyée et que l’usage du pinceau diffère, tout est en définitive pointe du centre. Aussi la centration des cinq poings de la boxe, et la pointe du centre des cinq pointes de calligraphie : bien que les usages diffèrent, leur essence et leur raison sont une seule, duelles et unes. Depuis plus d’une an que je m’exerce, je vois que ma calligraphie et l’esprit de mon être diffèrent aujourd’hui nettement de l’an passé : je sais donc que la boxe a vraiment avec le corps et la calligraphie un lien étroit. » Il se trouva ensuite que Gao, pour quelque affaire, retourna à Hanzhong ; des années de séparation passèrent. À l’automne dernier, servant dans notre institut à Xindu, Gao apprit ma présence et vint me voir. Il était alors, sur recommandation de Wang Tieshan, devenu professeur de calligraphie du commandant Feng Huanzhang.

Page 3 du manuscrit « Quelques souvenirs sur la boxe » (拳術述聞), 1929

又余在北平時。直隸督辦李芳宸先生。在天津創武士會。專人相約。余素昧生平。雅不欲往。繼悉先生精劍術。朝夕鍛鍊。數十年如一日。深得斯道奥妙。因應約來津。與先生長談數日。乃知先生之於劍術。已得其中三昧。其動作道理。無所不善。蓋出自武當太極劍之嫡傳也。據先生云。為陳士鈞(按為安徽人自幼好道學問淵博隱居於峨嵋山)前輩所授。朝夕不輟。數年始知劍術之道理甚廣。包羅無窮。與各派之理皆相連貫。又云。余自隸軍籍。用兵之法則。天時地利人和之道。察人動作奸詐虛實之情。山川向背形勢利害之式。進退開合之理。以進為退。以退為進。若隱若現之機。至於武侯八陣之大義。殆無不師傚劍術之理焉。

Quand je vivais à Pékin, le commissaire directorial du Zhili, le sieur Li Fangzhen (Li Jinglin), fonda à Tianjin la Société des guerriers (wushi hui) et m’invita par un envoyé. Ne l’ayant jamais rencontré, je n’étais pas d’humeur à y aller ; mais j’appris bientôt que ce sieur excellait à l’épée, s’exerçant matin et soir, chaque jour depuis plusieurs dizaines d’années, et qu’il avait saisi en profondeur les subtilités de cette voie. Je répondis donc à son appel et vins à Tianjin ; je m’entretins longuement avec lui plusieurs jours et compris qu’en la science de l’épée il avait atteint son triple secret. Ses mouvements et sa raison n’avaient rien que de bon ; c’était, à n’en pas douter, une transmission directe de l’épée taiji de Wudang. Selon lui, il fut instruit par l’ancien Chen Shijun (originaire d’Anhui, qui depuis l’enfance aimait le dao, d’une érudition vaste, réclu au mont Emei) ; s’exerçant sans relâche matin et soir, ce ne fut qu’après plusieurs années qu’il sut combien la raison de l’épée était étendue, embrassant l’inepuisable, et qu’elle se rattachait aux raisons de toutes les écoles. Il me dit encore : « Depuis que je suis au service des armées, les règles de l’art militaire, les voies du moment, du terrain, de la concorde entre les hommes, l’observation des mouvements et des tromperies, du vide et du plein d’autrui, la configuration des monts et des cours d’eau, leur face et leur revers, les formes qui servent et qui nuisent, la raison d’avancer et de reculer, d’ouvrir et de fermer — prendre la retraite pour la marche, la marche pour la retraite, l’art des apparitions et des disparitions — jusqu’à la grande idée des Huit formations du marquis Wu (Zhuge Liang) : presque rien que je n’aie pris pour modèle en la raison de l’épée. »

民十七。中央設國術館。先生受聘為副館長。七月。滬上法公園舉行游藝會。先生亦參加表演。四日中。觀先生舞劍時。其精神動作。剛柔開合。伸縮婉轉。曲盡劍術奥妙之能事。於是知先生向日之作為。經過之情形。實於劍術神而明之。令吾人嘆觀止矣。

En la dix-septième année de la République, le gouvernement central établit l’Institut d’arts martiaux ; ce sieur fut nommé vice-directeur. En juillet, une fête publique fut donnée au parc de la Concession française de Shanghai, et il prit part à la démonstration. En quatre jours, je vis sa danse de l’épée : son esprit et ses mouvements, dur et souple, ouvert et fermé, se recourbant et se déliant, épuisaient tout le merveilleux de l’art de l’épée. Je compris alors que ce qu’il faisait depuis toujours, et les situations qu’il avait traversées, c’était d’avoir éclairé jusqu’au divin l’art de l’épée, et nous demeurâmes à le regarder comme le comble de l’admiration.

今年夏。小住焦山。統志局莊思緘先生來訪。談及劍術。先生詢李芳宸先生之劍。與余之劍是否同派。余曰。芳宸先生所練為太極劍。而余則八卦劍也。但二者門派雖不同。其所用之法。則十同五六。如八卦之名稱。老陰老陽。少陰少陽是也。又問。二者之巧妙孰善。余曰。芳宸先生。孜孜於劍者。念餘年。已至爐火純靑之候。余非專門。得其形勢與大槪之道而已。安能同日語哉。先生復倩余舞。余以荒疏日久。身步兩法。皆遲滯不靈。謝却之。先生敦促再四。並認略舞數式。觀其意義而已。余遂按八卦之名稱。錯綜變互之形勢。為舞數十節。又詢拳劍之理。余曰。拳劍之理。大别有三。其一。上下相連。手足相顧。內外如一。其二。不卽不離。不丢不頂。勿忘勿助。其三。拳無拳。意無意。無意之中。是真意也。先生曰。內外如一。是誠中也。合乎儒家。不丢不頂。勿忘勿助。是虛中也。合乎道家。無拳無意。是空中也。合乎釋家。斯三者。修身之大法則。亦人生之不可或缺者也。又觀乎舞劍之形勢。行如游龍。屈曲婉轉。變化之意義。與草書用筆之法度、神氣、結搆、轉折、形式。實相同。始信昔人觀公孫大娘舞劍。而曰。得書法之道。為不虛也。是則古人之善草書者。迨皆明劍術之理。蓋不如是。焉能得草書中之實質與其精神乎。

Cet été, je séjournai un temps au mont Jiaoshan. Le sieur Zhuang Sijian, du Bureau de la compilation des annales, vint me voir ; nous parlâmes de l’épée. Il me demanda si l’épée de Li Fangzhen et la mienne étaient de la même école. Je dis : « Ce que pratique Li Fangzhen est l’épée taiji ; la mienne est l’épée bagua. Mais bien que les deux écoles diffèrent, leurs méthodes d’usage concordent à moitié ou plus — par exemple les noms du bagua : vieux yin, vieux yang, jeune yin, jeune yang. » Il demanda encore : « Des deux, laquelle l’emporte en habileté ? » Je dis : « Li Fangzhen, appliqué à l’épée, en suit déjà en vue de plusieurs lustres une destination, arrivé à l’état du métal fondu à la flamme pure. Moi, je ne suis point spécialiste ; je n’en ai que les formes et le principe du général. Comment parler de lui et de moi en un même jour ! » Il me pria encore de danser. Comme ma pratique était délaissée depuis des années et que mes deux méthodes de corps et de pas étaient lentes et peu vives, je m’en excusai. Il insista à plusieurs reprises, reconnaissant qu’une danse de quelques figures suffirait à en voir le sens. Je parcourus donc, selon les noms du bagua et l’entrelacement changeant de ses formes, une danse de quelques dizaines de sections. Il m’interrogea encore sur la raison de la boxe et de l’épée. Je dis : « La raison de la boxe et de l’épée se résume en trois grandes catégories. La première : le haut et le bas se relient, la main et le pied se regardent, l’interne et l’externe sont comme un. La deuxième : ni rapprochement ni éloignement, ni abandon ni opposition, ni oubli ni aide. La troisième : la boxe est sans boxe, l’intention est sans intention ; dans ce sans-intention git la vraie intention. » Il dit : « Interne et externe comme un, c’est la sincérité centrée : voilà qui s’accorde au confucianisme. Ni abandon ni opposition, ni oubli ni aide, c’est le vide centré : voilà qui s’accorde au taoïsme. Sans boxe et sans intention, c’est le vide dans le vide : voilà qui s’accorde au bouddhisme. Ces trois sont la grande règle de la culture de soi et l’indispensable de la vie. » Il considéra encore les formes de la danse de l’épée : la démarche est comme un dragon nageur, qui se replie et se délie, et ce sens de la transformation est réellement identique à la mesure, à la vigueur, à la structure, aux revirements et aux formes de l’usage du pinceau en écriture cursive. Je crus alors ce que dit l’homme d’autrefois qui, voyant Dame Gongsun danser l’épée, s’écria : « J’ai obtenu la voie de la calligraphie » — ce n’était point vain. C’est que les anciens excellents en écriture cursive avaient tous compris la raison de l’épée ; sans quoi, comment eussent-ils atteint la substance et l’esprit qui sont dans l’écriture cursive ?

余初聞前輩云。拳術之道。體萬物而不遺。頗疑惑不解。兹聆高李莊三先生之言。始茅塞頓開。一掃胸中疑團。因筆而書之。以告我同志。

J’avais d’abord entendu un ancien dire : « La voie de la boxe embrasse toutes choses sans en omettre une », et j’en étais fort perplexe. Ayant écouté les paroles de ces trois messieurs, Gao, Li et Zhuang, je me sentis enfin éclairé, les chaînes de mes doutes balayées de ma poitrine. Je les transcris donc pour en informer mes compagnons.

Troisième essai — Mon humble avis sur l’origine de l’art martial national (國術源流之管見)

Texte publié dans le recueil de la Conférence des arts martiaux et des divertissements du Zhejiang (Zhejiang guoshu youyi dahui huikan), 1930. Sun Lutang y retrace l’origine et la transmission de ce qu’on appelle alors l’« art national » (guoshu).

Manuscrit « Mon humble avis sur l’origine de l’art martial national » (國術源流之管見), 1931

古者國有術非輓近國術之意義也然則國術何自昉乎穴居之世禽獸逼處於是製竹木之器械以禦之迨黄帝戰蚩尤兵刃始興三代而還史稱走及奔馬手接飛鳥及托梁舉鼎率能以力自雄然天賦之歟抑人為之歟不可得而知也有周肇興兼重武舞詩曰有力如虎是也厥後猿公教刺為劍術之權與而干將莫邪湛盧巨闕之名相望於册然不過劍之名稱耳炎漢游俠踵起而劍道手搏角觝並載諸史惜未詳其法東漢末之五禽經今頗有承其緒者是誠國術之萌芽也相傳少林寺初有潭腿揎奉諸法梁武帝時達摩東來慮其徒衆未諳動靜相養之道於是著易筋洗髓兩經內外交修為强健身體之初步否則禪寂枯坐易滋流弊繼之者分剛柔兩派而少林內家之拳自茲始矣岳武穆得經髓兩經復闡發易骨之功用命名曰形意然則形意拳者實達摩倡之而武穆成之者也太極則濫觴於唐之李道子許宣平張三峯從而擴充之參以點穴諸法張松溪單征南等傳其衣缽若梅花八式則始於志公長老世所稱峨眉派者八卦掌當咸同時文安董海川先生得自南省傳之北方聞其源流甚遠至炮錘心意羅漢無極五極八極彌祖太祖劈卦通臂阮俞孔諸家各樹一幟或論理或論氣或論力皆有精能獨到之處以意度之今時之國術太半胚胎於達摩三峯兩派其所以有種種派別者後之人從而變化之耳管窺之見大雅所譏尚祈海內明達之士有以教之

En un temps ancien, la nation avait des arts — non point au sens où nous entendons aujourd’hui “l’art national”. D’où donc l’art national commence-t-il ? À l’époque des habitations dans les cavernes, les bêtes et les oiseaux menaçaient de toutes parts, et l’on fabriqua des instruments de bambou et de bois pour s’en défendre. Quand l’empereur Jaune livra bataille à Chi You, les armes se répandirent ; depuis les Trois Dynasties, l’histoire dit qu’on marchait à la course des chevaux, qu’on saisissait les oiseaux au vol, qu’on portait des poutres et dressait des chaudrons : c’était à qui dominerait par la force. Était-ce un don de la nature ou l’œuvre de l’homme ? On ne saurait le dire. Aux origines de la dynastie Zhou, on faisait cas à la fois de la vaillance et de la danse — le Livre des odes dit : “Fort comme un tigre.” Ensuite, le vieux Yuan enseigna la pique, d’où la science de l’épée naquit ; et les noms de Ganjiang, de Moye, de Zhanlu, de Jujue se succèdent dans les annales, mais ce ne sont là que des noms d’épées. Sous les Han les chevaliers errants se multiplièrent, et la voie de l’épée, la lutte à mains nues et la lutte de corps sont consignées dans les histoires — mais, hélas, les méthodes ne sont pas détaillées. À la fin des Han de l’Est, il y eut le Canon des cinq animaux ; beaucoup jusqu’à nos jours en ont poursuivi la filiation : c’est vraiment là le germe de l’art national. On rapporte que le temple Shaolin eut d’abord les méthodes du tan tui et des poings retroussés. Au temps de l’empereur Wu des Liang, Bodhidharma (Damo) vint d’Orient ; craignant que ses fidèles ne connussent pas la voie de nourrir le mouvement par le repos et le repos par le mouvement, il écrivit les deux traités du Changement des tendons (Yijin) et du Lavage de la moelle (Xisui), cultivant l’interne et l’externe en commun — la première étape pour fortifier le corps ; sinon, une méditation en pleine vacuité, assise et éteinte, engendre aisément ses abus. Ceux qui poursuivirent se divisèrent en deux catégories, dur et souple, et la boxe de l’école “interne” de Shaolin commença dès lors. Yue Fei, le marquis de la culture martiale, ayant obtenu les deux traités, développa l’usage du Changement des os et le nomma xingyi. Ainsi la boxe xingyi est ce que Bodhidharma institua et ce que Yue Fei acheva. Le taiji eut sa source avec Li Daozi et Xu Xuanping de la dynastie Tang, que Zhang Sanfeng étendit en y incorporant les méthodes de désignation des points vitaux ; Zhang Songxi, Shan Zhengnan et d’autres en reçurent le flambeau. Quant aux huit formules du prunier (meihua ba shi), elles commencèrent avec le vieil abbé Zhigong, ce qu’on nomme aujourd’hui l’école Emei. L’art de la paume des huit trigrammes (bagua zhang), au temps de Xianfeng et de Tongzhi, Dong Haichuan de Wen’an le reçut dans les provinces du Sud et le transmit dans le Nord ; on dit que son origine est fort lointaine. Quant aux écoles du canon en poing, de l’intention du cœur, de l’arhat, de l’extrême polaire, des cinq extrêmes, des huit extrêmes, de la tradition primitive, du grand ancêtre, de l’octade, du bras qui traverse, des familles Ruan, Yu, Kong — chacune dresse son étendard : qui discourt de la raison, qui du souffle, qui de la force, chacune a son excellence et sa particularité. À juger par estimation, l’art national d’aujourd’hui tient pour plus de part de Bodhidharma et de Zhang Sanfeng, ces deux branches ; si de multiples écoles sont apparues, c’est que les hommes des générations suivantes les ont transformées. Voilà une vue de bien petit regard, que les sages daigneront blâmer ; je prie seulement les esprits éclairés de la nation de daigner m’instruire.

Quatrième essai — Examen détaillé de la théorie du xingyi, du bagua et du taiji (詳論形意八卦太極之原理)

Texte publié dans l’Hebdomadaire des arts martiaux (Guoshu zhoukan), numéro 85, 29 octobre 1932. Sun Lutang y expose les principes communs aux trois grands styles internes dont il fut l’un des premiers unificateurs.

Page 1 du manuscrit « Examen détaillé de la théorie du xingyi, du bagua et du taiji », 1932

拳術之犖犖大者。約分三派。一少林。二武當。三峨眉。其餘門類繁多。大半不出此三派之範圍,少林始於達摩之易筋、洗髓、兩經。至有宋岳武穆。始有形意拳之名。卽易筋之作用也。謂之形意。形卽形式。意卽心意。由心之所發。而以手足形容也。其拳有五綱十二目。五綱者。金、木、水、火、土,五行也。而拳中、有劈、崩、躦、炮、横、之五拳。十二目者。卽十二形也。有龍、虎、猴、馬、鼍、鷄、鷂、鴿、燕、蛇、鷹、熊、是也。其取此十二形者。卽取性能。而又能包括一切。所謂盡人之性。則能盡物之性。何以知其然也。劈拳屬金。在人〔屬肺。崩拳屬木。在人屬肝。鑽拳屬水。在〕人屬腎。炮拳屬火。在人屬心。横拳屬土。在人屬脾。練之旣久。可以袪五臟之病。此謂居人之性也。至若龍有搜骨之法。虎有撲食之猛。猴有縱山之靈,熊有浮水之性。推之其他八形。各有其妙。此所謂居物之性也。人物之性旣居。起落進退。變化無窮。是其智也。得中和。體物不遺。是其仁也。心與意合。意與氣合。氣與力合。為內三合。肩與胯合。肘與膝合。手與足合。為外三合。內外如一。成為六合。是其勇也。三者旣備。動作運用。上下相連。手足相顧。至大至剛。養吾浩然之氣。與儒家誠中。形外之理。一以貫之。此形意拳之大槪也。

Les plus éminentes boxe se partagent en trois écoles : premièrement Shaolin, deuxièmement Wudang, troisièmement Emei. Les autres sont fort nombreuses, mais pour la plupart ne sortent point de ces trois. Shaolin commença avec les deux traités de Bodhidharma, le Changement des tendons et le Lavage de la moelle. Avec Yue Fei des Song apparut le nom de boxe xingyi — c’est l’usage du Changement des tendons en action. On l’appelle xingyi : xing, c’est la forme ; yi, c’est l’intention du cœur ; ce que le cœur émet et que la main et le pied expriment. Cette boxe a cinq axes et douze catégories. Les cinq axes sont les cinq éléments métal, bois, eau, feu, terre ; et dans la boxe, les cinq poings : fendre, écraser, percer, tirer-canon, traverser. Les douze catégories sont les douze formes : dragon, tigre, singe, cheval, garde-caiman (tuo), coq, épervier, pigeon, hirondelle, serpent, aigle, ours. Prendre ces douze formes, c’est prendre leurs natures et de la sorte embrasser tout. C’est ce qu’on appelle : épuiser la nature de l’homme, c’est pouvoir épuiser la nature des choses. D’où le sait-on ? Le poing fendre appartient au métal, et chez l’homme au poumon. Le poing écraser appartient au bois, et chez l’homme au foie. Le poing percer appartient à l’eau, et chez l’homme au rein. Le poing canon appartient au feu, et chez l’homme au cœur. Le poing traverser appartient à la terre, et chez l’homme à la rate. À les pratiquer longtemps, on peut écarter les maladies des cinq viscères — c’est ce qu’on appelle demeurer dans la nature de l’homme. Quant au dragon, il a la méthode de fouiller les os ; au tigre, la férocité de saisir sa proie ; au singe, l’agilité d’escalader la montagne ; à l’ours, la nature de flotter sur l’eau. Et de même les huit autres formes ont chacune sa merveille — c’est ce qu’on appelle demeurer dans la nature des choses. Quand la nature de l’homme et la nature des choses sont toutes deux accomplies, se lever et tomber, avancer et reculer, se transformer à l’infini : voilà sa sagesse. Obtenir l’harmonie centrée et embrasser les choses sans rien omettre : voilà sa bienveillance. Le cœur s’accorde à l’intention, l’intention au souffle, le souffle à la force — voilà les trois accords internes. L’épaule s’accorde à la hanche, le coude au genou, la main au pied — voilà les trois accords externes. Interne et externe comme un, cela fait les six accords — voilà son courage. Ces trois tantôt acquises, dans l’action et l’usage le haut et le bas se relient, la main et le pied se regardent ; c’est le comble de la grandeur et de la fermeté : nourrir notre souffle plein de justice, et d’un seul fil courir à travers la sincérité centrée du confucianisme et la raison de la forme manifestée. Telle est la généralité de la boxe xingyi.

Page 2 du manuscrit « Examen détaillé de la théorie du xingyi, du bagua et du taiji », 1932

八卦拳始於有淸咸同之季。直隸文海董海川先生。漫遊南省。於皖屬渝花山。得異人之傳。謂之八卦者。由無極而太極。太極生兩儀。兩儀生四象。四象生八卦。參互錯綜。拳卽運用八卦之理。何以言之。今腹為無極。臍為太極。腎為兩儀。兩臂膊與腿為四象。其生八卦者。兩臂與腿。曲之為八節。共生八八六十四卦者。兩手十指。每指三節。惟大拇係兩節。八卦共二十四節。加兩拇指四節。得二十八節。加兩足念八節。為五十六。又加兩臂兩腿之八節。為六十四節。故六十四卦,為拳之體。體為三百六十四爻。則互為其用也。每爻有每爻之意。陽極〔而陰。陰極而陽。逆中行順。順中用逆。求〕其中和。氣歸丹田。含有靜極而動。動極而靜之意。上下相通。是為內呼吸。此拳與道家工夫。相為表裏。不特此也。乾坤坎離。等卦。或為龍。或為馬。或為牛。皆取象于物。心在內。而理周於物。物在外。而理具於心。近取諸身。遠取諸物。奇正變化。運用不窮。而又剛柔相濟。虛實兼到。空而不空。不空而空。此八卦拳之妙用也。

La boxe du bagua commença à la fin des règnes de Xianfeng et de Tongzhi, sous la dynastie des Qing. Le sieur Dong Haichuan de Wen’an, dans le Zhili, parcourut les provinces du Sud et reçut au mont Yuhua du Anhui la transmission d’un homme merveilleux. Ce qu’on appelle bagua (huit trigrammes) vient de ceci : du non-polaire naît le taiji ; le taiji engendre les deux formes ; les deux formes engendrent les quatre images ; les quatre images engendrent les huit trigrammes ; ceux-ci s’entrelacent et se combinent. La boxe, c’est précisément l’usage de la raison des huit trigrammes. Qu’en est-il ? Ici le ventre est le non-polaire, le nombril le taiji, les reins les deux formes, les deux bras et les deux jambes les quatre images. Ce qui engendre les huit trigrammes : les bras et les jambes, fléchis, produisent huit articulations. Ce qui engendre soixante-quatre hexagrammes (huit fois huit) : les deux mains et dix doigts, chaque doigt de trois articulations, sauf les pouces qui n’ont que deux ; les huit trigrammes font vingt-quatre articulations ; ajoutez les quatre des deux pouces, voilà vingt-huit ; ajoutez les vingt-huit des deux pieds, voilà cinquante-six ; et ajoutez les huit des deux bras et des deux jambes, voilà soixante-quatre. Voilà donc pourquoi les soixante-quatre hexagrammes sont le corps de la boxe ; et ce corps fait trois cent soixante-quatre traits, qui se répondent pour s’user mutuellement. Chaque trait a l’intention de chaque trait : le yang à son comble devient yin, le yin à son comble devient yang ; au sein du contretemps chemine le sens, au sein du sens s’emploie le contretemps — cherchez-en l’harmonie centrée, et le souffle revient au dantian. Vois ceci : au plus grand calme naît le mouvement, au plus grand mouvement naît le calme. Haut et bas communiquent : c’est la respiration interne. Cette boxe est, avec les travaux des taoïstes, comme la surface et la doublure. Ce n’est pas tout : les trigrammes Qian, Kun, Kan, Li, etc., sont tantôt dragon, tantôt cheval, tantôt bœuf — tous prennent leur figure des choses. Le cœur est au-dedans et sa raison embrasse les choses ; les choses sont au-dehors et leur raison se tient dans le cœur. Prendre au plus près de son propre corps, au plus loin des autres choses. Le droit et l’oblique se renversent, l’usage est inépuisable ; et en outre le dur et le souple s’entraident, le vide et le plein sont atteints ensemble : vide mais non vide, non vide mais vide. C’est là l’usage merveilleux de la boxe du bagua.

Page 3 du manuscrit « Examen détaillé de la théorie du xingyi, du bagua et du taiji », 1932

太極拳發明於張三丰祖師。盡人知之。惟練此拳之起點。當先求一個不偏不倚。不上不下。至簡至易之道。拳經云。抱元守一。而虛中。虛空而念化。實其腹而道心生。卽此意也。太極從無極而生。為無極之後天。萬極之先天。承上啓下。能與天地合德。日月合明。四時合序。與鬼神合其吉凶。練之到至善處。以和為體。和之中智勇生焉。極未動時。為未發之和。極已動時。為已發之中。所以拳術一道。首重中和。中和之外。無元妙也。故太極拳。要純任自然。不尚血氣。以蓄神為主。周身輕靈〔。不卽不離。勿妄勿助。內天德而外王道。〕將起點之極。逐漸推之。貫於周身。無微不至。易曰。黄中通理。正位居體。卽此意也。昔年曾聞之師云。此起點之極。與丹道中之元關相同。鄙人研究數十年。不敢云確有心得。然考其本源。實與形意八卦。其理相通。不過名稱與形式之動作不同耳。至若善養氣練神。則初無少異。譬之形意。地也。八卦天也。太極人也。天地人三才。合為一體。混然一氣。實無區分。練之久。而動靜〔自如。頭頭是道。又何形意。八卦。太極之〕有哉。至峨眉派。傳之梅花八式。志公禪師亦重氣養之功。兹不必更贅也。

La boxe du taiji fut inventée par le patriarche Zhang Sanfeng — tout un chacun le sait. Seulement, pour le point de départ de cette boxe, il faut d’abord chercher une voie ni inclinée ni penchée, qui ne monte ni ne descend, du plus simple au plus aisé. Le canon de la boxe dit : embrasser le principe premier et garder l’un, afin de vider le centre ; le vide se vide et la pensée se transforme ; emplir son ventre et l’esprit du dao naît — c’est là cette intention. Le taiji naît du non-polaire ; il est le “ciel-postérieur” du non-polaire, le “ciel-antérieur” de tous les pôles, qui porte l’antérieur et ouvre le postérieur ; il peut s’unir en vertu au ciel et à la terre, s’unir en clarté au soleil et à la lune, s’unir en ordre aux quatre saisons, s’unir en présages aux démons et aux dieux. À le pratiquer jusqu’à l’excellent, on prend l’harmonie pour corps, et au sein de l’harmonie naissent sagesse et courage. Quand le pôle n’est pas encore mû, c’est l’harmonie non encore manifestée ; quand le pôle est mû, c’est le centre déjà manifesté. Aussi la voie de la boxe tient-elle avant tout à l’harmonie centrée ; hors l’harmonie centrée, il n’est point de merveille. Le taiji demande donc à laisser faire le naturel et à ne point priser le sang et le souffle ; il prend pour grand œuvre de mettre en réserve l’esprit, tout le corps léger et vif — ni rapprochement ni éloignement, ni oubli ni aide ; au-dedans la vertu du ciel, au-dehors la voie du roi. Le pôle du point de départ, on le pousse peu à peu pour le faire pénétrer tout le corps, sans qu’aucun endroit soit négligé. Le Yijing dit : “Le jaune au centre, la raison est pénétrante ; le corps se tient en sa place droite” — c’est là cette intention. Jadis j’entendis mon maître dire : ce pôle du point de départ est identique au “passe de l’origine” de la voie de l’élixir. Voici des dizaines d’années que j’étudie, et je n’oserais affirmer avoir obtenu un vrai acquis ; mais à en chercher la source, sa raison communique avec celle du xingyi et du bagua ; seuls diffèrent les noms et les mouvements des formes. Quant à bien nourrir le souffle et à exercer l’esprit, il n’y a pas la moindre différence. Par image : le xingyi est la terre, le bagua le ciel, le taiji l’homme. Le ciel, la terre et l’homme, ces trois puissances, sont un seul corps, une seule vapeur confuse, sans réelle division. À les pratiquer longtemps, mouvement et repos sont comme il veut, chaque tête est une voie — qu’est-ce alors que le xingyi, le bagua, le taiji qu’on ose encore opposer ? Quant à l’école Emei, transmise aux huit formules du prunier, l’abbé Zhigong tenait aussi en grand honneur la culture du souffle ; il n’est pas besoin d’y insister ici.

Page 4 du manuscrit « Examen détaillé de la théorie du xingyi, du bagua et du taiji », 1932


Notes du traducteur

  1. Sun Lutang (孫祿堂, 1860-1933) : de son vrai nom Sun Fuquan. L’un des maîtres les plus importants du style interne. Il fut reconnu aux trois arts internes — xingyi (chez Li Cunyi), bagua (chez Cheng Tinghua) et taiji (chez Hao Weizhen) — et en représenta la synthèse. Il servit comme professeur puis directeur d’études auprès de l’Institut d’arts martiaux du Jiangsu.
  2. Le texte selon l’original chinois : ces quatre essais proviennent d’articles publiés en revue de 1929 à 1932, avant la mort de Sun en 1933 ; ils sont donc dans le domaine public. Le texte chinois a été reproduit à partir des scans de l’article de Paul Brennan.
  3. légère correction : dans le dernier essai, le locuteur attribue la phrase « Chaque chose est un taiji… » au Yijing ; en fait le passage cité remonte à un autre canon. Les sources anciennes recoupent souvent les formules ; nous les respectons telles qu’elles apparaissent chez l’auteur.
  4. Ziyu (子輿氏) : surnom de Mencius. La citation « chercher le cœur égaré » provient de Mencius, chapitre 6a.

Source : article « Further Writings of Sun Lutang » de Paul Brennan (https://brennantranslation.wordpress.com/2015/05/02/further-writings-of-sun-lutang/), dont sont reproduites les images des textes chinois originaux (manuscrits et illustrations de Sun Lutang, période 1929-1932, domaine public). Traduction française réalisée directement à partir du texte chinois pour ce site.