Le Chen shi taiji quan tushuo (陳氏太極拳圖說, « Le taiji quan de la famille Chen expliqué en figures ») est l’ouvrage théorique majeur de Chen Xin (陳鑫, 1849-1929), lettré de Chenjiagou (province du Henan) et descendant de la lignée fondatrice de l’école Chen. Le manuscrit fut achevé en 1919 et publié à titre posthume en 1933. Chen Xin y commente chaque posture de l’enchaînement en la rattachant au néo-confucianisme, au Yijing et à la cosmologie du Wuji et du Taiji, dans un style classique dense, sans ponctuation.
Le texte ci-dessous correspond à la première des treize sections (第一勢) entre lesquelles Chen Xin divise l’enchaînement — chez lui le terme 十三勢 ne désigne pas les « treize dynamiques » de la tradition courante, mais treize tranches de la forme, dont la première ne comporte qu’une seule posture.
Le texte chinois est dans le domaine public : Chen Xin est mort en 1929 et l’ouvrage, composé avant 1919, a été publié en 1933.
Traduction nouvelle réalisée directement à partir du texte chinois original.
Titre et attribution
第一勢
陳氏太極拳圖說
陳鑫
Première section, extraite du Taiji quan de la famille Chen expliqué en figures, par Chen Xin.
Ouverture de la section (第一勢)
第一勢
金剛搗碓
只一勢言太極陰陽之理皆具
Première section : Jin gang dao dui, « Vajrapani pile dans le mortier ». Cette section ne comporte qu’une seule posture ; elle expose que le principe du Taiji, yin et yang, y est tout entier présent.
Le Wuji (無極象圖)
無極者一物未有也太初之上渾渾穆穆混混沌沌所謂大混沌者卽此時也
Le Wuji, c’est lorsqu’aucune chose n’existe encore. Au tout commencement, avant la naissance du monde, tout était confus, profond, silencieux et indifférencié : ce que l’on appelle le « grand chaos » n’est autre que cet instant.
學者上場打拳端然恭立合目息氣兩手下垂身樁端正兩足並齊心中一物無所著一念無所思穆穆皇皇渾然如大混沌無極景象故其形無可名名之曰無極象形也
Quand l’élève entre sur le terrain pour pratiquer, il se tient debout, droit et respectueux, ferme les yeux, apaise son souffle, laisse pendre les deux mains, garde le tronc dressé et rectifié, les deux pieds joints côte à côte. Dans son cœur, rien à quoi s’attacher, aucune pensée à former ; grave et vaste, il est tout entier comme l’indifférenciation du grand chaos, l’aspect du Wuji. Sa forme n’a donc aucun nom propre, et on l’appelle « la figure de l’image du Wuji ».
Le Taiji (太極象圖)
太極者生於無極也
Le Taiji naît du Wuji.
謂太極已有形聲乎曰未有也未有不曰無極而曰太極何也
Dira-t-on que le Taiji possède déjà forme et son ? Non, il n’en a pas encore. Mais puisqu’il n’en a pas encore, pourquoi ne pas dire « Wuji » plutôt que « Taiji » ?
然太極雖無形聲而幾朕已兆如碩果之仁生機將動未動特生機未足而未出乎核之外耳不然天地何自而生乎
C’est que le Taiji, bien qu’il soit sans forme ni son, en porte déjà les signes avant-coureurs : ainsi de l’amande du fruit mûr, dont la force vitale est sur le point de s’ébranler sans s’être encore ébranlée, faute d’une vigueur suffisante pour sortir de son noyau. Autrement, d’où le ciel et la terre seraient-ils donc nés ?
是大混沌後陰陽雖未分而分之機已動一至於分則淸氣上升而為天濁氣下降而為地但此時淸氣猶未上升濁氣猶未下降耳故謂之為太極
Ainsi, après le grand chaos, bien que le yin et le yang ne soient pas encore séparés, le mécanisme de leur séparation est déjà en branle. Dès qu’ils se séparent, le souffle clair monte et devient le ciel, le souffle trouble descend et devient la terre. Mais à cet instant précis, le clair n’est pas encore monté ni le trouble encore descendu : voilà pourquoi on parle de Taiji.
是前人上推陰陽五行之機未生天地無可名稱名之曰太極而要陰陽五行已俱備矣
Les anciens, remontant par la pensée au mécanisme du yin-yang et des cinq agents avant la naissance du ciel et de la terre, n’ayant aucun nom pour le désigner, l’appelèrent « Taiji ». Et pourtant le yin, le yang et les cinq agents y sont déjà au complet.
打拳上場後手足雖未運動而端然恭正之中其陰陽開合之機消息盈虛之數已俱寓於心腹之內此時壹志凝神專主於敬而陰陽開合消息盈虛特未之形耳時無可名亦名之曰太極
Dans la pratique, une fois entré sur le terrain, bien que mains et pieds ne soient pas encore en mouvement, dans cette tenue droite et respectueuse le mécanisme d’ouverture et de fermeture du yin et du yang, le calcul du déclin et de la croissance, du plein et du vide, sont déjà tout entiers logés dans le cœur et l’abdomen. En cet instant, la volonté est une et l’esprit concentré, tout entier voué au respect ; l’ouverture-fermeture, le déclin-croissance du yin et du yang ne sont simplement pas encore manifestés. Comme aucun nom ne convient à ce moment, on l’appelle encore « Taiji ».
言此以示學者初上場時先洗心滌慮去其妄念平心靜氣以待其動如此而後可以學拳
Je dis cela pour montrer à l’élève qu’au moment d’entrer sur le terrain il doit d’abord laver son cœur et rincer ses soucis, écarter les pensées vaines, apaiser son cœur et calmer son souffle, puis attendre le mouvement. C’est seulement ainsi que l’on peut apprendre la boxe.
Théorie générale (總論)
純陰無陽是軟手 純陽無陰是硬手 一陰九陽根頭棍 二陰八陽是散手 三陰七陽猶覺硬 四陰六陽顯好手 惟有五陰並五陽 陰陽無偏稱妙手 妙手一著一太極 空空跡化歸烏有
Yin pur sans yang : c’est une main molle. Yang pur sans yin : c’est une main dure. Un yin sur neuf yang : on est un bâton de bois de la tête aux pieds. Deux yin sur huit yang : ce sont des mains en désordre. Trois yin sur sept yang : on paraît encore dur. Quatre yin sur six yang : on montre une bonne main. Il n’est que cinq yin joints à cinq yang : sans penchant ni d’un côté ni de l’autre, voilà ce qu’on appelle la main merveilleuse. Chaque technique de la main merveilleuse est un Taiji. Le vide sur le vide, toute trace dissoute, retourne au néant.
每一勢拳往往數千言不能罄其妙一經現身說法甚覺容易所難者工夫所尤難者長久工夫諺有曰拳打萬遍神理自現信然
Pour chaque posture, plusieurs milliers de mots souvent ne suffiraient pas à épuiser ses merveilles ; mais une fois qu’on l’a enseignée en la montrant de sa propre personne, elle paraît tout à fait aisée. Ce qui est difficile, c’est le travail ; ce qui l’est plus encore, c’est un travail de longue durée. Le proverbe dit : « Pratiquez le poing dix mille fois, et le principe spirituel se manifestera de lui-même. » C’est parole vraie.
La posture : « Vajrapani pile dans le mortier » (金剛搗碓)
第一勢
金剛搗碓
(一名護心拳)
Première section : Jin gang dao dui, « Vajrapani pile dans le mortier » — appelée aussi « le poing qui protège le cœur » (Hu xin quan).
Consignes de tenue
周身精神全係于頂故頂勁領起來是在似有似無之間
Tout l’esprit de la personne est suspendu au sommet de la tête ; c’est pourquoi l’on parle du jin du sommet (頂勁, ding jin), qui soulève d’en haut et se tient entre l’être et le non-être.
項瑞直
La nuque est droite.
右肩鬆下左肩鬆下不可上架
L’épaule droite se relâche vers le bas, l’épaule gauche se relâche vers le bas ; elles ne doivent pas se relever en appui.
目不旁視旁視則分心亂志
Les yeux ne se tournent pas de côté : regarder de côté divise le cœur et brouille la volonté.
耳不可有所聽勿聽則心專
Les oreilles ne doivent rien écouter : ne rien écouter, et le cœur se concentre.
心貴和平心平則氣靜心平則氣和
Le cœur tient à la paix et à l’harmonie : le cœur paisible, le souffle se calme ; le cœur paisible, le souffle s’harmonise.
左肘沉下須得輕輕擎住意
Le coude gauche s’enfonce vers le bas, mais il faut lui garder une légère intention de soutien par-dessous.
右肘沉下不可稍有上架意
Le coude droit s’enfonce vers le bas ; il ne doit nullement avoir l’intention de se relever en appui.
左手腕朝上與鼻準上下相照
Le poignet gauche, tourné vers le haut, répond en ligne verticale avec l’arête du nez.
右拳落左掌中去胸五六寸
Le poing droit tombe dans la paume gauche, à cinq ou six pouces de la poitrine.
氣皆歸于丹田
Tout le souffle revient au dantian.
腰勁貴下去貴堅實
Le jin de la taille tient à descendre, tient à être ferme et plein.
左膝微屈不屈則𦡁不開右膝微屈不屈則𦡁不開
Le genou gauche est légèrement fléchi, le genou droit est légèrement fléchi : sans flexion, l’entrejambe ne s’ouvre pas.
腎囊兩旁謂之𦡁貴圓貴虛不可夾住
Les deux côtés de la région génitale, voilà ce qu’on appelle l’entrejambe : il tient à être rond et vide, et ne doit pas être serré.
左足與右足並齊端正平立僕參大鍾隱白大敦皆微用力踏地
Le pied gauche et le pied droit sont joints, bien alignés et posés à plat ; aux points Pucan, Dazhong, Yinbai et Dadun, on foule la terre d’une force légère.
Orientation et tenue d’ensemble
平素打拳因地就勢不必拘定方向而守一定之位置但北辰北斗皆在北方學者宜心向之仰承天機人之中氣乃有眞宰故畫圖以面北背南右東左西定為準繩以示規矩
Dans la pratique ordinaire, on s’adapte au lieu et à la configuration : il n’est pas nécessaire de s’en tenir rigidement à une direction ni de garder une position invariable. Mais l’étoile polaire et la constellation du Boisseau sont toujours au nord : l’élève doit y orienter son cœur et recevoir d’en haut le ressort céleste — alors le souffle médian de l’homme a un vrai maître. C’est pourquoi les figures établies ici prennent pour règle d’avoir le nord devant soi, le sud dans le dos, l’est à droite et l’ouest à gauche, afin de fournir un fil à plomb et de montrer la mesure.
立天之道曰陰與陽立地之道曰柔與剛立人之道曰仁與義
« Ce par quoi se dressent les voies du ciel, c’est le yin et le yang ; ce par quoi se dressent les voies de la terre, c’est la souplesse et la dureté ; ce par quoi se dressent les voies de l’homme, c’est la bienveillance et la justice. » (Yijing, Shuogua zhuan)
足容重手容恭頭容直目容肅坐如尸立如齋
Le pied a contenance de pesanteur, la main contenance de respect, la tête contenance de droiture, l’œil contenance de solennité. Assis, être comme le représentant des ancêtres ; debout, être comme en état de purification. (Liji, Qu li)
孔子曰非禮勿視非禮勿聽非禮勿言非禮勿動打拳時執事敬自然周中規折中矩而視聽言動皆在規矩中矣
Confucius dit : « Ce qui n’est pas conforme aux rites, ne le regarde pas ; ne l’écoute pas ; ne le dis pas ; ne le fais pas. » Quand on pratique en accomplissant sa tâche avec respect, alors naturellement les cercles tombent dans le compas et les angles dans l’équerre : le regard, l’ouïe, la parole et l’action sont tous dans la règle et la mesure.
未打拳時心平氣和渾然一太極氣象將打拳時神恬氣靜至手足動時方能躁釋矜平運我太極拳中自然之天機而從容中禮(拳皆有天理自然之節文)
Avant de pratiquer, le cœur est paisible et le souffle harmonieux : c’est tout un, l’aspect d’un Taiji. Au moment de commencer, l’esprit est tranquille et le souffle calme ; et ce n’est que lorsque mains et pieds se meuvent que l’on peut dissiper l’emportement et aplanir la raideur, mettre en œuvre le ressort céleste naturel qui est dans notre taiji quan, et, d’un pas aisé, tomber juste dans les rites. (Toutes les postures ont la mesure et l’ornement naturels du principe céleste.)
禮曰惰慢之氣不可涉於身體一涉惰慢動作必溢規矩之外百病叢生矣
Le Liji dit : « Le souffle de la paresse et de la négligence ne doit pas toucher le corps. » Dès que la paresse et la négligence y entrent, les mouvements déborderont nécessairement hors de la règle, et cent défauts pulluleront.
禮主於敬樂主於和能敬能和然後能學打太極拳
« Les rites ont pour maître le respect ; la musique a pour maître l’harmonie. » Qui sait le respect et l’harmonie, celui-là peut ensuite apprendre à pratiquer le taiji quan.
或曰太極拳一藝也如子之言立規太嚴雖聖賢用功不過如是一藝之末奚必然哉余曰不然打拳亦所以修身正衞性命之學也孟子曰不以規矩不能成方圓
Quelqu’un dit : « Le taiji quan n’est qu’un art. À t’entendre poser des règles si strictes, même les sages et les saints, dans leur effort, n’iraient pas au-delà : une technique n’est après tout qu’une fin infime — qu’y a-t-il là de si nécessaire ? » Je réponds : non. Pratiquer la boxe est aussi ce par quoi l’on cultive sa personne, redresse sa garde et sa vie : c’est une science de la nature et du destin. Mencius dit : « Sans compas ni équerre, on ne peut faire ni carré ni cercle. »
打拳之道自始至終不外一箇敬字能敬則專心致志自無鴻鵠之射繞亂胸中至於拳中法律一一皆詳如左
La voie de la pratique, du début à la fin, ne sort pas d’un seul mot : le respect. Qui sait respecter concentre son cœur et fixe sa volonté ; il n’y a plus alors de « tir au cygne » pour troubler la poitrine. Quant aux règles et aux méthodes de la boxe, elles sont détaillées une à une ci-dessous.
Figure du yang à gauche et du yin à droite (左陽右陰圖)
此第一勢手足運轉圖左手屬陽內圈左手與左足所運之圈右手屬陰外圈右手與右足所運之圈非更迭轉實一齊運動左手略先右手略後左手在內右手在外機之動陽先陰後運之勢陽內陰外
Ceci est la figure de la rotation des mains et des pieds dans la première section. La main gauche relève du yang : elle trace le cercle intérieur, et le cercle qu’elle décrit est celui qu’elle parcourt avec le pied gauche. La main droite relève du yin : elle trace le cercle extérieur, et le cercle qu’elle décrit est celui qu’elle parcourt avec le pied droit. Il ne s’agit pas d’une rotation alternée : en réalité, les mouvements sont simultanés — la main gauche un peu avant, la main droite un peu après ; la main gauche à l’intérieur, la main droite à l’extérieur. Dans le mécanisme du mouvement, le yang précède et le yin suit ; dans la configuration du mouvement, le yang est dedans et le yin dehors.
此圖如萬物陰陽交合之意陰陽一端之用
Cette figure est comme l’idée de l’accouplement du yin et du yang en toutes choses : l’emploi d’une seule des deux extrémités du yin et du yang.
Figure du mécanisme du souffle en mouvement (運動氣機圖)
右手 左手
心 將軍
意 傳令
清氣上升
丹田 全體之氣歸宿處如兵馬屯處
會陰
濁氣下降
右足 左足
Main droite / main gauche. — Le cœur est le général. — L’intention transmet les ordres. — Le souffle clair monte. — Le dantian est le lieu où revient le souffle du corps entier, comme le cantonnement des troupes et des chevaux. — Point Huiyin. — Le souffle trouble descend. — Pied droit / pied gauche.
孟子曰志者氣之帥氣者體之充心如將軍氣如兵將軍一出令則士卒皆聽命淸氣上升行于手濁氣下降行于足氣皆行到指頭乃止氣之上行下行似兩橛其實一氣貫通也
Mencius dit : « La volonté est le chef du souffle ; le souffle remplit le corps. » Le cœur est comme le général, le souffle comme les soldats : dès que le général donne un ordre, officiers et hommes obéissent. Le souffle clair monte et circule dans les mains ; le souffle trouble descend et circule dans les pieds ; dans les deux cas, le souffle va jusqu’au bout des doigts et s’y arrête. Que le souffle monte et descende paraît comme deux pièces séparées : en réalité, un seul souffle les traverse de part en part.
Figures du jin de soie enroulée dans les mains et les pieds (手足纏絲勁圖)
氣機行于肱內皆纏絲勁言手而足在其中
Le mécanisme du souffle circule à l’intérieur des bras : partout, c’est le jin de soie enroulée (纏絲勁, chan si jin). On parle des mains, et les pieds y sont compris.
(1)此形內勁由肩臂而行于指甲(手背)第一圖是出勁
(1) Dans cette figure, le jin interne va de l’épaule et du bras jusqu’à l’ongle (dos de la main). La première figure est celle du jin qui sort.
肐膊勁由心發行于肩過肘至指此是順纏法由骨至肌膚由肩至指出精也
Le jin du bras part du cœur, chemine vers l’épaule, franchit le coude et va jusqu’aux doigts : c’est la méthode de l’enroulement direct (順纏, shun chan). De l’os à la chair, de l’épaule aux doigts, l’essence (jing, 精) sort.
(2)此形內勁由指肚而收于腋肩臂(手面)第二圖是入勁
(2) Dans cette figure, le jin interne se retire depuis la pulpe des doigts vers l’aisselle, l’épaule et le bras (paume de la main). La deuxième figure est celle du jin qui entre.
由指至肩倒纏法所謂入精者引之而來使敵近于我也
Des doigts à l’épaule, c’est la méthode de l’enroulement inverse (倒纏, dao chan). Ce qu’on appelle faire entrer l’essence, c’est l’attirer à soi pour amener l’adversaire près de moi.
尖𦡁圖 橫骨 此是𦡁貴圓最忌尖
Figure de l’entrejambe qui pointe. L’os transverse (橫骨) en marque la limite. L’entrejambe tient à être rond ; ce qui pointe est ce qu’il faut le plus éviter.
兩腿之勁皆由足指領起上纏過踝過膝至大腿根兩腿根間謂之𦡁卽會陰穴也運動足後根踏地漸至指通谷大鍾外腓以及隱白大敦厲兌實實在在踏于地上
Le jin des deux jambes est tiré vers le haut depuis les orteils : il s’enroule en montant, passe les chevilles, passe les genoux et parvient à la racine des cuisses. L’espace entre les deux racines des cuisses s’appelle l’entrejambe : c’est le point Huiyin. Dans le mouvement, le talon foule d’abord le sol, puis peu à peu les orteils descendent — points Tonggu et Dazhong, bord externe du mollet, ainsi que Yinbai, Dadun et Lidui — jusqu’à ce que le pied repose fermement à plat sur la terre.
Explication du nom de la posture
何謂金剛搗碓金剛神名鋼如精金百鍊堅而又堅其手所持者降魔杵也搗碓者如穀之在臼以杵搗之右手將捶如降魔杵左手微屈如碓臼旣取其堅剛沉重又取兩手收在一處以護其心故名
Pourquoi « Vajrapani pile dans le mortier » ? Vajrapani (金剛) est le nom d’une divinité ; sa trempe est celle du métal raffiné cent fois, dure et toujours plus dure. Ce que sa main tient, c’est le xiangmo chu (降魔杵), le sceptre qui soumet les démons. « Piler dans le mortier » (搗碓) : comme le grain qui est dans le mortier et qu’on pile avec le pilon — la main droite abaisse le poing comme le sceptre qui soumet les démons, la main gauche se fléchit légèrement comme le mortier. On y recherche à la fois la fermeté, la dureté et la pesanteur, et l’on y recherche aussi que les deux mains se rassemblent en un même lieu pour protéger le cœur : d’où le nom.
打拳以鼻為中界左手管左半身右手管右半身各足隨各手動之心身不可使氣輕輕運動以手領肘以肘領臂手中之氣僅僅領起手與臂而已不可過過則失於硬上體手如何運動下體亦隨之上下相隨中間自然皆隨此為一氣貫通
Dans la pratique, le nez sert de frontière médiane : la main gauche gouverne la moitié gauche du corps, la main droite la moitié droite, et chaque pied suit le mouvement de sa main. Ni le cœur ni le corps ne doivent faire effort de souffle : on se meut tout en légèreté. La main conduit l’avant-bras, l’avant-bras conduit le bras ; le souffle de la main ne fait que soulever la main et l’avant-bras, il ne doit pas aller au-delà — au-delà, on tombe dans la dureté. Selon que le haut du corps se meut, le bas du corps le suit ; haut et bas se suivant, ce qui est entre eux suit naturellement : voilà la pénétration d’un seul souffle.
上場立必端正兩手垂下兩足並齊兩膝微屈𦡁勁要開要虛𦡁開然後心氣發動
Une fois sur le terrain, il faut se tenir droit et régulier, les deux mains pendantes, les deux pieds joints, les deux genoux légèrement fléchis ; le jin de l’entrejambe doit s’ouvrir et se vider. L’entrejambe ouvert, c’est alors que le souffle du cœur se met en branle.
兩大腿根要開𦡁開不在大小卽一絲之微亦算得開蓋心意一開𦡁卽開矣不會開𦡁者腿雖岔三尺寬不開仍然不開是在學者細心參之
La racine des deux cuisses doit s’ouvrir. L’ouverture de l’entrejambe ne tient pas à la largeur : même l’épaisseur d’un fil compte comme ouverture, car dès que le cœur et l’intention s’ouvrent, l’entrejambe s’ouvre. Qui ne sait pas ouvrir l’entrejambe aura beau écarter les jambes sur trois pieds de large, il ne sera pas ouvert pour autant. À l’élève d’y réfléchir avec soin.
先以左手領起左足往前進半步遂以右手領起右足右手自下由左手外繞一圈上去兩手套住如轉環轉一圈右手落在左手掌中手與心齊一齊停住右手與右足皆虛虛籠住左手與左足皆實實在在踏於地上如土委地百會穴領其全身要使淸氣上升濁氣下降淸氣如何上升非平心靜氣不可濁氣必下降至足
D’abord la main gauche tire le pied gauche pour avancer d’un demi-pas ; ensuite la main droite tire le pied droit. La main droite, partant du bas, décrit un cercle en montant par l’extérieur de la main gauche, puis les deux mains s’emboîtent comme les pièces d’un anneau qui tourne : la main droite vient se placer dans la paume de la main gauche, et les mains s’arrêtent ensemble à hauteur du cœur. La main droite et le pied droit sont vides et enveloppants ; la main gauche et le pied gauche sont pleins et fermement posés sur la terre, « comme de la terre qui s’affaisse au sol ». Le point Baihui, au sommet de la tête, commande tout le corps ; il faut faire monter le souffle clair et descendre le souffle trouble. Comment le souffle clair monterait-il, si ce n’est par la paix du cœur et le calme du souffle ? Le souffle trouble doit descendre jusqu’aux pieds.
一勢旣完上體淸氣皆使歸於丹田蓋心氣一下則全體之氣無不俱下
La posture achevée, tout le souffle clair du haut du corps est ramené au dantian : car dès que le souffle du cœur descend, il n’est aucun souffle du corps entier qui ne descende avec lui.
太極拳自始至終獨此一勢是正身法端而肅實而虛柔而剛上下四旁任人所感皆足以應之此所以領袖羣著而為之首理實氣空圓轉自如渾浩流行絕無滯機
Dans tout le taiji quan, du début à la fin, cette posture est la seule où le corps se présente de face : droite et grave, pleine et vide, souple et dure. En haut et en bas, aux quatre côtés, quoi que l’on éprouve, elle suffit à y répondre : voilà pourquoi elle conduit toutes les autres et vient en tête. Le principe y est substantiel, le souffle y est vide ; les cercles tournent avec aisance, un flux vaste et plein s’écoule sans la moindre stagnation.
每一勢完仍歸到渾然一太極氣象絕無跡象可尋端緒可指外似停止而內無間斷此太極之所以為太極也
Chaque posture achevée, on revient encore à l’aspect indistinct d’un Taiji : plus aucune trace à chercher, plus aucun fil conducteur à désigner. Au-dehors on semble s’être arrêté ; au-dedans il n’y a nulle interruption. Voilà pourquoi le Taiji est le Taiji.
打拳之道不外一圈圈有正有斜有左有右有緩有急有陰有陽有有形有無形皆因現在所運之勢而循環不已蓋人得陰陽之氣以生是吾之身卽太極之身也以無形之太極宰有形之太極人皆知之至以有形之太極行吾無形之太極而反矯揉造作不因其自然而然何也是徒知鍊氣而不知自然行止也又如人之目晝則開夜則合一開一合皆太極自然開合也拳中一起一落一闔一闢何莫非從太極來乎人但習而不察耳
La voie de la pratique n’est rien d’autre que des cercles : cercles droits ou obliques, à gauche ou à droite, lents ou pressés, yin ou yang, avec forme ou sans forme — tous tournant sans fin selon la configuration que l’on est en train de mettre en œuvre. L’homme reçoit le souffle du yin et du yang pour vivre : mon corps est donc le corps du Taiji. Que le Taiji sans forme gouverne le Taiji qui a forme, tous le savent ; mais que le Taiji qui a forme mette en œuvre mon Taiji sans forme, et l’on croit aussitôt à de la contorsion, à de l’affectation, sans rien suivre de ce qui est naturel : pourquoi ? C’est que l’on sait seulement travailler le souffle, et non aller et s’arrêter naturellement. Ainsi des yeux, qui s’ouvrent le jour et se ferment la nuit : cette ouverture et cette fermeture sont l’ouverture-fermeture naturelle du Taiji. Dans la boxe, chaque lever et chaque descente, chaque fermeture et chaque ouverture, comment ne viendraient-ils pas du Taiji ? Mais les hommes ne font que pratiquer sans observer.
打拳何嘗不用氣不用氣則全體何由運動但本其至大至剛之氣以直養無害焉已耳世人不知皆以為柔術殊不知自用功以來千錘百鍊剛而歸之於柔柔而造至於剛剛柔無跡可見但就其外而觀之有似乎柔故以柔名之耳而豈其然哉且柔者對乎剛而言之耳是藝也不可謂之柔亦不可謂之剛第可名之為太極太極者剛柔兼至而渾於無跡之謂也其為功也多故其成也難人但必有事焉而勿正心勿忘勿助長也則得矣
Comment la pratique se passerait-elle de souffle ? Sans souffle, par quoi le corps entier se mouvrait-il ? Seulement, on part de ce souffle « grand jusqu’à l’immense, ferme jusqu’à la dureté », et on le nourrit droitement sans lui nuire : voilà tout. Les gens ne le savent pas et tiennent l’art pour une technique de souplesse ; ils ignorent que, dès le début du travail, on forge et martèle mille fois : la dureté revient à la souplesse, et la souplesse atteint à la dureté, si bien qu’on ne voit plus trace ni de l’une ni de l’autre. À considérer seulement l’extérieur, cela ressemble à de la souplesse, d’où le nom de « souple » qu’on lui donne — mais en est-ce vraiment ? D’ailleurs « souple » ne se dit que par rapport à « dur ». Cet art ne peut être dit souple, ni dit dur : on ne peut que le nommer « Taiji », et « Taiji » veut dire dureté et souplesse parvenues ensemble, mêlées jusqu’à l’absence de traces. Comme le travail en est grand, la réussite en est difficile. Que l’homme seulement « s’y applique sans se fixer un but, sans oublier, sans aider à pousser » : il y parviendra.
自初勢至末勢所圖者皆有形之拳惟自有形造至於無形而心機入妙終歸於無心而後可以言拳可見拳在我心我心中天機流動活潑潑地觸處皆拳非世之以拳為拳者比也此是終身不盡之藝非知之艱行之惟艱所圖之勢皆太極中自然之機氣也理也氣非理無以載理也氣也理非氣無以行氣不離乎理理不離乎氣理與氣一而二二而一者也千變萬化錯綜無窮故終身行之不能盡學者勉之
De la première à la dernière posture, ce que figurent ces planches est la boxe avec forme ; or c’est en partant de la forme qu’on atteint à l’informe, que le mécanisme du cœur entre dans le subtil et retourne finalement au « sans-cœur » ; alors seulement on peut parler de boxe. On voit par là que la boxe est dans mon cœur, que le ressort céleste y coule, vif et alerte, et que partout où l’on touche il y a boxe — sans comparaison avec ceux qui, dans le monde, prennent la boxe pour la boxe. C’est un art qu’on n’épuise pas en une vie ; ce n’est pas le connaître qui est difficile, c’est le pratiquer. Les configurations figurées ici sont toutes le mécanisme et le souffle naturels du Taiji. Il y a le principe, il y a le souffle : sans le principe, le souffle n’a rien à porter ; sans le souffle, le principe n’a rien à mouvoir. Le souffle ne se sépare pas du principe, le principe ne se sépare pas du souffle : principe et souffle sont deux et ne font qu’un. Mille transformations, dix mille changements, entrelacs sans fin : c’est pourquoi une vie entière de pratique ne les épuise pas. Que l’élève s’y efforce.
心為一身之主腎為性命之原必淸心寡慾培其根本之地無使傷損根本固而後枝葉榮萬事可作斯為至要
Le cœur est le maître du corps ; les reins sont la source de la nature et du destin. Il faut clarifier son cœur et réduire ses désirs, cultiver le terrain de la racine sans le laisser s’endommager : la racine affermie, alors les branches et les feuilles prospèrent, et toute œuvre devient possible. Voilà l’essentiel.
Emprunt de l’image (取象)
金剛搗碓一勢陰陽合德其胸中一團太和元氣充周四體至柔至剛實備乾健坤順之德當其靜也陰陽所存無跡可尋及其動也看似至柔其實至剛看似至剛其實至柔剛柔皆具是謂陰陽合德故取諸乾坤
Dans la posture « Vajrapani pile dans le mortier », le yin et le yang unissent leurs vertus : dans la poitrine, une masse de souffle originel de grande harmonie remplit les quatre membres — souplesse extrême, dureté extrême — et possède réellement la vertu de vigueur du Qian et de docilité du Kun. Dans son repos, le yin et le yang y demeurent sans trace qu’on puisse chercher ; dans son mouvement, ce qui paraît souplesse extrême est en fait dureté extrême, et ce qui paraît dureté extrême est en fait souplesse extrême ; dureté et souplesse y sont toutes deux présentes : voilà ce qu’on appelle « le yin et le yang unissent leurs vertus ». C’est pourquoi on l’emprunte au Qian et au Kun. (Hexagrammes 1 et 2 du Yijing : le Ciel et la Terre.)
Cinq poèmes sur la posture (金剛搗碓)
其一
金剛搗碓歛精神(已伏寂然不動渾然全體意) 上下四旁寓屈伸 變化無方當未發(言開合擒縱) 渾然太極備無身
Premier poème, en vers de sept caractères :
Vajrapani pile dans le mortier : on rassemble son esprit (déjà ramené au silence, immobile, le corps tout entier indistinct). En haut et en bas, aux quatre côtés, se logent la flexion et l’extension. Les transformations n’ont point de règle tant qu’elles ne sont pas émises (il s’agit de l’ouverture et de la fermeture, de la saisie et du relâchement). Tout entier Taiji, on est pourvu d’un non-corps.
其二
一生無事養太和 錦繡花團簇簇多(喻拳之機趣橫生) 天上金剛攜玉杵 善降人世大妖魔
Toute une vie sans affaire, nourrir la grande harmonie ; brocarts et fleurs s’amassent en touffes (image du jaillissement des saveurs du mécanisme dans la boxe). Le Vajrapani céleste porte son sceptre de jade ; il sait soumettre les grands démons du monde des hommes.
其三
不是金剛降魔杵 妖妖怪怪誰敢阻 大開大合歸無跡 美大聖神方可許
Sans le sceptre-qui-soumet-les-démons du Vajrapani, quels monstres et quels prodiges oserait-on arrêter ? Grande ouverture, grande fermeture, puis retour à l’absence de trace : alors seulement on peut être dit beau, grand, saint et divin.
其四
外保君王內保身 全憑太極眞精神 此中甘苦都閱遍 不愧當今絕妙人
Au-dehors protéger le prince, au-dedans protéger sa personne : tout repose sur le vrai esprit du Taiji. Ayant éprouvé jusqu’au bout le doux et l’amer qui s’y trouvent, on n’a point à rougir d’être l’homme accompli de son temps.
其五
先左後右不為奇 一動一靜是圍棋 圍到山窮水盡處 突然一勢判雄雌
Commencer par la gauche et finir par la droite n’a rien d’extraordinaire ; chaque mouvement, chaque repos est une partie de go. Encercler jusqu’au point où la montagne s’épuise et l’eau tarit ; puis soudain, d’une seule posture, distinguer le mâle de la femelle.
Les huit points (八者皆穴名)
百會(在頭頂)
隱白(在足大指)
大敦(在足二指)
厲兌(在足三指)
竅陰(在足四指)
至陰(在足小指)
通骨大鍾(皆在足後跟)
Huit points, tous noms de points d’acupuncture :
- Baihui — au sommet de la tête (VG 20) ;
- Yinbai — au gros orteil (Rt 1) ;
- Dadun — au deuxième orteil (Foie 1) ;
- Lidui — au troisième orteil (Estomac 45) ;
- Qiaoyin (Zuqiaoyin) — au quatrième orteil (Vésicule biliaire 44) ;
- Zhiyin — au petit orteil (Vessie 67) ;
- Tonggu (Zutonggu) et Dazhong — tous deux au talon (Vessie 66 et Rein 4).
Notes du traducteur
- Chen Xin et son livre. Chen Xin (陳鑫, 1849-1929), dit Pin San (品三), appartenait à la seizième génération de la famille Chen de Chenjiagou. Il consacra une grande partie de sa vie à rédiger ce commentaire posture par posture, achevé en 1919 et publié en quatre volumes en 1933, après sa mort.
- La « section » (勢). Chez Chen Xin, le terme 十三勢 ne désigne pas les « treize dynamiques » (peng, lü, ji, an, etc.) comme dans les classiques courants, mais les treize sections entre lesquelles il découpe l’enchaînement. La première ne contient qu’une seule posture, la suivante en contient plusieurs.
- Vajrapani et le mortier. 金剛 (jingang) est le nom chinois du Vajrapani bouddhique, gardien au sceptre (vajra, ici 降魔杵, « sceptre qui soumet les démons »). 搗碓 (dao dui) désigne le pilage du grain dans un mortier à pédale ; le poing droit figure le pilon, la main gauche le mortier.
- L’entrejambe (𦡁). Le caractère rare 𦡁 (prononciation kāo dans les lexiques modernes) désigne dans ce texte la région du périnée entre les racines des cuisses, autour du point Huiyin. Les consignes de Chen Xin — « rond et vide, jamais serré » — visent l’ouverture de cette zone, condition du passage du souffle entre haut et bas.
- « La nuque est droite » (項瑞直). Le caractère 瑞 paraît fautif dans les éditions courantes ; on lit habituellement 項須直, « la nuque doit être droite ». La traduction suit le sens obvie.
- Points du pied. Chen Xin place Dadun « au deuxième orteil », alors que la localisation classique le situe à l’angle externe de l’ongle du gros orteil ; la traduction respecte le texte.
- Aucune illustration. Les sept figures jointes à la page de Brennan (numérotées drawing 1.1 à 1.7) sont de petits dessins au trait détourés sur fond blanc, sans légende chinoise ni trace de page imprimée : rien ne permet d’établir qu’il s’agit de reproductions des planches de l’édition de 1933 plutôt que de tracés modernes. Elles n’ont donc pas été reprises ici.
Source du texte chinois : 陳氏太極拳圖說 (Chen shi taiji quan tushuo, « Le taiji quan de la famille Chen expliqué en figures ») de Chen Xin (陳鑫, 1849-1929), manuscrit achevé en 1919, publié à titre posthume en 1933 ; première section (第一勢, Jin gang dao dui). Texte relevé dans l’article « Chen Xin, Section One » de Paul Brennan (https://brennantranslation.wordpress.com/2025/03/26/chen-xin-section-one/). Texte chinois dans le domaine public ; traduction française nouvelle, réalisée directement à partir de l’original chinois pour ce site.