Le Yingzhao lianquan (鷹爪連拳, « le poing continu de la griffe d’aigle ») est un enchaînement en cinquante lignes (路, lu) qui constitue, selon sa préface, la base même de l’école de la griffe d’aigle. Le texte traduit ici, qui ne couvre que les cinq premières lignes, fut publié dans le numéro spécial du Jingwu de Selangor (雪蘭莪精武特刊), en Malaisie. Les techniques y sont données par Chen Zizheng (陳子正), de son nom personnel Chen Jiping (陳紀平), de Xincheng au Hebei, maître de l’école de Yue — dite de la griffe d’aigle — passé par l’Association athlétique Jingwu de Shanghai, à Hong Kong et à Saint-Jean ; le texte a été mis par écrit par Huang Weiqing (黃維慶), les figures et la vérification étant dues à Li Mingde (李明德) et Li Peixian (李佩弦), tous deux élèves de Chen.
La page de Brennan y joint deux textes : un essai de Xue Gongchu (薛鞏初) tiré de son Jijie zhunsheng (技擊準繩, « Le Fil à plomb des techniques de combat »), qui présente les cinquante lignes et en donne la nomenclature complète, et une notice biographique de Chen Zizheng parue dans la revue Tiyu yuekan (體育月刊, « Revue mensuelle d’éducation physique »), récit de Guo Chengyao (郭成堯), avec les anecdotes que ses élèves se transmettaient sur le maître.
Chen Zizheng est mort le 12 juillet 1933 ; le texte chinois est dans le domaine public. Traduction nouvelle réalisée directement à partir du chinois : la ponctuation moderne, absente de l’original, a été rétablie, et les coupures de paragraphes sont indiquées par la mise en page.
Page de titre (書名頁)
鷹爪連拳
Yingzhao lianquan — « Le poing continu de la griffe d’aigle ».
授技陳子正
Techniques transmises par Chen Zizheng.
筆述黃維慶
Mises par écrit par Huang Weiqing.
製圖考證 李明德 李佩弦
Figures et vérification : Li Mingde et Li Peixian.
雪蘭莪精武特刊
« Numéro spécial du Jingwu de Selangor » — publication du Jingwu de Selangor (Malaisie), où le texte fut d’abord imprimé.
Le texte publié ne comprend que les cinq premières lignes de l’enchaînement ; le titre anglais de Brennan précise de même « Lines 1–5 ».
Préface (弁言)
連拳凡五十路。為鷹爪門之基本敎練。手法雖簡。寓意極深。為用亦廣。非一語可能道破。拳術為一種有統系科學。細針密縫。非粗心人所能學。尤非淺嘗輒止者所能窺其奧妙。此書之作。聊以資考證。備遺忘。惟在學者按圖索驥。極深研幾。所謂神而明之。全乎其人也。
Le poing continu compte en tout cinquante lignes ; il est l’entraînement fondamental de l’école de la griffe d’aigle. Ses procédés de main sont simples, mais ce qu’ils recèlent est extrêmement profond, et leur emploi très étendu : on ne saurait l’expliquer d’un seul mot. La boxe est une science systématique, cousue à points menus : un esprit grossier ne peut l’apprendre, et moins encore celui qui s’en tient à un essai superficiel n’en pénétrera le mystère. La rédaction de ce livre n’a d’autre but que de fournir une référence et de prévenir l’oubli ; il appartient seulement à l’élève de suivre les figures comme on suit un cheval à la trace, d’approfondir et de scruter jusqu’au plus fin — car ce qu’on appelle « rendre l’esprit intelligible » dépend entièrement de l’homme.
Remarques liminaires (凡例)
(一)方向分前後左右。使閱者易於明瞭。
- Les directions sont indiquées en avant, en arrière, à gauche et à droite, pour que le lecteur comprenne aisément.
(一)每動作一口令。由一至幾。依動作之繁簡而定。故不列口令。
- Chaque mouvement forme un commandement, dont la numérotation va de un à tel nombre selon que le mouvement est simple ou composé : c’est pourquoi les commandements ne sont pas donnés à part.
(一)每路分三節。手法完全相同。惟第二節左右互易。故每路祗言一節。可槪其餘。接連處。略加說明。是在學者舉一反三。
- Chaque ligne se divise en trois sections dont les procédés de main sont absolument identiques ; seule la deuxième section s’exécute en inversant la gauche et la droite. Aussi ne décrivons-nous qu’une section par ligne, ce qui suffit pour les autres, et ajoutons-nous quelques mots d’explication aux points de raccord : à l’élève d’étendre le raisonnement d’un cas à trois.
(一)凡名稱槪從實用。使習者顧名思義。易於領會。
- Toutes les dénominations sont tirées de l’usage réel, afin que le pratiquant, en voyant le nom, en saisisse le sens et comprenne plus aisément.
Séquence d’ouverture (開式)
開式為開始表演之姿勢。無論獨習與團體操。或表演任何一路。皆可用之。其動作凡五。
La séquence d’ouverture est la posture par laquelle commence la démonstration. Qu’il s’agisse de la pratique solitaire, de la gymnastique collective ou de la présentation de n’importe quelle ligne, on peut l’employer. Elle compte en tout cinq mouvements.
1. Garde-à-vous (立正)
此式上部之姿勢。與普通體操之立正式相同。惟兩足須靠攏。
La partie supérieure du corps prend la position du garde-à-vous de la gymnastique ordinaire, mais les deux pieds doivent être joints.

2. Préparation (預備)
先將左右兩掌從大腿傍昇至腰部。然後組作仰拳。肘尖向後。餘不動。
On fait d’abord monter les deux paumes le long des cuisses jusqu’à la hauteur de la taille ; on les ferme alors en poings tournés paume vers le haut, la pointe des coudes dirigée vers l’arrière. Le reste du corps ne bouge pas.

3. Pas accordé, poing de percement renversé (順步覆衝拳)
左足橫開一步。先作馬式。隨將左拳前衝。同時。右足撑直變作弓式。目前視。身體斜向右方。右拳不動。
Le pied gauche s’écarte latéralement d’un pas ; on prend d’abord la posture du cavalier, puis le poing gauche pousse droit devant tandis que la jambe droite se tend et que l’on passe à la posture de l’arc. Le regard va droit devant, le corps est incliné vers la droite. Le poing droit ne bouge pas.

4. Pas croisé, poing de percement renversé (抝步覆衝拳)
步不動。左拳收囘腰部作仰拳。同時。以右拳衝出。目前視。身體斜向左方。
Le pas ne change pas. Le poing gauche revient à la taille en poing relevé, tandis que le poing droit pousse en avant. Le regard va droit devant, le corps est incliné vers la gauche.

5. Posture de combat (站式)
左足不動。右足上前靠攏。身體蹲下。右拳稍縮。將臂擰轉。使拳心向上。肘尖向下。左拳心向外。從腰部貼身而上。墊於右肘之下。沿右臂伸出至定點時。成曲肘立拳。同時。右拳縮置左脇。拳背向上。左足乘兩手伸縮之際。向前伸出。膝微曲。足尖斜向右方。右足曲立。任全身之重。腰宜直。胸對右。目視前方。
Le pied gauche reste où il est ; le pied droit s’avance et se rapproche. Le corps s’abaisse. Le poing droit se rétracte légèrement et le bras se visse, de sorte que le centre du poing regarde vers le haut et la pointe du coude vers le bas. Le poing gauche, le centre tourné vers l’extérieur, remonte le long du corps depuis la taille, se place en appui sous le coude droit et s’étend le long du bras droit ; parvenu au point d’arrivée, il forme un poing vertical, le coude fléchi. En même temps, le poing droit se rétracte au flanc gauche, dos du poing vers le haut. Profitant de l’extension et de la rétraction des deux mains, le pied gauche s’avance, genou légèrement fléchi, la pointe du pied inclinée vers la droite ; le pied droit se plie et supporte tout le poids du corps. La taille doit rester droite, la poitrine tournée vers la droite, le regard vers l’avant.

Première ligne : Presser et frapper (第一路 壓打)
第一路 壓打 圖六至十一左右共六動作
Première ligne, « Presser et frapper » — figures 6 à 11, six mouvements en tout, à gauche et à droite.
6. Pas accordé, presser (順步壓)
依站式姿勢。將左拳下沉。(沉時肘尖向前。)再翻上而用拳背壓下。其路線如斜圈形。右拳拉至右脅。拳背向上。同時。左膝前拱。右腿撑直。成左弓式。
Partant de la posture de combat, on fait descendre le poing gauche (la pointe du coude allant alors vers l’avant), puis on le retourne vers le haut et l’on presse vers le bas avec le dos du poing : la trajectoire décrit un cercle oblique. Le poing droit se tire au flanc droit, dos du poing vers le haut. En même temps, le genou gauche pousse en avant et la jambe droite se tend : on obtient la posture de l’arc à gauche.

7. Pas croisé, poing de percement renversé (抝步覆衝拳)
步不動。右拳從脅部衝出。拳背向上。高與肩平。左拳收囘。斜置胸膈間。衝拳有三種。拳背向上為覆衝拳。向下為仰衝拳。向外者為正衝拳。
Le pas ne change pas. Le poing droit jaillit du flanc, dos du poing vers le haut, à hauteur d’épaule. Le poing gauche se rétracte et se place en oblique devant le diaphragme. Il y a trois sortes de poings de percement (衝拳) : le dos du poing tourné vers le haut donne le poing renversé (覆衝拳) ; la paume tournée vers le haut, le poing relevé (仰衝拳) ; la paume tournée vers l’extérieur, le poing frontal (正衝拳).

8. Pas accordé, poing de percement relevé (順步仰衝拳)
左拳沿右臂下仰衝而出。高與肩平。右拳拉囘脅部。拳背仍向上方。
Le poing gauche sort en percement relevé le long du dessous du bras droit, à hauteur d’épaule. Le poing droit revient au flanc, le dos du poing toujours tourné vers le haut.

9-11. Reprise du côté droit (九、十、十一)
(九)順步壓 (十)抝步覆衝拳 (十一)順步仰衝拳
- Pas accordé, presser · 10. Pas croisé, poing de percement renversé · 11. Pas accordé, poing de percement relevé.
左邊至此已完。右足踏進一步。卽練右邊。亦三動作。如九、十、十一、圖是也。
Le côté gauche s’achève ici. Le pied droit avance d’un pas et l’on pratique le côté droit : trois mouvements également, comme sur les figures 9, 10 et 11.



右邊旣完。左足踏進一步。再練左邊。如是左右接下。多少隨意。倘欲演囘原位。無論練至左足或右足在前。可原地向後轉。以後手作前手。順步壓下。不必轉身再上步也。
Le côté droit achevé, le pied gauche avance d’un pas et l’on reprend le côté gauche. On enchaîne ainsi la gauche et la droite autant de fois qu’on le souhaite. Si l’on veut revenir à la position de départ, quel que soit le pied qui se trouve devant, il suffit de pivoter sur place vers l’arrière, de prendre la main arrière pour main avant et de presser vers le bas en pas accordé : inutile de se retourner et de faire un pas de plus.
Deuxième ligne : Relever et frapper (第二路 挑打)
第二路 挑打 圖十二至二三左右共十二動作
Deuxième ligne, « Relever et frapper » — figures 12 à 23, douze mouvements en tout.
12. Pas croisé, griffe relevée (抝步爪挑)
依站式姿勢。將右拳變爪。穿右臂。向上反挑至右顱傍。虎口向前。左拳收囘腰部作仰拳。同時。左膝拱進。右腿挺直。變為弓式。
Partant de la posture de combat, on ouvre le poing droit en griffe, qui traverse sous le bras droit et se relève en revers jusqu’auprès du côté droit du crâne, la gueule du tigre (虎口) tournée vers l’avant. Le poing gauche revient à la taille en poing relevé. En même temps, le genou gauche avance et la jambe droite se tend : l’on passe à la posture de l’arc.

13. Pas accordé, poing de percement renversé (順步覆衝拳)
左拳從腰部衝出。高與肩平。但須與上式之挑手同時達到定點。
Le poing gauche jaillit de la taille, à hauteur d’épaule, mais il doit atteindre son point d’arrivée en même temps que la griffe qui relève du mouvement précédent.

14. Pas accordé, griffe relevée (順步爪挑)
將左拳反轉變爪。挑至左顱傍。虎口向前。右爪放下。變為仰拳。貼於腰部。
Le poing gauche se retourne en griffe et se relève près du côté gauche du crâne, gueule du tigre vers l’avant. La griffe droite descend, se change en poing relevé et se colle à la taille.

15. Pas croisé, poing de percement renversé (抝步覆衝拳)
右拳從腰部衝出。高與肩平。但須與上式之挑手同時達到定點。
Le poing droit jaillit de la taille, à hauteur d’épaule, atteignant son point d’arrivée en même temps que la griffe qui relève.

16. Pas croisé, griffe relevée (抝步爪挑)
將右拳反轉變爪。挑至右顱傍。虎口向前。左爪放下。變為仰拳。貼於腰部。其定式如第十二圖。
Le poing droit se retourne en griffe et se relève près du côté droit du crâne, gueule du tigre vers l’avant ; la griffe gauche descend, devient poing relevé et se colle à la taille. La position finale est celle de la figure 12.
17. Pas accordé, poing de percement renversé (順步覆衝拳)
左拳從腰部衝出。高與肩平。但須與上式之挑手同時達到定點。其定式如第十三圖。
Le poing gauche jaillit de la taille, à hauteur d’épaule, et atteint son point d’arrivée avec la griffe qui relève. Position finale : figure 13.
18-23. Reprise du côté droit (十八至二三)
(十八)抝步爪挑 (十九)順步覆衝拳 (二十)順步爪挑 (廿一)抝步覆衝拳 (廿二)抝步爪挑 (廿三)順步覆衝拳
- Pas croisé, griffe relevée · 19. Pas accordé, poing renversé · 20. Pas accordé, griffe relevée · 21. Pas croisé, poing renversé · 22. Pas croisé, griffe relevée ·
- Pas accordé, poing renversé.
左邊至此已完。如欲練右邊。則右足須踏進一步。同時將左拳變爪上挑。右爪放下。如十八圖是也。
Le côté gauche s’achève ici. Pour pratiquer le côté droit, le pied droit avance d’un pas, tandis que le poing gauche se change en griffe et se relève et que la griffe droite descend : c’est la figure 18.




以下十九、至二三圖卽十三至十七圖之反面。可勿重述。
Les figures 19 à 23 sont les figures 13 à 17 en miroir ; inutile de les redécrire.
Troisième ligne : le poing qui claque (第三路 弸拳)
第三路 弸拳 圖二四至二九左右共六動作
Troisième ligne, « le poing qui claque » (弸拳) — figures 24 à 29, six mouvements en tout.
24. Pas accordé, poing qui claque (順步弸拳)
依站式姿勢。先將左肘腕內屈。移拳于左乳之前。然後用拳稜平橫擊出。虎口向上。拳稜向左。高與肩平。右拳拉至右脅。虎口向上。左膝同時前拱。右腿撑直。變為弓式。
Partant de la posture de combat, on fléchit d’abord le coude et le poignet gauches vers l’intérieur et l’on amène le poing devant le sein gauche ; puis on frappe horizontalement avec le tranchant du poing (拳稜), gueule du tigre vers le haut, tranchant tourné vers la gauche, à hauteur d’épaule. Le poing droit se tire au flanc droit, gueule du tigre vers le haut. En même temps, le genou gauche avance et la jambe droite se tend : posture de l’arc.

25. Pas croisé, poing qui claque (抝步弸拳)
步不動。右拳從脅移至左腋下。卽用拳稜沿左臂平橫擊出。左拳同時移于右腋之下。虎口向上。
Le pas ne change pas. Le poing droit passe du flanc sous l’aisselle gauche et frappe horizontalement du tranchant le long du bras gauche, tandis que le poing gauche passe sous l’aisselle droite, gueule du tigre vers le haut.

26. Corps de côté, poing qui claque (側身綳拳)
左拳從右腋下用拳稜沿右臂平橫擊出。右拳拉囘脅部。虎口向上。同時。原地身向右轉。由弓式變為馬式。
Le poing gauche, depuis sous l’aisselle droite, frappe horizontalement du tranchant le long du bras droit ; le poing droit revient au flanc, gueule du tigre vers le haut. En même temps, sur place, le corps pivote vers la droite et l’on passe de la posture de l’arc à celle du cavalier.

27. Pas accordé, poing qui claque (順步弸拳)
右足踏進一步。成弓式。右拳從脅移至左腋下。卽沿左臂用拳稜平橫擊出。同時。移左拳於右腋之下。虎口向上。
Le pied droit avance d’un pas et l’on prend la posture de l’arc. Le poing droit passe du flanc sous l’aisselle gauche et frappe horizontalement du tranchant le long du bras gauche, tandis que le poing gauche se place sous l’aisselle droite, gueule du tigre vers le haut.

28-29. Reprise du côté droit (廿八、廿九)
(廿八)抝步弸拳 (廿九)側身弸拳
二八、二九、貳圖卽二五、二六、兩圖之反面。可參看。
- Pas croisé, poing qui claque · 29. Corps de côté, poing qui claque. — Ces deux figures sont celles des figures 25 et 26 en miroir ; on s’y reportera.


Quatrième ligne : Écarter et relever (第四路 攉挑)
第四路 攉挑 圖三十至三七左右共八動作
Quatrième ligne, « Écarter et relever » — figures 30 à 37, huit mouvements en tout.
30. Pas accordé, paume relevée (順步掌挑)
依站式姿勢。將左拳變為覆掌。(指尖向右。)挑至額上。掌心翻向前方。右拳變為仰掌。貼於腹部。兩足同時就地變為弓式。
Partant de la posture de combat, on ouvre le poing gauche en paume renversée (doigts vers la droite) et on la relève jusqu’au front, la paume se retournant vers l’avant. Le poing droit s’ouvre en paume relevée et se colle au ventre. En même temps, sur place, les deux pieds passent à la posture de l’arc.

31. Pas croisé, paume relevée (抝步掌挑)
步不動。左掌從額上左抹。轉下至腹部。變為仰掌。右掌從腹部經左乳挑至額上。掌心翻向前方。(以上兩動作須一氣連貫。)
Le pas ne change pas. La paume gauche essuie depuis le front vers la gauche, descend jusqu’au ventre et devient paume relevée ; la paume droite monte du ventre en passant devant le sein gauche et se relève jusqu’au front, la paume se retournant vers l’avant. (Ces deux mouvements doivent s’enchaîner d’un seul souffle.)

32. Pas accordé, paume relevée (順步掌挑)
右掌從額上右抹。轉下至腰部。變為仰拳。(演時此處不停。)左掌從腹部經右乳挑至額上。掌心翻向前方。
La paume droite essuie depuis le front vers la droite, descend jusqu’à la taille et devient poing relevé (on ne s’arrête pas à ce point dans l’exécution) ; la paume gauche monte du ventre en passant devant le sein droit et se relève jusqu’au front, la paume se retournant vers l’avant.

33. Pas croisé, poing de percement renversé (抝步覆衝拳)
右拳從腰部衝出。拳背向上。虎口向左。(以上兩動作須同時達到定點)
Le poing droit jaillit de la taille, dos du poing vers le haut, gueule du tigre tournée vers la gauche. (Ces deux mouvements doivent atteindre leur point d’arrivée simultanément.)

34-37. Reprise du côté droit (三四至三七)
(三四)順步掌挑 (三五)抝步掌挑 (三六)順步掌挑 (三七)抝步覆衝拳
三四至三七圖之動作如前四圖。惟左右互易耳。
- Pas accordé, paume relevée · 35. Pas croisé, paume relevée · 36. Pas accordé, paume relevée · 37. Pas croisé, poing de percement renversé. — Les mouvements des figures 34 à 37 sont ceux des quatre figures précédentes, la gauche et la droite étant simplement inversées.




Cinquième ligne : les trois poings couvrant le cheval (第五路 蓋馬三拳)
第五路 蓋馬三拳 圖三八至五七左右共二十動作
Cinquième ligne, « les trois poings couvrant le cheval » — figures 38 à 57, vingt mouvements en tout.
38-39. Reprise des premiers mouvements de la deuxième ligne
(三八)抝步爪挑
同第十二圖。卽第二路之第一動作。
- Pas croisé, griffe relevée. — Identique à la figure 12, c’est-à-dire au premier mouvement de la deuxième ligne.
(三九)順步覆衝拳
同第十三圖。卽第二路之第二動作。
- Pas accordé, poing de percement renversé. — Identique à la figure 13, deuxième mouvement de la deuxième ligne.
40. Cacher le corps et protéger l’entrejambe (藏身護襠式)
右爪放下。變為仰拳。貼右腰際。同時兩足原地由前弓式轉為後弓式。左拳隨身轉而下格。垂於襠前。
La griffe droite descend, devient poing relevé et se colle au côté droit de la taille. En même temps, sur place, les deux pieds passent de la posture de l’arc avant à la posture de l’arc arrière ; le poing gauche suit la rotation du corps et descend en parade, pendant devant l’entrejambe.

41. Pas accordé, poing qui fend (順步劈拳)
左拳從襠經右拳上撩。至臂近左耳。卽囘身劈下。臂宜直。虎口向上。步法隨之復變為前弓式。
Le poing gauche remonte en revers depuis l’entrejambe, par-dessus le poing droit, jusqu’à ce que le bras arrive près de l’oreille gauche ; le corps se retourne et le poing fend vers le bas, le bras tendu, gueule du tigre vers le haut. Le pas revient en même temps à la posture de l’arc avant.

42. Pas croisé, poing qui fend (抝步劈拳)
左拳沉下。虎口向左。直臂後撩。至與肩成水平線時。虎口轉向上方。右拳卽從腰部後撤。舉而劈下。身體彎轉向左。
Le poing gauche s’abaisse, gueule du tigre vers la gauche, et remonte en revers derrière, le bras tendu, jusqu’à la ligne horizontale de l’épaule ; alors la gueule du tigre se tourne vers le haut. Le poing droit se retire de la taille vers l’arrière, se lève et fend vers le bas, le corps se courbant et pivotant vers la gauche.

43. Corps de côté, poing qui fend (側身劈拳)
右拳收囘腰部。拳心向上。左拳從後直起。向前劈下。同時。變步法為騎馬式、(以上四式運動須如輪轉方合。)
Le poing droit revient à la taille, le centre du poing vers le haut ; le poing gauche, depuis l’arrière, se dresse et fend vers l’avant. En même temps, le pas se change en posture du cavalier. (Ces quatre mouvements doivent s’enchaîner comme la rotation d’une roue.)

44-49. Reprise du côté droit (四四至四九)
(四四)順步爪挑
同第十四圖。卽第二路之第三動作。惟彼不動步。此則由馬式轉弓式。
- Pas accordé, griffe relevée. — Identique à la figure 14, troisième mouvement de la deuxième ligne ; toutefois, là-bas le pas ne bougeait pas, ici l’on passe de la posture du cavalier à celle de l’arc.
(四五)抝步覆衝拳
同第十五圖。卽第二路之第四動作。
- Pas croisé, poing de percement renversé. — Identique à la figure 15, quatrième mouvement de la deuxième ligne.
(四六)抝步爪挑
同第十六圖。卽第二路之第五動作。
- Pas croisé, griffe relevée. — Identique à la figure 16, cinquième mouvement de la deuxième ligne.
(四七)順步覆衝拳
同第十七圖。卽第二路之第六動作。以下是練右邊。
- Pas accordé, poing de percement renversé. — Identique à la figure 17, sixième mouvement de la deuxième ligne. Ce qui suit est la pratique du côté droit.
(四八)抝步爪挑
同第十八圖。卽第二路之第七動作。
- Pas croisé, griffe relevée. — Identique à la figure 18, septième mouvement de la deuxième ligne.
(四九)順步覆衝拳
同第十九圖。卽第二路之第八動作。
- Pas accordé, poing de percement renversé. — Identique à la figure 19, huitième mouvement de la deuxième ligne.
50-53. Les quatre poings qui fendent du côté droit (五十至五三)
(五十)藏身護襠式 (五一)順步劈拳 (五二)抝步劈拳 (五三)側身劈拳
圖五十至五三卽第四十至四三之反面。可參考。
- Cacher le corps et protéger l’entrejambe · 51. Pas accordé, poing qui fend ·
- Pas croisé, poing qui fend · 53. Corps de côté, poing qui fend. — Les figures 50 à 53 sont les figures 40 à 43 en miroir ; on s’y reportera.




54-57. Fin de la ligne (五四至五七)
(五四)順步爪挑
同第二十圖。卽第二路之第九動作。惟彼不動步。此則由騎馬式轉弓式。
- Pas accordé, griffe relevée. — Identique à la figure 20, neuvième mouvement de la deuxième ligne ; toutefois, là-bas le pas ne bougeait pas, ici l’on passe de la posture du cavalier à celle de l’arc.
(五五)抝步覆衝拳
同第二一圖。卽第二路之第十動作。
- Pas croisé, poing de percement renversé. — Identique à la figure 21, dixième mouvement de la deuxième ligne.
(五六)抝步爪挑
同第二二圖。卽第二路之第十一動作。
- Pas croisé, griffe relevée. — Identique à la figure 22, onzième mouvement de la deuxième ligne.
(五七)順步覆衝拳
同第二三圖。卽第二路之第十二動作。
- Pas accordé, poing de percement renversé. — Identique à la figure 23, douzième mouvement de la deuxième ligne.
Notice de Xue Gongchu sur les cinquante lignes (薛鞏初《技擊準繩》)
鷹爪連拳五拾路
Le poing continu de la griffe d’aigle en cinquante lignes.
鷹爪連拳。為高深拳術之一種。陳師子正。生平不苟授人。得意門徒。亦祗傳一二路而已。來精武後。以老之將至。恐失其傳。乃開始公開敎授。然十餘年來。同志能得窺堂奧者。尚屬寥寥。因其手法易學而難精。得竅更不易。其一路有一路之勁。一路有一路之巧。一路有一路不同之手法。其餘如遲速準確。變化輕巧。感覺靈敏。而至於通靈。五心丹田。聲氣相應。或陰勁。或陽勁。氣血筋脈。節節相通。更以科學與精神學相印證。則非盡人而能。無怪乎內家拳法有所謂五不傳者矣。古有謂鷹爪王之拿者。其法未知是否與此相類。吾亦雅不欲效江湖附會穿鑿之陋習。以少林武當相標榜。不過此五十路拳之手法。每多以靜制動。以柔制剛。剛因剛用。柔因柔用。剛中用柔。柔中用剛。順勁黏走。分筋剉骨。擊人於舊力已過。新力未發之間。其妙處實有不可思議者。但演練時。每一路須連續不斷。新陳代謝。一氣呵成。為難能可貴耳。陳師嘗謂予曰。他人學此拳。則行易知難。子則知而不行為可惜矣。予於此拳。未得專精。而所知槪略。有如上述。尚望同志研究發明而光大之是幸。
Le poing continu de la griffe d’aigle est l’une des boxes les plus hautes et les plus profondes. De son vivant, le maître Chen Zizheng ne l’enseignait pas à la légère : à ses disciples les plus chers eux-mêmes il ne transmettait qu’une ligne ou deux. Après son entrée au Jingwu, sentant la vieillesse venir et craignant que la transmission ne se perdît, il commença à l’enseigner publiquement ; mais en plus de dix ans, ceux qui purent en entrevoir le fond sont restés bien peu nombreux, car ses procédés de main sont faciles à apprendre et difficiles à mener à la perfection, et saisir le point décisif (竅) l’est plus encore. Chaque ligne a son propre jin (勁), chaque ligne sa propre habileté, chaque ligne ses procédés de main différents. Pour le reste — lenteur et rapidité, justesse, transformations légères et adroites, sensation si vive qu’elle touche à l’esprit, les cinq centres et le dantian, l’accord de la voix et du souffle, le jin yin ou le jin yang, le sang, le souffle, les tendons et les vaisseaux communiquant de joint en joint —, tout cela, mis encore à l’épreuve de la science et de la psychologie, n’est pas à la portée de tout le monde. Rien d’étonnant à ce que les méthodes internes parlent de « cinq choses qui ne se transmettent pas ». Les anciens parlaient des saisies (拿) du roi de la griffe d’aigle : j’ignore si sa méthode ressemblait à celle-ci. Je n’ai d’ailleurs nulle envie d’imiter la sotte habitude des gens de rivière et de lac, qui accommodent tout et creusent à tort en se réclamant tantôt de Shaolin, tantôt de Wudang. Toujours est-il que, dans les procédés de main de ces cinquante lignes, il y a souvent de quoi, par le calme, dominer le mouvement, et par la souplesse, dominer la dureté : la dureté employée selon la dureté, la souplesse selon la souplesse, la souplesse au sein de la dureté, la dureté au sein de la souplesse, suivre le jin et coller en glissant, séparer les tendons et broyer les os, frapper l’adversaire à l’instant où sa force ancienne est passée et où la nouvelle n’est pas encore née. Ses merveilles sont vraiment inconcevables. Mais à l’exécution, chaque ligne doit être continue, sans interruption, renouvelée sans cesse, achevée d’un seul souffle : voilà ce qui est rare et précieux. Le maître Chen me dit un jour : « D’autres apprennent cette boxe et trouvent l’action facile et la connaissance difficile ; toi, tu connais et tu n’agis pas : quel dommage ! » Pour ma part, je n’ai pas acquis la maîtrise particulière de cette boxe ; ce que j’en sais est sommaire, comme je viens de le dire. Je souhaite seulement que les camarades l’étudient, l’éclaircissent et la fassent rayonner : voilà mon vœu.
Noms des cinquante lignes
第一路。壓打。/第二路。挑打。/第三路。弸拳。/第四路。劐挑。/第五路。盖馬三拳。/第六路。翻拳。/第七路。腰殺掌。/第八路。擺步行。/第九路。轉環掌。/第十路。纏肘頓打。/第十一路。高挑低壓式。/第十二路。順步拳。/第十三路。退步頓打式。/第十四路。靠肘。/第十五路。㨪袖。/第十六路。摔拳。/第十七路。順風掃葉。/第十八路。叼手撩陰。/第十九路。頓打。/第二十路。靠打。/第卄一路。叼手閃步掌。/第卄二路。擄腕。/第卄三路。扔拳。/第卄四路。抓法尖拳。/第卄五路。叼手翻拳。/第卄六路。護肘插掌。/第卄七路。抺眉。/第卄八路。抱月。/第卄九路。外辦肘。/第三十路。鑽拳。/第卅一路。上纏肘。/第卅二路。下纏肘。/第卅三路。上捆手。/第卅四路。下捆手。/第卅五路。叼打。/第卅六路。挾打。/第卅七路。八翻式。/第卅八路。挎打。/第卅九路。擄打。/第四十路。鷹爪力的抓法。/第四十一路。行步叼打。/第四十二路。閃展。/第四十三路。貼身靠打。/第四十四路。摔身法。/第四十五路。仙人換影。/第四十六路。葉裏藏花。/第四十七路。插硬步。/第四十八路。後插步。/第四十九路。激步的上法。/第五十路。前後跐腿。
Les cinquante lignes, dans l’ordre :
- Presser et frapper (壓打)
- Relever et frapper (挑打)
- Le poing qui claque (弸拳)
- Écarter et relever (劐挑)
- Les trois poings couvrant le cheval (蓋馬三拳)
- Le poing qui se retourne (翻拳)
- La paume qui coupe à la taille (腰殺掌)
- La marche en pas balancé (擺步行)
- La paume du cercle qui tourne (轉環掌)
- Enrouler le coude et frapper d’arrêt (纏肘頓打)
- Relever haut, presser bas (高挑低壓式)
- Le poing en pas accordé (順步拳)
- Reculer d’un pas et frapper d’arrêt (退步頓打式)
- Appuyer du coude (靠肘)
- Secouer la manche (㨪袖)
- Le poing qui projette (摔拳)
- Balayer les feuilles au vent favorable (順風掃葉)
- Saisir la main et relever vers l’aine (叼手撩陰)
- Frapper d’arrêt (頓打)
- Frapper en appui (靠打)
- Saisir la main, paume en pas esquissé (叼手閃步掌)
- Arracher le poignet (擄腕)
- Le poing qui lance (扔拳)
- Griffes et poing pointu (抓法尖拳)
- Saisir la main, poing qui se retourne (叼手翻拳)
- Protéger le coude, piquer de la paume (護肘插掌)
- Essuyer les sourcils (抺眉)
- Embrasser la lune (抱月)
- Le coude tourné vers l’extérieur (外辦肘)
- Le poing qui perce (鑽拳)
- Enrouler le coude vers le haut (上纏肘)
- Enrouler le coude vers le bas (下纏肘)
- Lier les mains vers le haut (上捆手)
- Lier les mains vers le bas (下捆手)
- Saisir et frapper (叼打)
- Frapper en serrant sous le bras (挾打)
- Les huit retournements (八翻式)
- Frapper en portant au bras (挎打)
- Arracher et frapper (擄打)
- La saisie de la force de la griffe d’aigle (鷹爪力的抓法)
- Marcher, saisir et frapper (行步叼打)
- Esquiver et déployer (閃展)
- Coller au corps et frapper de l’épaule (貼身靠打)
- La méthode du corps qui projette (摔身法)
- L’immortel change d’ombre (仙人換影)
- La fleur cachée dans la feuille (葉裏藏花)
- Le pas dur piqué (插硬步)
- Le pas piqué vers l’arrière (後插步)
- La montée en pas pressé (激步的上法)
- La jambe glissée en avant et en arrière (前後跐腿)
Vie de Chen Zizheng (《體育月刊》, « 國術大師陳公子正軼事 »)
國術大師陳公子正軼事 郭成堯述
« Anecdotes sur le maître d’arts martiaux Chen Zizheng », racontées par Guo Chengyao.
陳公紀平字子正,河北新城縣人也,生有異禀奇氣,體魄魁梧雄健,而胆力尤强,與村中羣兒角,無不披靡,隱然冠諸曹,其舅劉成有公見而奇之,曰,傳吾衣鉢者其此兒乎,劉公為河北國術名家劉武師仕俊之師弟也,先共學技於尹公百泉,當武師設敎京師時,劉公年已弱冠,習少林拳術於楊景山劉大全,習翻子門拳於劉得全,此諸公者皆身負絕技,名揚宇內之拳師也,劉公已得其個中三昧,造升堂入室之境,名振遐邇,當斯時治技名家,綠林豪客,遠道來訪者,咸為所創,故亦頗自負,及劉武師返里時,劉公年逾而立,功夫經驗,均臻上乘,目空一切,迨武師詢此數十年中所習之技術,進於何境,劉公乃擇已之所長而表演之,武師觀畢,曰汝於外家拳術,已升堂入室,惟於內家拳術,尚欠指點,然內家拳以岳氏鷹手為最,其他皆為梢末,然技能至此地步,已非世之一般名家所能企期,然汝所習者,活手多,死手少,攻則有餘,守則不足,能傷人而不能制人,故孫子曰,全國為上,破國次之,汝於此處當留意焉,劉公氣為不平,武師亦知其意,乃命出手,劉公身小敏捷,上下一團,拳脚過處,飄風颯颯,盤旋久之,乃為武師鷹手所困,於是劉公盡棄其所學,而學岳氏鷹手諸技,歷數春秋已登於堂隩,大有靑出於藍之槪,而實過之,武師嘗謂劉公曰,吾所傳之藝,祗汝一人,能得吾之神髓,傳吾衣缽,當無訛矣,余在京敎授諸徒,雖有升堂入室之人,實未得吾之什一,彼等皆枯守師法,未至於化,技未至於神也,吾在京所傳岳氏散手,係從百零八手對打中摘出之手,而於鷹手更無傳人,汝善自習之,擇人而授之,則吾之衣缽可以永垂於世也,劉公成有軟功硬功,均至登峯造極,硬功則臂可經三千斤之鐵車橫過其上,而臂不稍變色,以利刃劃膚而不入,臂可互相長短,各骨節均可脫離本位三四寸,拳脚出處,響澈金石,輕功則可越丈高之墻,而其敎法動人駭聞,每敎一手,則令陳公極其力以相搏,公竟從容引用此手以制之,無論其如何變化進攻,終逃不出所授之範圍外,精研妙旨,盡闡其諦,使能實用,以近於化境,臻於上乘為宗旨,器械亦然,當陳公學至六七年,則於夜深時,在暗室或曠野中,互相搏擊,是以陳公臂上刀劍砍之傷,腿上被踢之形狀,尤顯明易見,劉公年至九十餘,雖神經錯亂,然與動手,仍不倦少壯之勇,手足舞成一團,不逢則已,一逢到着身七八下皆作靑紫痕,詢其所使何手法。則茫然矣,陳公於劉公之藝業,集其大成,克紹衣缽,故能北極塞北,南盡百越,至於南洋羣島,中外所遇,無有敵手者,良有以也。
Le maître Chen, de son nom personnel Jiping et de son appellation Zizheng, était originaire du district de Xincheng, au Hebei. Il naquit avec une complexion singulière et une énergie peu commune : la carrure puissante et vigoureuse, et le courage plus grand encore. Dans les luttes avec les enfants du village, il ne connaissait que victoires, et se plaçait insensiblement à leur tête. Son oncle maternel, Liu Chengyou, le remarqua et le jugea extraordinaire : « Celui qui recevra mon manteau et mon bol, ne serait-ce pas cet enfant ? » Ce maître Liu était le condisciple du maître Liu Shijun, célébrité des arts martiaux du Hebei : tous deux avaient d’abord appris de maître Yin Baiquan. Du temps où maître Liu Shijun enseignait à la capitale, Liu Chengyou, déjà âgé de vingt ans, étudia la boxe de Shaolin auprès de Yang Jingshan et Liu Daquan, et la boxe de l’école Fanzimen auprès de Liu Dequan — tous hommes porteurs de techniques hors pair et renommés dans l’empire. Liu Chengyou en avait saisi l’essence et atteint le seuil des salles les plus retirées ; son nom se répandait au loin. En ces temps, les maîtres réputés et les hôtes des forêts vertes qui venaient de loin le visiter étaient tous défaits par lui : aussi avait-il assez bonne opinion de lui-même. Lorsque maître Liu Shijun rentra au pays, Liu Chengyou, passé la trentaine, avait atteint par son travail et son expérience les sommets ; il ne voyait plus rien au-dessus de lui. Comme le maître lui demandait où en étaient les techniques qu’il avait apprises en ces dizaines d’années, Liu Chengyou choisit ce qu’il avait de meilleur et le démontra. Le maître, après avoir regardé, dit : « Pour la boxe des écoles externes, tu as franchi le seuil et pénétré dans la salle ; pour la boxe des écoles internes, il te manque encore d’être guidé. Or, dans les écoles internes, les mains d’aigle de l’école de Yue sont ce qu’il y a de plus haut, tout le reste n’en est que le menu bois. D’ailleurs, au point où tu es arrivé, les maîtres ordinaires du siècle ne peuvent plus prétendre te suivre. Mais ce que tu as appris comporte beaucoup de mains vivantes et peu de mains mortes : l’attaque y abonde, la défense y manque ; tu peux blesser autrui, non le maîtriser. Aussi Sunzi dit-il : “Conserver l’ennemi entier est le mieux ; le briser vient après.” C’est là-dessus que tu dois porter ton attention. » Liu Chengyou en eut le souffle coupé. Le maître, comprenant sa pensée, le fit attaquer. Liu Chengyou était petit et vif, tout d’une pièce ; là où passaient poings et pieds, le vent sifflait. Après avoir tourné un long moment, il fut enfermé par les mains d’aigle du maître. Alors Liu Chengyou abandonna tout entier ce qu’il avait appris et étudia les techniques des mains d’aigle de l’école de Yue ; au bout de quelques années, il avait gagné les salles du fond : le bleu était sorti de l’indigo, et de fait le dépassait. Le maître dit un jour à Liu Chengyou : « De tout ce que j’ai transmis, tu es le seul ; si tu as saisi la moelle de mon esprit, la transmission de mon manteau et de mon bol ne saurait faillir. Les disciples que j’ai instruits à la capitale comprenaient quelques hommes qui ont franchi le seuil et pénétré dans la salle, mais aucun n’a réellement obtenu le dixième de ce que je sais : tous gardent sèchement la méthode du maître, sans atteindre à la transformation, sans que leur technique atteigne à l’esprit. Les mains libres de l’école de Yue que j’ai transmises à la capitale sont des mains tirées du combat à deux des cent huit mains ; pour les mains d’aigle, je n’ai plus personne à qui les transmettre. Étudie-les donc toi-même avec soin, et transmets-les à un homme choisi : ainsi mon manteau et mon bol se perpétueront dans le monde. » Liu Chengyou possédait le travail souple et le travail dur, tous deux portés à leur comble. Par le dur, son bras pouvait supporter le passage d’un chariot de fer de trois mille livres sans changer de couleur, et la lame affilée qui lui entamait la peau n’entrait pas ; ses bras pouvaient s’allonger et se raccourcir l’un par rapport à l’autre, et chaque articulation se déplacer de trois ou quatre pouces hors de son siège ; là où ses poings et ses pieds partaient, le son résonnait comme métal et pierre. Par le léger, il franchissait un mur haut d’une toise. Sa méthode d’enseignement était propre à émouvoir et à faire frémir : à chaque main qu’il enseignait, il faisait attaquer Chen de toute sa force, et Chen appliquait tranquillement cette main même pour le maîtriser ; si variée que fût l’attaque, elle ne sortait jamais du cadre de ce qui était enseigné. Scruter finement la pensée merveilleuse, en dévoiler tout le sens, la rendre applicable, approcher de la transformation et atteindre au plus haut : tel était son but. Il en allait de même des armes. Quand Chen en fut à sa sixième ou septième année d’étude, ils se battaient, au cœur de la nuit, dans une pièce obscure ou en rase campagne : aussi les coups de sabre et d’épée sur les bras de Chen, et les marques des pieds sur ses jambes, sont-ils particulièrement nets à voir. Maître Liu vécut plus de quatre-vingt- dix ans ; bien que son esprit fût troublé, il ne se lassait pas, quand on en venait aux mains, du courage de la jeunesse : mains et pieds tourbillonnaient en une seule masse ; s’il ne touchait pas, rien ; mais s’il touchait, sept ou huit fois de suite, laissant des marques bleues et violettes. Lui demandait-on quels procédés de main il avait employés : il n’en savait plus rien. Chen recueillit et mena à son accomplissement l’art de maître Liu, et reprit dignement son manteau et son bol : aussi put-il aller jusqu’aux confins du Nord, jusqu’aux cent Yue au Sud, et jusqu’aux îles des Mers du Sud, sans rencontrer, en Chine ni hors de Chine, d’adversaire à sa mesure — et il y avait bien de quoi.
陳公旣集其大成,而於鷹手,而於連環腿法,均有極深之研究,嘗謂人曰,手見手,無處走,沾衣如𪮰脈,當使其舊力已過,新力未發,乘機而入,始能得勝,此數語是公所嘗言也。
Le maître Chen, ayant ainsi tout rassemblé et mené à son terme, avait poussé très loin l’étude des mains d’aigle et celle des jambes en chaîne. Il disait souvent : « Main contre main, il n’y a nulle part où fuir ; toucher le vêtement, c’est comme prendre le pouls : il faut faire en sorte que la force ancienne de l’autre soit passée et que la nouvelle ne soit pas encore née, puis entrer à la faveur de l’occasion — alors seulement on peut vaincre. » Ces quelques mots, le maître les répétait souvent.
陳公於少年時,豪爽異常,當公結婚後年餘,適値新年,公赴岳家拜年,諸郎舅預施奇計以困窘之,將該村所有鎖犬數十條,均置陳公所必經之路側,當陳公經過行至其地,使羣犬猛往直達,寡欲生呑,陳公乃施其鋤腿擒拿諸法,將狗擲諸房上五條,貫壁而死,餘者均遠立而吠,不敢稍前,諸舅知不可困,乃出佯作失迎,慰問陳公,公知彼等惡作劇,乃曰如此奈我何,徒傷犬命耳。
Dans sa jeunesse, le maître Chen était d’une générosité peu commune. Un an environ après son mariage, au nouvel an, il se rendit chez ses beaux-parents pour présenter ses vœux. Ses beaux-frères avaient préparé un stratagème pour le mettre en difficulté : ils rassemblèrent plusieurs dizaines de chiens de garde du village le long du chemin que Chen devait nécessairement emprunter, et, quand il fut arrivé à cet endroit, lâchèrent toute la meute droit sur lui, comme pour le dévorer vif. Chen employa alors ses méthodes de jambe-faux et de saisie : cinq chiens furent jetés sur les toits et tués à travers les murs ; les autres restèrent au loin à aboyer sans oser avancer d’un pouce. Les beaux-frères, voyant qu’ils ne pouvaient le mettre en difficulté, sortirent en feignant de l’avoir manqué et le congratulèrent ; Chen, sachant leur mauvaise farce, dit seulement : « Et alors ? Que peuvent-ils contre moi ? Ils n’ont fait que perdre des chiens. »
民元公時家居,有河南少林嫡派兼習武當藝名某者,年僅而立,遠道來訪,揚言拳遍宇內,未遇敵手,曾挑戰於公,陳公乃毅然危諾,遂與彼接手,而彼實此中之健者,身體靈敏,步法奇異,拳身一片,無隙可擊,戰約半時,已被陳公用擒拿手,擲出丈外,旣起,懷慚而去,出與親者談,吾幾遍宇內,所遇各門各派名手,何止百人,而與余過手者,亦不下三四十人,然皆人間把式,未有若陳公者,夫陳公其來無形,其去無蹤,飄忽莫定,視之為實,接之則虛,瞻之在前,忽然在後,防之於左,彼擊於右,實仙人之幻影,故吾防不勝防,吾雖敗北,亦云幸矣,今吾覩此身手,知昔日之高傲誤矣,吾從此遁矣,吾從此知人外有人之語,眞不誤矣。
La première année de la République (1912), le maître vivait dans sa famille quand un homme du Henan, héritier direct de Shaolin et versé aussi dans l’art de Wudang, âgé seulement d’une trentaine d’années, vint de loin lui rendre visite. Il se vantait d’avoir, poings au poing, parcouru l’empire sans rencontrer d’adversaire, et lança un défi à Chen, qui l’accepta résolument. Ils en vinrent donc aux mains. Or cet homme était vraiment une force de la partie : corps agile, pas étranges, poings et corps d’une seule pièce, sans faille où frapper. Après environ une demi- heure de combat, il fut saisi par Chen d’une main de qinna et jeté à plus d’une toise. Relevé, il s’en alla plein de honte, et dit ensuite à ses proches : « J’ai presque parcouru le monde ; les maîtres fameux de toutes les écoles et de toutes les chapelles que j’ai rencontrés ne se comptent pas par dizaines mais par centaines, et ceux qui en sont venus aux mains avec moi ne sont pas moins de trente ou quarante ; mais tous n’étaient que des façons de par le monde, aucun n’égalait le maître Chen. Lui, il vient sans forme et s’en va sans trace, flottant et insaisissable : on le croit réel, on le touche et il est vide ; on le regarde, il est devant, et soudain il est derrière ; on se garde à gauche, il frappe à droite — c’est vraiment l’ombre d’un immortel, et je ne pouvais me garder de tout. Ma défaite est même une chance. Aujourd’hui que j’ai vu pareille habileté, je comprends que mon orgueil d’autrefois était une erreur ; je m’en vais désormais, et je sais que le mot “il y a toujours plus fort que soi” ne trompe pas. »
當民國紀元二年,其鄕每値冬防,叠出明火大盜,殺人越貨,性極兇狠,陳公恨之甚,每隻身驅逐,使不得逞,一日隆冬深夜,有悍匪五六人,執刀棒槍火,窺視其村,為公察覺,即赤手越墻而出,追至村西,五匪料不能逃,環列以待,擧刀揚棒,以性命相拼,公從容折道傍拱㧕,擧而逆迎之,如撲蝗焉,五匪隨𤊵顚跌,數起數仆,環跪求釋,公責以大義,彼皆鼠竄以去,後知五匪死二生三,然生者亦殘廢矣。
La deuxième année de la République (1913), chaque hiver, dans sa région, les brigands à main armée se multipliaient : ils tuaient et pillaient, d’une férocité extrême. Le maître Chen les haïssait profondément et, seul, les repoussait chaque fois sans qu’ils pussent réussir. Un jour, au cœur d’une nuit d’hiver, cinq ou six bandits hardis, porteurs de sabres, de bâtons et d’armes à feu, vinrent épier son village. Chen les aperçut, franchit le mur sans arme et les poursuivit jusqu’à l’ouest du village. Les cinq, jugeant ne pouvoir fuir, se rangèrent en cercle pour l’attendre, sabres levés et bâtons brandis, prêts à y laisser la vie. Chen, sans se presser, cueillit au bord du chemin une branche courbe et la leur présenta à l’envers, comme on abat des sauterelles : les cinq bandits tombèrent culbutés, debout et à terre tour à tour, puis s’agenouillèrent en cercle pour implorer leur grâce. Chen les reprit au nom de la grande justice, et tous s’enfuirent comme des rats. On apprit plus tard que sur les cinq, deux étaient morts et trois vivaient, mais les survivants restaient estropiés.
民五年,我黑龍江第一中學敎員劉鳳池王某邀先生蒞江,當時一般黑省拳術名家,爭前觀摩,未有不讚陳公技術之精,傳授之高也,然雖服陳公,未觀以施絕技為恨,故暗擇同人中最悍,素習摔角術者十餘人,相率較要,無不隨手跌撲,內以王振剛榮文淸二人受創頗重,因二人為此中之健者,榮被一指破天庭,血流涔涔,王已將陳公抱起,見陳公身一抖,而王撲跌丈遠矣,在江與成堯由述孔曲乙新等編拳術摘要一書,印行於世,公在黑省數年,但未能住長,當公去江時,乃由成堯代理斯職,繼因上海名流黃任之沈信卿王壯飛吳志靑諸先生,震於陳公之名,連電邀請,蒞滬表演,辭意懇摯,熱忱不可却,始就道南下,旣至,各界紳士歡迎於敎育會,表演於公共體育場者匝月,滬上尚武之風,因之大振,乃留劉致祥劉金閣二君在滬敎授,己則仍返東省,盖欲使舊友生徒之深造意也,次年,上海精武體育會幹事盧偉昌陳公哲姚蟾伯先生等,電函相商,請公再南,俾得光大此道,公亦以久居一隅,有背普濟之旨,遂再南遊,上海精武體育會創於民國前二年,乃我國提倡國術最大最有組織之機關也,挾精武主義以强身强種為歸依,體育萬能,而德智並重,志士仁人,奔走提倡,社會風氣為之轉移,故分會遍於國內,且遠及南洋羣島,風會所趨,會員極一時之盛,取精用宏,敎授多一時之選,陳公旣至該會,專敎岳氏散手拳法,解晰詳微,剖分入理,着着喩以致用之功,處處點以變化之妙,因之學以致用,敎風為之一變,會務愈行發達,時聖約翰大學及中國公學皆慕陳公之名而敦請焉。
La cinquième année de la République (1916), Liu Fengchi et un certain Wang, professeurs au Premier lycée du Heilongjiang, invitèrent le maître à venir dans la province. Les maîtres de boxe du Heilongjiang accoururent alors pour l’observer : aucun ne manqua de louer la finesse de sa technique et la hauteur de son enseignement. Mais, s’ils l’admiraient, ils regrettaient de ne l’avoir pas vu déployer une technique suprême ; aussi choisirent-ils en secret, parmi leurs confrères, une dizaine des plus rudes, habitués à la lutte, pour l’éprouver tour à tour. Tous furent jetés à terre du premier mouvement ; deux d’entre eux, Wang Zhengang et Rong Wenqing, furent blessés assez gravement, car ils étaient des plus solides : Rong eut le front ouvert d’un seul doigt, le sang coulant à flots ; Wang avait déjà soulevé Chen dans ses bras quand, le voyant secouer le corps, il fut projeté à plus d’une toise. Au Heilongjiang, Chen composa avec Cheng Yao, You Shu, Kong Qu, Yi Xin et d’autres un « Recueil de boxe » (拳術摘要) qui fut imprimé et diffusé. Il resta plusieurs années dans la province, sans pouvoir s’y fixer longtemps ; à son départ, Cheng Yao prit sa place. Puis, sur la renommée de Chen, des notables de Shanghai — Huang Renzhi, Shen Xinqing, Wang Zhuangfei, Wu Zhiqing et d’autres — lui adressèrent télégrammes sur télégrammes pour l’inviter à venir faire des démonstrations : leurs paroles étaient si sincères et leur zèle si vif qu’on ne pouvait refuser ; il se mit donc en route vers le sud. À son arrivée, les notables de tous rangs le reçurent à l’Association d’éducation et il fit des démonstrations un mois durant au stade municipal : le goût des arts martiaux s’en trouva grandement avivé à Shanghai. Il y laissa Liu Zhixiang et Liu Jinge pour enseigner et rentra lui-même dans les provinces de l’Est, désireux de perfectionner ses anciens amis et ses élèves. L’année suivante, les dirigeants du Jingwu de Shanghai — Lu Weichang, Chen Gongzhe, Yao Chanbo et d’autres — lui écrivirent et télégraphièrent pour le prier de revenir au sud et de faire rayonner cette voie. Chen, jugeant aussi qu’à demeurer longtemps dans un seul coin il trahissait le principe du secours universel, repartit vers le sud. L’Association athlétique Jingwu de Shanghai, fondée deux ans avant la République, était la plus grande et la mieux organisée des institutions nationales de promotion des arts martiaux : portant la doctrine Jingwu, qui vise à fortifier le corps et la race, l’omnipotence de l’éducation physique et l’égal respect de la vertu et de l’intelligence, elle avait pour elle l’élan de tous les hommes de bonne volonté, et les mœurs sociales s’en étaient trouvées changées : aussi ses succursales couvraient-elles le pays et s’étendaient-elles jusqu’aux îles des Mers du Sud. Le courant portait, le nombre des membres était au plus haut, et l’on y choisissait les meilleurs professeurs. Arrivé dans cette association, Chen y enseigna spécialement les mains libres de l’école de Yue : il en expliquait chaque détail, en analysait la raison, montrait à chaque mouvement son utilité pratique et signalait partout la merveille de la transformation — si bien que l’on apprit pour appliquer, et que le style de l’enseignement en fut changé. Les affaires de l’association prospérèrent ; alors l’université Saint-Jean et le Collège chinois, séduits par sa renommée, le mandèrent instamment.
方陳公之執敎於聖約翰也,有敎授劉君曲章者,乃湘南名士,旣精文藝,尤精拳法,久遊滬上,志訪名師,因雲君作丞,得識陳公,一日過訪於精武會,劉君偽為初學者,謙謙請敎,實則暗中準備,以絕技進攻,陳公觀其進退之敏捷,已知為此中老手,乃以鋤腿法勝之,劉君三進三跌,時會衆圍觀,無不駭然,皆歎服劉君進攻之猛,而陳公破之之妙也,後劉君拜服之餘,以自書之一聯持贈,曰,「奔雷閃電稱神技」「捲鐵舒鈎著勇名」,以誌其景仰之忱,陳公謙受之,遂與定交焉。
Du temps où Chen enseignait à Saint-Jean, il y avait là un professeur, Liu Quzhang, homme renommé du sud du Hunan, versé dans les lettres et plus encore dans la boxe, qui parcourait Shanghai depuis longtemps en quête d’un vrai maître. Par l’entremise de Yun Zuocheng, il fit la connaissance de Chen. Un jour qu’il visitait le Jingwu, Liu se donna pour un débutant et demanda humblement des leçons, alors qu’en secret il s’était préparé et comptait attaquer d’une technique suprême. Chen, à voir la vivacité de ses entrées et de ses retraites, comprit qu’il avait affaire à un vieux routier et le vainquit par la méthode de la jambe-faux : trois fois Liu avança, trois fois il tomba. Les membres de l’association, qui faisaient cercle, en furent saisis, admirant la fougue de l’attaque de Liu et la merveille avec laquelle Chen l’avait défaite. Ensuite Liu, tout à son admiration, lui offrit une paire de distiques calligraphiés de sa main : « Tonnerre qui court, éclair qui fulgure : on l’appelle technique divine ; fer roulé, croc déployé : il s’est fait un nom de courage. » Chen les accepta avec modestie, et ils se lièrent d’amitié.
民國紀元十年,香港精武體育會致函上海中央總會,聘請敎授,總會有難色,盖以彼會地近羊城,南連羣島,隱握南天諸會之總,主持瞻觀所繫,地位十分重要,且該埠拳師,不乏名家,非有資深望重之老手,實不足以負重詫,陳公聞之,毅然請往,時有美人號稱力士者,雄據南洋,傲視華人,聞陳公名,約與比賽,而陳公諾,遂訂日比之,陳公首以鋤腿法擊之,美人應聲顚起數尺,若於台下,而美人以腿擊為犯規,遂重與比賽,未數合以廻肘挾其頸,而擲於台下丈餘,美人因此成仇隙,遂陽為執禮受敎,而陰施毒計以必勝而甘心焉,一日陳公方敎授其他學生時,美人從陳公背後,施以重手法襲擊,陳公聞風即轉身應之,以掌劈之,而西人之掌,已裂至腕骨,一西人又繼前進,公遂施兕牛望月之術制之,西人面已向背,(頭即轉後)西人自經此重創,遂掩旗息鼓,不敢再以技擊稱雄也,故在該會主敎,歷時三載,全埠人士,殆成國術化,香港大學聖士提反皇仁書院孔聖會等,皆先後組織國術班,專聘陳公指導,使有志之士,皆受雨化,造益靑年,實非淺鮮,後因久羈南天,急思北返,乃留劉致祥劉占五等在港任敎職,已則過滬津而回故里焉。
La dixième année de la République (1921), le Jingwu de Hong Kong écrivit au siège central de Shanghai pour demander un professeur. Le siège hésitait : l’association de Hong Kong est proche de Canton, touche au sud aux îles et tient en quelque sorte la tête de toutes les associations du Sud ; sa position est fort importante, et l’on n’y manque pas de maîtres renommés : seul un vieux praticien de grande expérience et de haute réputation pouvait y porter une telle charge. Chen, l’ayant appris, demanda résolument à partir. Or il y avait alors un Occidental réputé homme fort, qui dominait les Mers du Sud et regardait les Chinois de haut ; entendant parler de Chen, il le défia et Chen accepta ; un jour fut fixé. Chen l’attaqua d’abord par la méthode de la jambe-faux : l’homme fut soulevé de plusieurs pieds et faillit tomber hors de l’estrade. Comme il prétendait que les coups de pied étaient une faute, on recommença le combat : en quelques passes, Chen lui prit le cou sous son coude tournant et le jeta à plus d’une toise hors de l’estrade. L’homme en conçut une rancune, et, feignant désormais de saluer et de se laisser instruire, il ourdit en secret un mauvais coup pour avoir le dernier mot. Un jour que Chen enseignait à d’autres élèves, l’Occidental l’attaqua par-derrière d’un procédé brutal. Chen, au bruit, se retourna aussitôt et frappa de la paume : la paume de l’homme se fendit jusqu’à l’os du poignet. Un autre Occidental avança alors, et Chen le maîtrisa par la technique du « buffle qui regarde la lune », de sorte que l’homme eut le visage tourné vers son dos (la tête retournée vers l’arrière). Après cette rude leçon, les Occidentaux baissèrent pavillon et n’osèrent plus se prévaloir de leur habileté au combat. Chen enseigna donc en chef à cette association trois années durant, et presque tout le monde dans la colonie se tourna vers les arts nationaux : l’université de Hong Kong, le collège Saint-Étienne, le Queen’s College, la société de Confucius et d’autres organisèrent successivement des classes d’arts martiaux et firent appel à Chen pour les diriger, si bien que les hommes de bonne volonté reçurent tous sa pluie bienfaisante ; le bien fait à la jeunesse fut considérable. Puis, retenu trop longtemps dans le Sud, il aspira vivement à rentrer au nord : il laissa Liu Zhixiang et Liu Zhanwu enseigner à Hong Kong et, par Shanghai et Tianjin, regagna son pays natal.
十三年春,上海中央精武成立師範班,以造就國術師資,陳公任敎職,先後在滬數載,對會衆循循善誘,以柔輭而活,由活而快,而剛,而運氣行神,以致於實用,為練功歷程,循序漸進,故學者一被春風,無不鼓舞發憤勤修者,如李明德陳展璞梁子鵬張俊庭李佩弦薛鞏初陳貴立陳光昭君等,此皆陳公在南,對我派最有心得之士也,民十七年,南京擧行第一次全國國術考試,甄拔國術人材,以資倡勵,而陳公無意與焉,盖以天性沉潛,不欲矜張,雖懷奇技,不敢自負,故每與人坐談終日,雅謔温文,未嘗略及拳術,學實若虛,其此之謂乎,然此次各方故友,函電催勸,專人相邀,大有非陳公參加,不足以壯其聲色者,公勉赴斯會,及至,已屆考期,倉促報名與試,京中知友,無不歡然,冀陳公一顯身手也,不竟先聲奪人,素望昭著,遂致數次登台,遇所編對手,率皆棄權逡巡,未敢與較,願敗下風,陳公兀立,索然不歡,退語人曰,天下英雄,其若此乎,抑英雄之未至耶,吾甚悔此一行,南京國考後,公回滬,擬將行拳十路,連拳五十路,編著成書,以餉國人,行拳已於精武畫報中先後登載矣。
Au printemps de la treizième année (1924), le Jingwu central de Shanghai ouvrit un cours de formation de professeurs pour produire des enseignants d’arts martiaux ; Chen y fut nommé professeur. Il resta plusieurs années à Shanghai et y conduisit ses élèves avec une patience inlassable, donnant pour progression du travail : du souple et du moelleux à la vivacité, de la vivacité à la rapidité, puis à la dureté, puis à la conduite du souffle et à la marche de l’esprit, et enfin à l’usage réel — par degrés successifs. Aussi les élèves, touchés par ce vent de printemps, s’encourageaient- ils tous et travaillaient-ils avec ardeur, tels Li Mingde, Chen Zhanpu, Liang Zipeng, Zhang Junting, Li Peixian, Xue Gongchu, Chen Guili, Chen Guangzhao — tous hommes du Sud qui eurent le plus de profit de notre école. La dix-septième année (1928), on tint à Nankin le premier examen national des arts martiaux, destiné à distinguer les talents et à les encourager ; Chen n’y prétendait pas, car, d’un naturel réservé, il ne voulait pas se mettre en avant : bien qu’il possédât une technique hors pair, il n’osait se faire fort de rien. Aussi, quand il conversait des journées entières avec les gens, c’était avec esprit et courtoisie, sans jamais effleurer la boxe — « savoir plein et paraître vide », n’est-ce pas de lui qu’on le disait ? Mais cette fois, ses vieux amis de partout le pressèrent de lettres et de télégrammes, lui envoyèrent des émissaires : à les entendre, sans la participation de Chen l’épreuve manquerait d’éclat. Il se rendit donc à contrecœur, et, arrivé, le jour de l’examen était déjà là : il s’inscrivit à la hâte. Ses amis de la capitale se réjouirent tous, espérant voir Chen montrer son habileté. Mais sa réputation l’avait devancé : plusieurs fois il monta sur l’estrade, et les adversaires que le sort lui donna renoncèrent tous, hésitants, n’osant l’affronter, préférant perdre par forfait. Chen se tenait là, seul, sans joie, et dit en se retirant : « Les héros du monde sont-ils donc ainsi ? Ou les héros ne sont-ils pas venus ? Je regrette fort ce voyage. » Après l’examen de Nankin, Chen rentra à Shanghai et se proposa de mettre en livre les dix lignes de l’enchaînement (xingquan) et les cinquante lignes du poing continu, pour en faire don au peuple chinois : les dix lignes avaient déjà paru successivement dans le Jingwu huabao (« Illustré du Jingwu »).
十九年冬,陳公北旋,道經北京,寓於成堯家,應遜淸洵貝勒之請,表演國術,公以鷹手數手表演之,成堯從師命,亦表演散手,洵貝勒觀畢而評云,郭先生雖為陳公之弟子,而技術之飄酒風彩,勇猛超過之,沈悶老當,則屬陳公,眞絕技也,一日成堯與先師論樁步應穩於泰山之說,公以立正姿式,使成堯以岳氏雙推手推之,成堯極生平之力,而公穩不稍動,觀者咸為咋舌,成堯亦暗驚實出意料之外也。
À l’hiver de la dix-neuvième année (1930), Chen remonta vers le nord et, passant par Pékin, descendit chez Cheng Yao. Sur la demande du prince Xun de la dynastie déchue, il fit une démonstration d’arts martiaux : il exécuta quelques-unes des mains d’aigle. Cheng Yao, sur l’ordre de son maître, exécuta aussi des mains libres. Le prince Xun, après avoir regardé, jugea : « Monsieur Guo, bien qu’étant disciple de monsieur Chen, a une technique plus flottante, plus brillante et plus hardie que la sienne ; pour ce qui est du calme profond et de la solidité de l’ancien, c’est à monsieur Chen qu’il appartient : voilà vraiment une technique suprême. » Un jour que Cheng Yao discutait avec son maître de l’idée que la posture de l’arbre (樁步) doit être stable comme le mont Tai, Chen prit la position du garde-à-vous et fit pousser Cheng Yao avec les deux mains de poussée de l’école de Yue : Cheng Yao y mit toute la force de sa vie, et Chen ne bougea pas d’un pouce. Les assistants en eurent la langue clouée, et Cheng Yao lui-même, en secret, fut stupéfait de ce qui dépassait toute attente.
陳公以胃病歿於北京德國醫院,嗚呼,天道與人生,其難知有如此者,以陳公體魄之强,天性之厚,病不三月,竟爾仙逝,椎胸飲泣,其何能瀉悲恨於萬一也。
Le maître Chen mourut d’une maladie d’estomac à l’hôpital allemand de Pékin. Hélas ! Que la voie du ciel et la vie humaine sont donc difficiles à connaître ! Avec la vigueur de son corps et la générosité de son naturel, trois mois de maladie n’eussent pas dû l’emporter ; et voilà qu’il est parti comme un immortel. Se frapper la poitrine et pleurer à chaudes larmes ne saurait épancher la millième partie de notre douleur.
按陳公之病,盖因知友劉鳳池遭意外之禍,不能為一雪不平,故抑鬱寡歡,常憂憤塡膺,不能自己,其唯一慰藉品,借酒以消愁耳,然酒後使氣,每慷慨激昂,縱論天下事,而憤懣更甚,病之種也,其基於此乎,陳公服務社會,提倡國術,積二十餘年,北極塞北,南至港粵,江浙兩湖,凡屬大都巨埠,無不足跡迨遍,所到之地,生徒雲從,凡與交接,每多景仰,實以陳公天性正直,待人接物,率由誠敬和平所致也,其撒手西歸,豈徒我輩之不幸,實亦國術前途之不幸也。
Note : la maladie du maître Chen vint de ce que son ami intime Liu Fengchi fut frappé d’un malheur inattendu et qu’il ne put laver cette injustice ; aussi s’assombrit-il et perdit-il la gaieté, le cœur rempli d’une bile qu’il ne pouvait contenir. Son seul réconfort était de noyer son chagrin dans le vin ; mais, le vin aidant, il s’emportait, discourait avec véhémence de toutes les affaires du monde, et son indignation n’en devenait que plus vive : le germe de sa maladie était-il là ? Le maître Chen servit la société et prôna les arts martiaux plus de vingt ans durant : au nord jusqu’aux confins du Nord, au sud jusqu’à Hong Kong et Canton, au Jiangsu, au Zhejiang, aux deux Hu, dans toutes les grandes villes et les grands ports, il n’est point de lieu où ses pas ne soient passés ; partout où il allait, les élèves accouraient comme les nuages, et tous ceux qui l’approchèrent l’admirèrent, car sa droiture naturelle et la sincérité, le respect et la douceur dont il usait envers chacun y contribuaient. Son départ les mains vides vers l’ouest n’est pas seulement notre malheur : c’est celui de l’avenir des arts martiaux nationaux.
Notes du traducteur
Terminologie. Les postures de base reviennent sans cesse dans le texte : la « posture de l’arc » (弓式), la « posture du cavalier » (馬式) et la « posture de l’arbre » (樁步, zhuang bu, c’est-à-dire le travail d’immobilité sur jambes fléchies). Le pas est dit « accordé » (順步) lorsque la jambe et le bras avancés sont du même côté, « croisé » (抝步) lorsqu’ils sont opposés. La « gueule du tigre » (虎口) désigne l’écartement entre le pouce et l’index ; le « tranchant du poing » (拳稜), le bord du poing dont frappe le bing quan. Les trois poings de percement (衝拳) sont définis au mouvement 7 : dos du poing vers le haut (覆衝拳), paume vers le haut (仰衝拳), paume vers l’extérieur (正衝拳).
Les figures. Les 41 photographies reproduites ici sont les planches de la publication originale : Chen Zizheng et ses élèves y démontrent les mouvements numérotés de l’enchaînement. L’original ne comportait pas de photographie distincte pour les mouvements qui répètent en miroir un mouvement déjà illustré (figures 16, 17, 22, 23, 38, 39, 44 à 49 et 54 à 57) : le texte y renvoie lui-même à la figure correspondante, et ces renvois ont été conservés dans la traduction.
Le nom de Chen Zizheng. Le maître est désigné ici par son appellation, 子正 (Zizheng) ; son nom personnel était 紀平 (Jiping). Il enseigna à l’Association athlétique Jingwu de Shanghai et fut l’un des principaux introducteurs de la boxe de la griffe d’aigle dans le Sud et à Hong Kong. La notice nécrologique situe sa mort à l’hôpital allemand de Pékin, le 12 juillet 1933, à cinquante-cinq ans.
Sur la signature de la notice. La mention qui suit le titre de la notice, « 郭成堯述唐甫 », paraît associer le nom du rapporteur, Guo Chengyao, à un second nom (唐甫) dont la fonction n’est pas précisée dans le document ; la traduction n’a donc retenu que le premier.
Source : 鷹爪連拳 (Yingzhao lianquan, « Le poing continu de la griffe d’aigle »), techniques transmises par Chen Zizheng (陳子正), texte de Huang Weiqing (黃維慶), figures de Li Mingde et Li Peixian, publié dans le numéro spécial du Jingwu de Selangor (雪蘭莪精武特刊, Malaisie) ; suivi de l’essai de Xue Gongchu (薛鞏初) extrait de son Jijie zhunsheng (技擊準繩) et de la notice « 國術大師陳公子正軼事 » parue dans la revue Tiyu yuekan (體育月刊). Texte chinois relevé dans la page de Paul Brennan consacrée à cet ouvrage : https://brennantranslation.wordpress.com/2020/10/30/a-glimpse-of-the-eagle-claw-continuous-boxing-set/ — La traduction française est nouvelle et faite directement sur le texte chinois. Les photographies reproduites sont des scans des planches de la publication originale, dans le domaine public.