Le Jixiao xinshu (紀效新書, « Nouveau livre des méthodes efficaces ») est le traité militaire que Qi Jiguang (戚繼光, 1528-1588) rédigea en 1560, alors qu’il réorganisait la défense des côtes du Zhejiang contre les pirates japonais. Son chapitre dix, le Chang bing duan yong shuo (長兵短用說, « Arme longue, portée courte »), est l’un des plus anciens traités chinois consacrés à la seule lance qui nous soient parvenus, et le plus précis sur la question du dosage entre la longueur de l’arme et la distance de combat. Qi Jiguang y expose d’abord une thèse tactique — une arme longue doit se manier de court, faute de quoi sa portée se retourne contre celui qui la porte — puis il transcrit, avec dessins, la pratique de la lance de la famille Yang (楊家鎗, sans rapport avec la famille Yang du taiji quan), dite Fleur de poirier (梨花鎗) : les huit lances mères (八母鎗), les six unions (六合) et les vingt-quatre postures (二十四勢), dont plusieurs portent des noms que reprendront plus tard le taiji quan et les autres grandes écoles.

Le texte est dans le domaine public : Qi Jiguang est mort en 1588 et l’ouvrage date de 1560. Les figures reproduites ici sont les planches de la lance de l’édition chinoise d’origine, telles qu’elles accompagnent le texte dans l’article de Brennan.

Traduction nouvelle réalisée directement à partir du texte chinois original.

Titre et attribution (書名)

長兵短用說

(紀效新書卷十)

戚繼光

« Arme longue, portée courte », chapitre dix du Jixiao xinshu, par Qi Jiguang.

[1560]

« Arme longue, portée courte » (長兵短用說)

Le texte chinois d’origine est continu et sans ponctuation ; nous l’avons seulement divisé en ses membres de phrase, sans y ajouter de ponctuation.

器械不利以卒予敵手無搏殺之方徒驅之以刑是魚肉乎吾士也器習利而無號令金鼓以一其心雖有藝與徒手同也三軍旣熟悉吾令則當精乎藝藝與法令當並行而不悖者故以長短兵說為第十

Si les armes ne sont pas bonnes, c’est livrer ses soldats à l’ennemi : sans moyen de frapper et de tuer, les pousser seulement par la contrainte, c’est faire de nos hommes de la chair à pâture. Mais même avec des armes bien exercées et bien affûtées, s’il n’y a ni ordres, ni gongs et tambours pour unifier les cœurs, on a beau avoir de la technique, c’est comme d’être nu-mains. Une fois que toute l’armée connaît bien mes ordres, il lui faut alors raffiner sa technique ; la technique et les ordres doivent aller de pair sans se contredire : voilà pourquoi je fais du discours sur les armes longues et courtes le dixième.

夫長器必短用何則長鎗架手易老若不知短用之法一發不中或中不在喫緊處被他短兵一入收退不及便為長所誤即與赤手同矣須是兼身步齊進其單手一鎗此謂之孤注此楊家鎗之弊也學者為所誤甚多其短用法須手步俱要合一一發不中緩則用步法退出急則用手法縮出鎗捍彼器不得交在我鎗身內彼自不敢輕進我手中鎗就退至一尺餘尚可戳人與短兵功用同矣此用長以短之秘也至若弓箭火器皆長兵也力可至百步者五十步而後發力可至五十步者二十五步而後發此亦長兵短用之法也長則謂之勢險短則謂之節短萬殊一理

Une arme longue doit s’employer de court. Pourquoi ? La main qui soutient la longue lance se fatigue vite ; si l’on ignore la méthode de l’emploi court, dès qu’on pique et qu’on manque, ou qu’on touche ailleurs qu’au point décisif, l’adversaire entre avec son arme courte, on n’a plus le temps de retirer ni de reculer, et l’on est trahi par sa propre longueur : c’est alors comme d’être nu-mains. Il faut avancer du corps et du pas tout ensemble. La pique à une seule main, c’est ce qu’on appelle jouer son va-tout (guzhu) : voilà le défaut de la lance de la famille Yang, et bien des élèves y ont été trompés.

La méthode de l’emploi court exige que la main et le pas ne fassent qu’un. Si l’on pique et qu’on manque : quand on a le temps, on se retire par le jeu de pas ; dans l’urgence, on rentre la lance par le jeu de main et l’on s’en couvre. Si l’arme adverse ne peut plus franchir mon fût, elle n’osera pas avancer à la légère ; ma lance n’a qu’à reculer d’un pied ou plus, elle pique encore et fait le même office qu’une arme courte. Voilà le secret de l’emploi de la longueur comme d’une courte.

Quant à l’arc, aux flèches et aux armes à feu, ce sont également des armes longues : si leur portée utile est de cent pas, on avance de cinquante pas avant de tirer ; si elle est de cinquante, de vingt-cinq. C’est encore la méthode de l’arme longue employée de court. Pour la longue, on parle de posture périlleuse ; pour la courte, de cadence brève : dix mille différences, un seul principe.

Traité général de la longue lance (長鎗總說)

夫長鎗之法始於楊氏謂之曰梨花天下咸尚之其妙在於熟之而已熟則心能忘手手能忘鎗圓神而不滯又莫貴於靜也靜則心不妄動而處之裕如變幻莫測神化無窮後世鮮有得其奥者蓋有之矣或秘焉而不傳傳之而失其眞是以行於世者卒皆沙家馬家之法蓋沙家竿子馬家長鎗各有其妙而有長短之異其用惟楊家之法有虛實有奇正有虛虛實實有奇奇正正其進鋭其退速其勢險其節短不動如山動如雷震故曰二十年梨花鎗天下無敵手信其然乎施之於行陣則又有不同者何也法欲簡立欲疎非簡無以解亂分糾非疎無以騰挪進退左右必佐以短兵長短相衞使彼我有相倚之勢得以舒其氣展其能而不至於奔潰兵法曰氣盈則戰氣奪則避是已今將六合之法幷二十四勢繪錄於後以廣其所傳云

La méthode de la longue lance commence avec la famille Yang, qui l’appela « Fleur de poirier », et tout ce qui est sous le ciel la tient en estime. Son merveilleux tient à une seule chose : la familiarité. Une fois familier, le cœur peut oublier les mains, les mains peuvent oublier la lance ; l’esprit est rond et ne s’accroche plus à rien. Rien pourtant ne vaut le calme : dans le calme, le cœur ne s’agite pas à la légère et l’on traite les choses avec aisance ; les transformations alors sont imprévisibles et la métamorphose de l’esprit sans fin.

Les générations suivantes ont rarement atteint cette profondeur. Il s’en est trouvé, mais ils gardaient le secret sans le transmettre, ou le transmettaient en en perdant la vérité ; aussi ce qui circule dans le monde n’est-il à la fin que les méthodes des familles Sha et Ma. La perche de la famille Sha et la longue lance de la famille Ma ont chacune leur mérite, et diffèrent par la longueur. Pour l’usage, seule la méthode de la famille Yang possède le vide et le plein, l’impair et le pair (qizheng) : du vide dans le vide et du plein dans le plein, de l’impair dans l’impair et du pair dans le pair. Elle avance avec acuité, recule avec rapidité ; sa posture est périlleuse, sa cadence brève. Immobile, elle est comme une montagne ; en mouvement, comme le tonnerre. Aussi dit-on : « vingt ans de lance Fleur de poirier, et l’on n’a plus d’adversaire sous le ciel. » Est-ce vrai ? Assurément.

Mais appliquée en formation de bataille, elle est encore autre chose. Pourquoi ? La méthode veut être simple, la tenue veut être dégagée : sans simplicité, point de moyen de démêler le désordre et de séparer l’emmêlé ; sans dégagement, point de moyen de manœuvrer, d’avancer et de reculer, de vaquer à gauche et à droite. Il faut l’assister d’armes courtes : le long et le court se gardent l’un l’autre, de sorte que les deux partis s’appuient mutuellement, puissent déployer leur souffle et leur capacité sans en venir à la déroute. L’art de la guerre dit : « quand le souffle est plein, on combat ; quand le souffle est ôté, on évite. » C’est bien cela.

Je fais donc dessiner et consigner ci-après les méthodes des six unions (liuhe) et les vingt-quatre postures, afin d’élargir ce qui en a été transmis.

Les huit lances mères : la position de départ (八母鎗起手)

Neuf échanges, un cycle de réponses élémentaires : l’adversaire pique, je réponds par l’une des huit actions mères, puis le cycle reprend.

你劄我我拏鎗

你劄我我攔鎗

你劄我腳我顚鎗

你上劄我捉鎗

你下劄我櫓鎗

你上劄我捉鎗

你下劄我顚鎗

你鎗起我纏攔下

你劄我我拏鎗

  1. Vous me piquez : je saisis la lance (na).
  2. Vous me piquez : je barre la lance (lan).
  3. Vous me piquez le pied : je renverse la lance, pointe en bas (dian).
  4. Vous piquez en haut : je happe la lance (zhuo).
  5. Vous piquez en bas : je rame la lance (lu).
  6. Vous piquez en haut : je happe de nouveau.
  7. Vous piquez en bas : je renverse de nouveau.
  8. Votre lance se lève : j’enroule et je barre vers le bas.
  9. Vous me piquez : je saisis la lance, et le cycle reprend.

Les six unions (六合)

一合 — Première union : l’empereur de Qin agite sa bannière (秦王磨旗)

先有圈鎗為母後有封閉捉拏梨花擺頭救護要分明裏把門外把門閃賺是花鎗名曰秦王磨旗

D’abord la lance en cercle, qui est la mère ; ensuite sceller et fermer, happer et saisir ; la fleur de poirier balance la tête pour couvrir ; il faut distinguer clairement la porte du dedans et la porte du dehors ; l’esquive éblouissante, c’est la lance fleurie. On l’appelle « l’empereur de Qin agite sa bannière ».

我劄你你拏鎗

還鎗我拏鎗

我劄你你攔下

還鎗我攔鎗

你儘頭鎗我顚鎗

還鎗你拏鎗

還鎗我拏鎗

你劄我我拏鎗

閃賺花鎗上你拏鎗

還鎗我拏鎗

你劄我我攔下

閃賺花鎗上你攔下

還鎗我攔鎗

你劄我儘頭鎗我顚鎗

閃賺花鎗上你拏鎗

還鎗我拏鎗

我搖花鎗乃秦王磨旗

  1. Je vous pique, vous saisissez la lance.
  2. Vous rendez la pique, je saisis la lance.
  3. Je vous pique, vous barrez vers le bas.
  4. Vous rendez la pique, je barre la lance.
  5. Vous piquez au plus bas, je renverse la lance.
  6. Je rends la pique, vous saisissez la lance.
  7. Vous rendez la pique, je saisissez la lance.
  8. Vous me piquez, je saisis la lance.
  9. Je remonte en lance fleurie par une esquive éblouissante, vous saisissez la lance.
  10. Vous rendez la pique, je saisis la lance.
  11. Vous me piquez, je barre vers le bas.
  12. Je remonte en lance fleurie par une esquive éblouissante, vous barrez vers le bas.
  13. Vous rendez la pique, je barre la lance.
  14. Vous piquez au plus bas, je renverse la lance.
  15. Je remonte en lance fleurie, vous saisissez la lance.
  16. Vous rendez la pique, je saisis la lance.
  17. J’agite la lance fleurie : c’est « l’empereur de Qin agite sa bannière ».

二合 — Deuxième union : le phénix hoche la tête (鳳點頭)

先有纏鎗後有攔鎗黃龍占杵黑龍入洞拏鎗救護閃賺花鎗上名曰鳳點頭

D’abord la lance qui enroule, puis la lance qui barre ; le dragon jaune s’empare du pilon, le dragon noir entre dans la caverne ; on saisit la lance pour se couvrir ; on remonte en lance fleurie par une esquive éblouissante. On appelle cela « le phénix hoche la tête ».

我纏你鎗你劄我我攔下

還鎗你攔下

還鎗我攔鎗

你劄我我拏下

你起鎗我隨鎗纏拏下你攔鎗

我還鎗你拏下

還鎗我掤退救護拏你鎗

你劄我我攔下

我搖花鎗乃鳳點頭

  1. J’enroule votre lance ; vous me piquez, je barre vers le bas.
  2. Je rends la pique, vous barrez vers le bas.
  3. Vous rendez la pique, je barre la lance.
  4. Vous me piquez, je saisis vers le bas.
  5. Votre lance se lève : je la suis, j’enroule et je saisis vers le bas ; vous barrez la lance.
  6. Je rends la pique, vous saisissez vers le bas.
  7. Vous rendez la pique : je pare en soutenant tout en reculant pour me couvrir, puis je saisis votre lance.
  8. Vous me piquez, je barre vers le bas.
  9. J’agite la lance fleurie : c’est « le phénix hoche la tête ».

三合 — Troisième union : le serpent blanc joue avec le vent (白蛇弄風)

先有穿指後有穿袖鷂子撲鵪鶉救護閃賺是花鎗四面是鎗法名曰白蛇弄風

D’abord passer le doigt, ensuite passer dans la manche ; l’épervier fond sur la caille pour couvrir ; l’esquive éblouissante, c’est la lance fleurie ; de quatre côtés, c’est la méthode de la lance. On appelle cela « le serpent blanc joue avec le vent ».

你劄我我拏下

閃賺花鎗上你拏鎗

還鎗我拏鎗

你劄我我攔下

閃賺花鎗上你攔下

還鎗我攔鎗

我搖花鎗乃白蛇弄風

  1. Vous me piquez, je saisis vers le bas.
  2. Je remonte en lance fleurie par une esquive éblouissante, vous saisissez la lance.
  3. Vous rendez la pique, je saisis la lance.
  4. Vous me piquez, je barre vers le bas.
  5. Je remonte en lance fleurie, vous barrez vers le bas.
  6. Vous rendez la pique, je barre la lance.
  7. J’agite la lance fleurie : c’est « le serpent blanc joue avec le vent ».

四合 — Quatrième union : le balai de fer (鐵掃帚)

先有白拏鎗掤退鎗救護後有白攔進步如猫捉鼠救護閃賺是花鎗名曰鐵掃帚

D’abord une franche saisie de la lance, et la parade en soutenant tout en reculant, pour couvrir ; ensuite un franc barrage en avançant, comme le chat attrape la souris, pour couvrir ; l’esquive éblouissante est la lance fleurie. On appelle cela « le balai de fer ».

我白拏進步上劄你你拏鎗

還鎗我掤退救護拏鎗

我白攔進步上劄你你攔鎗

還鎗我攔鎗

我白顚進步閃賺花鎗上劄你你拏鎗

還鎗我拏鎗

我搖花鎗乃鐵掃帚

  1. Je fais une franche saisie en avançant d’un pas, et vous pique haut ; vous saisissez la lance.
  2. Vous rendez la pique : je pare en soutenant, je recule, je me couvre, puis je saisis la lance.
  3. Je fais un franc barrage en avançant d’un pas, et vous pique haut ; vous barrez la lance.
  4. Vous rendez la pique, je barre la lance.
  5. Je fais un franc renversement en avançant, je remonte en lance fleurie par une esquive éblouissante et vous pique haut ; vous saisissez la lance.
  6. Vous rendez la pique, je saisis la lance.
  7. J’agite la lance fleurie : c’est « le balai de fer ».

五合 — Cinquième union : écarter les herbes pour trouver le serpent (撥草尋蛇)

先有四封四閉後有死中反活無中生有迎封接閃賺是花鎗名曰撥草尋蛇

D’abord les quatre sceaux et les quatre fermetures, ensuite retourner la mort en vie et faire naître l’être du néant, pour aller au-devant du sceau et le rejoindre ; l’esquive éblouissante est la lance fleurie. On appelle cela « écarter les herbes pour trouver le serpent ».

你劄我我拏鎗

進步劄你你拏鎗

還鎗我拏鎗

你劄我我攔鎗

進步劄你你攔鎗

還鎗我攔鎗

你拏下我鎗你鎗起我反拏你鎗

你攔下我鎗你鎗起反攔下你鎗

你拏我鎗我鎗閃過攔你鎗

你攔我鎗我鎗閃過拏你鎗

你劄儘頭鎗我顚開捉住

你及起劄我我攔下

閃賺花鎗上你攔鎗

還鎗我攔鎗

我搖花鎗乃撥草尋蛇

  1. Vous me piquez, je saisis la lance.
  2. J’avance d’un pas et vous pique ; vous saisissez la lance.
  3. Vous rendez la pique, je saisis la lance.
  4. Vous me piquez, je barre la lance.
  5. J’avance d’un pas et vous pique ; vous barrez la lance.
  6. Vous rendez la pique, je barre la lance.
  7. Vous saisissez vers le bas ma lance ; votre lance se lève, je saisis à mon tour la vôtre.
  8. Vous barrez vers le bas ma lance ; votre lance se lève, je la barre à mon tour vers le bas.
  9. Vous saisissez ma lance : ma lance s’esquive et je barre la vôtre.
  10. Vous barrez ma lance : ma lance s’esquive et je saisis la vôtre.
  11. Vous piquez au plus bas : je renverse pour l’écarter et je happe.
  12. Vous relevez et me piquez ; je barre vers le bas.
  13. Je remonte en lance fleurie, vous barrez la lance.
  14. Vous rendez la pique, je barre la lance.
  15. J’agite la lance fleurie : c’est « écarter les herbes pour trouver le serpent ».

六合 — Sixième union : l’engagement libre

Ce dernier exercice n’est pas une chorégraphie comme les cinq précédents : c’est un jeu libre bâti sur six actions élémentaires.

一截

二進

三攔

四纏

五拏

六直

Un : retenir d’un temps (jie). Deux : avancer. Trois : barrer. Quatre : enrouler. Cinq : saisir. Six : piquer droit.

閃賺是花鎗下遊塲撥草尋蛇上遊塲秦王磨旗

一接二進三拏四纏五攔六直

Par l’esquive éblouissante de la lance fleurie, on descend l’aire de pratique ; par « écarter les herbes pour trouver le serpent », on la remonte ; et « l’empereur de Qin agite sa bannière ». Un : rejoindre ; deux : avancer ; trois : saisir ; quatre : enrouler ; cinq : barrer ; six : piquer droit.

大遊塲秦王磨旗鐵掃子必無路

L’aire doit être vaste : autrement, « l’empereur de Qin agite sa bannière » et « le petit balai de fer » n’auraient pas la place de se déployer.

裙攔鎗伏虎鎗地蛇破地蛇鎗儘頭鎗破中平鎗中平鎗破中平鎗

Le barrage en tablier et le « dompter le tigre » avec le serpent rampant battent le serpent rampant ; la pique au plus bas bat la pique de niveau moyen ; la pique de niveau moyen bat la pique de niveau moyen.

鎗中王高低遠近都不妨高不攔低不拏當中一點

« Le roi des lances » : haut, bas, loin, près, rien ne le gêne ; si c’est haut, on ne barre pas ; si c’est bas, on ne saisit pas ; au milieu, une seule pointe.

Les vingt-quatre postures (二十四勢)

1. Le yaksha sonde la mer (夜叉探海勢)

夜叉探海勢

乃持鎗行立看守之法遇敵變勢隨機應用無不中節

« Le yaksha sonde la mer. » C’est la méthode de tenir la lance, de marcher, de se tenir et de monter la garde ; quand on rencontre l’ennemi, on change de posture et l’on applique selon la circonstance : il n’est rien qui ne tombe juste.

Planche 1 : « le yaksha sonde la mer », figure de l’édition chinoise du Jixiao xinshu (1560) reproduite dans l’article de Brennan

2. Les quatre peuples barbares font leur soumission (四夷賓服勢)

四夷賓服勢

乃中平鎗法為六合鎗之主作二十四勢之元妙變無窮自古迄今各械鮮有當其鋒諸勢無可校其趣

« Les quatre peuples barbares font leur soumission. » C’est la méthode de la lance de niveau moyen, maîtresse de la lance des six unions et origine des vingt-quatre postures ; ses transformations sont sans fin. Depuis les temps anciens jusqu’à aujourd’hui, peu d’armes ont tenu tête à sa pointe, et nulle autre posture ne peut se mesurer à son goût.

Planche 2 : « les quatre peuples barbares font leur soumission », figure de l’édition de 1560

3. L’aiguille de la boussole (指南針勢)

指南針勢

乃上平鎗法其類用近乎中平而著數不離六合之變有心演悟二十四勢之中可破其半

« L’aiguille de la boussole. » C’est la méthode de la lance de niveau haut ; son emploi est proche du niveau moyen et ses techniques ne s’écartent pas des transformations des six unions. Pour qui l’étudie et la comprend de cœur, elle bat la moitié des vingt-quatre postures.

Planche 3 : « l’aiguille de la boussole », figure de l’édition de 1560

4. Embuscade sur les dix faces (十面埋伏勢)

十面埋伏勢

乃下平鎗法門戶緊於上平機巧不亞中式精於此者諸勢可降

« Embuscade sur les dix faces. » C’est la méthode de la lance de niveau bas. Sa garde est plus serrée que celle du niveau haut, et son habileté n’est pas inférieure à celle du niveau moyen. Qui s’y rend maître peut soumettre toutes les postures.

Planche 4 : « embuscade sur les dix faces », figure de l’édition de 1560

5. Le dragon bleu présente sa griffe (青龍獻爪勢)

青龍獻爪勢

乃孤鴈出羣鎗法勢勢之中著著之內發鎗劄人不離是法

« Le dragon bleu présente sa griffe. » C’est la méthode dite « l’oie solitaire quitte la troupe » : dans chaque posture, dans chaque technique, il y a l’occasion de lancer la lance et de piquer l’homme ; ne jamais s’écarter de ce principe.

Planche 5 : « le dragon bleu présente sa griffe », figure de l’édition de 1560

6. Le barrage de flanc (邊攔勢)

邊攔勢

乃裏把門封閉鎗法守門戶有纏捉顚拏閃賺上穿指袖股倘他出馬一鎗迎抱著琵琶埋伏

« Le barrage de flanc. » C’est la garde de la porte du dedans, c’est-à-dire vers la droite, et la méthode dite « sceller et fermer ». Pour garder la porte, on a l’enroulement, le happement, le renversement et la saisie, puis l’esquive éblouissante qui remonte en passant le doigt et la manche. Si l’adversaire sort comme un cheval lancé, on l’accueille d’une pique, ou bien l’on tient le luth, ou bien l’on tend l’embuscade.

Planche 6 : « le barrage de flanc », figure de l’édition de 1560

7. La perche de fer retournée (鐵翻竿勢)

鐵翻竿勢

乃外把門黃龍點竿鎗法一截二進蛇弄風撲著鵪鶉不放鬆

« La perche de fer retournée. » C’est la garde de la porte du dehors, c’est-à-dire vers la gauche, et la méthode dite « le dragon jaune touche la perche » : un temps pour retenir, puis deux temps pour avancer ; on glisse comme le serpent qui joue avec le vent, et l’on fond sur la caille sans se relâcher.

Planche 7 : « la perche de fer retournée », figure de l’édition de 1560

8. Enjamber l’épée (跨劍勢)

跨劍勢

乃裙攔鎗法大開門戶誘他來遂我中途拏刴他虛我實搖花鎗他實我虛掤退救

« Enjamber l’épée. » C’est la méthode du barrage en tablier : on ouvre grand la garde pour attirer l’adversaire, puis on l’interrompt en chemin d’une saisie-hachure. S’il vide, je remplis et j’agite la lance fleurie ; s’il remplit, je vide et je pare en soutenant tout en reculant pour me couvrir.

Planche 8 : « enjamber l’épée », figure de l’édition de 1560

9. Le brocart étendu sur le sol (鋪地錦勢)

鋪地錦勢

乃地蛇鎗法起手披挨急刻高來直擦難饒若他滴水認針穿甦法死中反活

« Le brocart étendu sur le sol. » C’est la méthode du serpent rampant : on commence par couvrir en s’approchant, puis on pique sans délai. Ce qui vient de haut, on l’essuie tout droit sans le lâcher ; et si l’adversaire use de « l’eau qui dégoutte » ou de « la belle enfile l’aiguille », on se sauve par le retour de la mort en vie.

Planche 9 : « le brocart étendu sur le sol », figure de l’édition de 1560

10. Pointer vers le ciel (朝天勢)

朝天勢

乃上驚下取鎗法摇旗掃地鐡牛耕那怕他拖刀詭詐

« Pointer vers le ciel. » C’est la méthode « surprendre en haut, prendre en bas » : on agite la bannière, on balaie le sol, le bœuf de fer laboure — qu’a-t-on à craindre que l’adversaire recoure au rusé « le singe blanc traîne le sabre » ?

Planche 10 : « pointer vers le ciel », figure de l’édition de 1560

11. Le bœuf de fer laboure la terre (鐵牛耕地勢)

鐵牛耕地勢

乃急搗碓鎗法硬去硬回莫軟惟有此鎗無空他能平伏閃吾鎗就使黑龍入洞

« Le bœuf de fer laboure la terre. » C’est la méthode « piler le grain en hâte » : dure à l’aller, dure au retour, point de mollesse ; seule cette lance ne laisse pas de vide. Mais si l’adversaire sait se coucher et esquiver ma lance, alors on passe au « dragon noir entre dans la caverne ».

Planche 11 : « le bœuf de fer laboure la terre », figure de l’édition de 1560

12. L’eau qui dégoutte (滴水勢)

滴水勢

乃提顚之法順手鳯點頭披撲中取巧進勢用騎龍出可掤退勇若還破低勢難同伏地鎗百發百中

« L’eau qui dégoutte. » C’est la méthode de lever et de renverser : la main de devant fait comme le phénix qui hoche la tête ; on couvre, on fond, et l’on tire l’habileté du milieu. Pour avancer, on sort en chevauchant le dragon ; on peut parer en soutenant et reculer devant la fougue. Mais si l’on veut rompre une posture basse, rien ne vaut la lance rampante : cent coups, cent fois touché.

Planche 12 : « l’eau qui dégoutte », figure de l’édition de 1560

13. Chevaucher le dragon (騎龍勢)

騎龍勢

乃拗步鎗法進有撥草尋蛇退有邊攔救護梨花滾袖似穿梭四面是鎗雲罩霧

« Chevaucher le dragon. » C’est la méthode en pas croisé : pour avancer, on a « écarter les herbes pour trouver le serpent » ; pour reculer, on se couvre du barrage de flanc. La fleur de poirier roule dans la manche comme une navette qui passe ; de quatre côtés, c’est la lance, nuage et brouillard qui enveloppent.

Planche 13 : « chevaucher le dragon », figure de l’édition de 1560

14. Le singe blanc traîne le sabre (白猿拖刀勢)

白猿拖刀勢

乃佯輸詐回鎗法逆轉硬上騎龍順步纏攔崩靠迎封接進弄花鎗就是中平也破

« Le singe blanc traîne le sabre. » C’est la méthode « feindre la défaite et faire mine de revenir » : on se retourne à rebours, on monte avec dureté comme en chevauchant le dragon, puis en pas suivi on enroule et l’on barre, on fait éclater et l’on s’appuie. On va au-devant du sceau et on le rejoint, on avance en jouant de la lance fleurie : même le niveau moyen est battu.

Planche 14 : « le singe blanc traîne le sabre », figure de l’édition de 1560

15. La posture du luth (琵琶勢)

琵琶勢

乃白牛轉角鎗法上來鈎崩進挫中來滾刴挨拏好下來提櫓快如梭得手青龍獻爪

« La posture du luth. » C’est la méthode « le bœuf blanc tourne ses cornes » : ce qui monte, on le crochète et on le fait éclater pour avancer et le briser ; ce qui vient au milieu, la hachure roulante et la saisie d’approche y réussissent ; ce qui descend, on lève pour ramer, rapide comme la navette — et une fois la main faite, « le dragon bleu présente sa griffe ».

Planche 15 : « la posture du luth », figure de l’édition de 1560

16. Le chat vif attrape la souris (靈猫捉鼠勢)

靈猫捉鼠勢

乃無中生有鎗法進步虛下撲纏賺伊鎗動使梨花遇壓挑天沖打

« Le chat vif attrape la souris. » C’est la méthode « faire naître l’être du néant » : on avance d’un pas en feignant de fondre vers le bas, mais on enroule de côté pour surprendre le mouvement de sa lance, si bien que sa lance fleurie se trouve pressée ; alors on relève vers le ciel et l’on frappe.

Planche 16 : « le chat vif attrape la souris », figure de l’édition de 1560

17. Le mont Tai écrase un œuf (太山壓卵勢)

太山壓卵勢

乃鷹捉兔之法勢維高發身中變異任他埋伏地蛇沖我又磨旗掃地

« Le mont Tai écrase un œuf. » C’est la méthode « l’aigle attrape le lièvre ». Bien que la posture se déploie en hauteur, le corps peut varier à l’infini depuis là : qu’il dresse une embuscade ou que le serpent rampant fonde sur moi, j’agite encore la bannière et je balaie le sol.

Planche 17 : « le mont Tai écrase un œuf », figure de l’édition de 1560

18. La belle enfile l’aiguille (美人認鍼勢)

美人認鍼勢

乃儘頭鎗法好破他蛇防他顚捉起手鳳點頭披閃認直戳

« La belle enfile l’aiguille. » C’est la méthode de la pique au plus bas : bonne pour battre son serpent, pour parer à son renversement et à sa saisie. On commence par « le phénix hoche la tête », puis on couvre et, dans l’esquive, on vise et l’on pique droit.

Planche 18 : « la belle enfile l’aiguille », figure de l’édition de 1560

19. Le dragon bleu balance sa queue (蒼龍擺尾勢)

蒼龍擺尾勢

乃掤退救護之法電轉風回驚散梨花閃賺

« Le dragon bleu balance sa queue. » C’est la méthode de la parade en soutenant tout en reculant pour se couvrir : tourner comme l’éclair, revenir comme le vent, disperser la fleur de poirier par une esquive éblouissante.

Planche 19 : « le dragon bleu balance sa queue », figure de l’édition de 1560

20. L’assaut des portes de Hongmen (闖鴻門勢)

闖鴻門勢

乃抛梭鎗法身隨鎗進閃坐刴攔捉攻硬上

« L’assaut des portes de Hongmen. » C’est la méthode « lancer la navette » : le corps suit la lance et entre ; on s’esquive et l’on s’assied, on hache, on barre, on happe ; on attaque et l’on monte avec dureté.

Planche 20 : « l’assaut des portes de Hongmen », figure de l’édition de 1560

Ici le texte interrompt la série des postures pour un court passage de doctrine, où le classique est cité à l’appui de la thèse du chapitre.

經曰六直妙在其中用長貴短用短貴長此藝中妙理短而長用者謂其可禦後長長入短不中則反為長所誤故用長以短節節險嫩就近身尺餘法便不老彼見我長安心欲使我進深無用我忽節節短來彼乃智屈心違倉卒使彼對我不及此用長萬古之祕論也

Le classique dit : « le merveilleux du piquer droit est là. Pour l’arme longue, on prise la courte ; pour l’arme courte, on prise la longue : voilà le principe subtil de cet art. Employer la courte comme une longue, c’est ce qui permet de parer à la longue qui vient ensuite ; mais si la longue entre et que la courte manque son coup, on est au contraire trompé par la longueur. C’est pourquoi l’emploi de la longue comme d’une courte, section par section, garde la pointe vive et rapprochée : à un pied du corps, la méthode ne vieillit plus. L’adversaire, me voyant long, se rassure et veut me faire avancer loin, où je ne servirais à rien ; moi, soudain, section par section, je raccourcis : son intelligence est déjouée, son cœur contredit, et dans la hâte il ne peut plus me faire face. C’est là le secret éternel de l’emploi de la longue. »

21. Dompter le tigre (伏虎勢)

伏虎勢

乃六封鎗法斜倒硬上如風退閃提攔纏捉他如壓卵又朝天鐵掃迎封接靠

« Dompter le tigre. » C’est la méthode des six sceaux : on s’incline en biais et l’on monte avec dureté, rapide comme le vent ; on recule en s’esquivant, on lève, on barre, on enroule et l’on happe. S’il écrase un œuf, s’il pointe vers le ciel ou balaie au fer, on va au-devant du sceau, on le rejoint et l’on s’appuie.

Planche 21 : « dompter le tigre », figure de l’édition de 1560

22. Pousser la montagne et combler la mer (推山塞海勢)

推山塞海勢

乃護膝鎗法高來搖旗挨提低來鐵帚顚提中來如箭有虛眞可用鐵牛耕地

« Pousser la montagne et combler la mer. » C’est la méthode « protéger le genou » : ce qui vient de haut, on agite la bannière et l’on approche en levant ; ce qui vient de bas, le balai de fer renverse et lève ; ce qui vient au milieu comme une flèche, avec son vide et son plein, on peut y répondre par le bœuf de fer qui laboure.

Planche 22 : « pousser la montagne et combler la mer », figure de l’édition de 1560

23. L’épervier fond sur la caille (鷂子撲鵪鶉勢)

鷂子撲鵪鶉勢

乃撥草尋蛇鎗法高接雖用纏拏逢中披擦直過倘他掤退把鎗還滾手中平一刴

« L’épervier fond sur la caille. » C’est la méthode « écarter les herbes pour trouver le serpent » : pour accueillir ce qui vient de haut, on use de l’enroulement et de la saisie ; ce qui vient au milieu, on le couvre d’un effleurement et l’on passe tout droit. S’il pare en soutenant et recule, puis revient avec sa lance, on roule dans la main et l’on hache au niveau moyen.

Planche 23 : « l’épervier fond sur la caille », figure de l’édition de 1560

24. Le grand-duc Jiang pêche à la ligne (太公釣魚勢)

太公釣魚勢

乃磨旗鎗法諸勢可敵輕挨緩捉順敵提拏進退如風剛柔得體

« Le grand-duc Jiang pêche à la ligne. » C’est la méthode « agiter la bannière » : elle tient tête à toutes les postures. On approche légèrement, on saisit sans hâte, on suit l’adversaire pour lever et saisir ; on avance et l’on recule comme le vent, le dur et le souple chacun à sa place.

Planche 24 : « le grand-duc Jiang pêche à la ligne », figure de l’édition de 1560

Notes du traducteur

  1. Le texte chinois est continu et sans ponctuation dans le document source ; nous n’avons fait que le diviser en membres de phrase, sans y ajouter de ponctuation, afin de pouvoir en donner la traduction phrase par phrase.
  2. Les huit actions mères (八母) employées dans les échanges sont rendues ainsi : 拏 na, saisir ; 攔 lan, barrer ; 顚 dian, renverser (faire basculer la pointe vers le bas) ; 捉 zhuo, happer ; 櫓 lu, ramer (abaisser la pointe en tirant le talon) ; 劄 zha, piquer ; 纏 chan, enrouler ; 掤 peng, parer en soutenant. Le sens de ces verbes est celui d’actions de lance, non des mots ordinaires qu’ils désignent par ailleurs.
  3. 儘頭鎗 est rendu par « la pique au plus bas » : l’expression désigne la pique poussée jusqu’au bout de sa course, vers le bas, par opposition aux trois niveaux classiques (haut, moyen, bas).
  4. La sixième union n’est pas donnée comme les cinq premières : le texte se réduit à six actions numérotées, suivies de formules de déplacement sur l’aire de pratique. Nous l’avons présentée telle quelle, sans en combler les lacunes.
  5. Le passage final de la sixième union (裙攔鎗伏虎鎗地蛇…) est elliptique dans l’original — on ne sait s’il faut lire « le serpent rampant bat le serpent rampant » ou « le barrage en tablier bat le serpent rampant ». Nous avons conservé la lettre du texte, y compris sa dernière proposition circulaire (« la pique de niveau moyen bat la pique de niveau moyen »).
  6. Les planches reproduites ici sont les figures de la lance de l’édition chinoise d’origine du Jixiao xinshu (1560), telles qu’elles figurent dans l’article de Brennan, une par posture. Ce sont des documents de l’édition originale du texte chinois, donc dans le domaine public ; ce ne sont ni des créations graphiques modernes ni des photographies de l’éditeur du blog.
  7. Les photographies de Yang Chengfu que Brennan joint à son article pour illustrer les huit lances mères proviennent d’un autre ouvrage, le manuel de 1931 de Yang Chengfu, et non du texte de Qi Jiguang : elles n’ont pas été reprises ici.

Source du texte chinois : 長兵短用說 (« Arme longue, portée courte »), chapitre dix du 紀效新書 (Jixiao xinshu, « Nouveau livre des méthodes efficaces ») de Qi Jiguang (戚繼光, 1528-1588), achevé en 1560 ; texte et figures relevés dans l’article « Qi Jiguang’s Spear Chapter » de Paul Brennan (https://brennantranslation.wordpress.com/2024/11/13/qi-jiguangs-spear-chapter/), dont la traduction anglaise n’a pas été utilisée. Texte chinois et figures dans le domaine public (Qi Jiguang, mort en 1588). Les vingt-quatre images reproduites ici sont les planches de l’édition chinoise d’origine, une par posture. Traduction française : nouvelle traduction réalisée à partir de l’original chinois pour ce site.